Interview

Entretien avec Alfio Origlio

Il est loin d’être en fin de carrière mais déjà, sa carte de visite est impressionnante. Mais, malgré ça, il garde un sens de l’humain très fort. Ce qui ne peut que magnifier un peu plus son œuvre…

Alfio Origlio

Quand le piano s’ouvre au monde …

Michel Martelli : Alfio, comment débute cette voie… un peu hors normes, pour toi ?

Alfio Origlio : J’ai eu le temps de naître à Gap, dans les Hautes-Alpes. Mais, très vite, et par leur métier, mes parents se sont expatriés en Côte d’Ivoire, et moi avec… Je ne reviens en France qu’à l’âge de neuf ans. Mes parents ont travaillé tous les deux pour l’Éducation Nationale, mais en plus, mon père était batteur et constamment dans la musique. Autant dire qu’ils ont su me pousser. J’ai d’ailleurs commencé le piano à Bouaké, avec un prof particulier…

Lorsque nous rentrons en France, nous nous installons dans les environs de Grenoble. Et on va me mettre entre les mains de Madame Doucet, qui va bien m’affranchir sur le monde de la musique. Et dans le bon sens. Imagine-toi que cette dame avait travaillé dans le cinéma muet des années vingt… Avec elle, j’ai reçu un premier apprentissage « efficace » dont le message principal était : « tu joues pour les autres, tu ne joues pas pour toi »… Moins de deux ans après, je vais entrer au Conservatoire grâce aux classes à horaires aménagés. J’ai fait mes huit ans de cursus, j’ai obtenu le diplôme de fin d’études mais… je suis sorti avec la sensation de ne rien avoir appris… je me rends compte, en effet, que je lis très mal la musique, que je ne sais pas jouer au tempo…. Et surtout, on ne m’a pas appris là-bas, à écouter…

Heureusement, à côté du Conservatoire, je travaillais d’autres univers, en parfait autodidacte. Dès mes seize ans, avec des copains, on avait nos groupes rock, punk…

Et lorsque je te dis que j’ai obtenu mon diplôme de fin d’étude, en réalité, ça s’est fait en deux temps. Je l’ai raté à Grenoble, en juin comme normalement, puis je l’ai repassé, en candidat libre, à Annecy au mois de septembre suivant. Et obtenu. Et du coup, j’arrête tout…

M.M. : Pourquoi cette volonté farouche ?

A.O. : … Tu vois, je voulais travailler une certaine musique, et, au Conservatoire, on voulait me faire jouer tout à fait autre chose. C’est ce qui a créé ce rejet. Moi, je voulais travailler Debussy, Ravel, Fauré… mais mes professeurs ne voulaient pas entendre parler de ça.. C’est dommage que ce style d’enseignement… personne nele remette en question. Et attention : ça gagne aujourd’hui les Conservatoires de Jazz. Je le comprends lorsque j’entends parler des élèves, pendant une master-class…

Tu te demandes comment je passe du funk ou du rock à Debussy ? Eh bien en fait, lorsque je fais tout le temps la même chose, au bout d’un moment, j’ai une nature qui s’ennuie ! Ça explique pourquoi j’ai toujours été demandeur de choses nouvelles… Côté scolaire, j’ai arrêté en Première. (et j’avais un père proviseur…). Mais je perdais mon temps, je le sentais bien, et très tôt j’ai compris que je pouvais me faire une voie dans la musique. Dès l’âge de dix-sept ans, grâce à elle, j’étais indépendant financièrement… Donc, libéré du bahut, je mets le cap sur Paris. Dans une vieille 4L. J’y monte avec un pote ingé-son qui bossait, lui, dans le XVIIIe. Je vais rencontrer là-bas Élisabeth Kontomanou – qui habitait à l’époque au-dessus du Moulin-Rouge. Et, pendant toute une année… ma 4L me servait de placard, l’appart’ de mon pote, de dortoir et celui d’Élisabeth… de cabine de douche ! Bon, au bout d’un an, quand même, je vais pouvoir me prendre un logement. Professionnellement, je me suis investi dans le milieu africain – beaucoup de soirées privées, de concerts… 80% de mes recettes venaient de là. Quant au jazz, à cette époque… il était inexistant simplement parce que j’estimais ne pas en avoir le niveau, au synthé…

M.M. : Et puis la Vie va t’entraîner sur une autre voie…

A.O. : Disons que ça a commencé par un déclic. Je t’explique. Je partageais mon temps entre Paris et Grenoble. Et un week-end, en rentrant sur l’Isère, je me rends compte que mon habitat « de cœur », c’est au milieu de la Nature, et certainement pas à Paris. Et je me réinstalle en province très rapidement, tout en laissant croire, à mes réseaux professionnels, que j’étais toujours Parisien. C’était en 1986-1987, le TGV arrivait et Grenoble-Paris ça se faisait bien. Je ne me suis jamais senti l’âme d’un citadin…

Une fois revenu sur Grenoble, je vais monter un dossier de demande de bourse pour pouvoir aller étudier le jazz aux États-Unis. Et je vais obtenir un accord pour l’octroi de la plus importante. Un montant de 150 000 francs, alloué par le Ministère des Affaires Étrangères, pour aller à la Berklee Jazz School de Boston – une des écoles de jazz les plus cotées au monde. Mais…

A trois mois du départ, je vais rencontrer Bernard Maury, à Paris. Il va devenir mon mentor. Je crois que c’est le plus grand pianiste, et pédagogue, qu’il m’ait été donné de rencontrer. Bernard avait fait la Bill Evans Academy School. Rends-toi compte : Bill Evans a formé deux mecs, vraiment. L’Américain Warren Bernhardt, et Bernard Maury… Bref, à la suite de cette rencontre, je n’ai plus envie d’émigrer aux États-Unis. Un cours avec Bernard m’avait montré que là était ma voie. Je suis retourné au Ministère des Affaires Étrangères pour leur dire que, finalement, je souhaitais étudier la même chose en France. Ça les a un peu scotchés… mais bon, ils m’ont quand même laissé le tiers de la bourse obtenue. Bernard Maury m’a TOUT appris, et gratuitement, pendant deux ans. Mon niveau en jazz a, du coup, explosé, parce qu’il savait me motiver. Il a ouvert mes yeux sur tout ce monde du jazz. A vingt-trois ans, je baignais dedans…

Au final, j’avais constitué deux réseaux : Paris et Grenoble. Paris, c’était le monde africain, la chanson, et Grenoble, c’était le jazz…

M.M. : Et tu vas commencer les belles rencontres…

A.O. : Oui. C’est à cette période que je vais rencontrer Salif Keïta. Je vais tourner deux ans avec lui, on va faire le tour du monde et jouer, chaque fois, devant trente ou quarante mille personnes. Ce qui m’a auguré encore une remise en question totale car, pendant cette période, j’ai à nouveau mis le jazz de côté. Mais l’ambiance de cette tournée était si extraordinaire…

Ensuite, grâce à Benoît Sourisse, qui est et qui restera mon « binôme » musical – on pouvait se remplacer à tout moment – me fait rentrer dans la tournée d’Henri Salvador. Avec lui, j’ai joué pendant deux ans aussi, jusqu’en 1996.

Dans le même temps, je vais faire partie du groupe « Les Garçons Faciles », avec Philippe Sellam, et son frère Bernard. Avec ce trio, on a eu un contrat « Warner Bros Amérique du Sud », et on a parcouru Saint-Domingue, la Bolivie, l’Argentine… on est arrivés tout en haut de leur équivalent de notre « Top 50 », on était escortés pour entrer dans les stades où nous nous produisions, on faisait deux à trois télés par semaine… tu vois le truc ?

Oui, j’ai traversé là de belles expériences…

M.M. : Et puis… la tuile ?

A.O. : En parallèle à mon amour de la musique, j’ai toujours été un fanatique d’aviation. Et de tout ce qui vole en général. En 1997, je vais essayer l’U.L.M d’un pote. Non homologué. Et c’est l’accident, je me crashe. Deux ans d’hôpital s’en sont suivis, et, crois-moi, ça a été pour moi une sacrée remise en question. Car, en réalité, je me suis rendu compte que, parmi tous mes « potes » de mes réseaux, très peu se sont mobilisés pour me soutenir dans cette épreuve. Ça m’a fait réfléchir. Je suis tout de même resté deux ans dans un fauteuil roulant, ma colonne avait été touchée, et par la force des choses, une période de dèche s’en est suivie…

Je suis allé habiter, à ma sortie d’hôpital, chez la sœur de ma copine – ma copine qui est devenue ma femme aujourd’hui – et chez elle… il y avait un piano. J’ai fait toute ma rééducation en travaillant comme un forcené sur ce piano. Mais plus personne ne m’appelait pour travailler vraiment…

M.M. : Comment rebondis-tu ?

A.O. : Rémi Vignolo, un ami contrebassiste, va me proposer un concert avec André Ceccarelli. Qui va me prendre en affection, et me faire découvrir un autre milieu : le jazz parisien. Je vais intégrer ce milieu et tu penses bien que ma route va croiser celle de grands noms. Côté cour, je décide de construire moi-même ma maison, pour la petite histoire sur le terrain que j’avais acheté pour y faire une piste d’U.L.M….

Bon… comme j’écrivais beaucoup, à cette période, on est là en l’an 2000, j’ai voulu sortir un album. Ce sera « Passeggiata » (la « promenade du soir » dans les pays latins), et je vais commencer à tourner en concert sous mon nom. Sur des airs tendance jazz-flamenco. Je vais m’entourer de Xavier Sanchez, de Benoît Dinier-Valet et aussi de Sharon Sultan, pour la danse. C’était mon premier quartet, mon premier album. Depuis ? J’en ai sorti quatorze, sous divers projets…

En 2004, nouvelle, et belle rencontre : Michel Jonasz va m’appeler, et me demander d’intervenir sur un de ses albums. En fait, j’ai mis le doigt dans un engrenage qui m’a entraîné sur trois albums et deux tournées avec lui. Là, financièrement, je passais du noir au blanc ! Ça me changeait de la période dure que j’avais passée post-accident. J’arrête en 2008, je voulais reprendre un peu de liberté…

Des chanteurs de variété vont alors faire appel à moi. Dont Marianne James, par exemple, mais surtout Manu Katché, qui « cherchait un mec cool » ! Je vais repartir pour trois ans de tournées, trois années de rêve dans les plus beaux festivals du monde et où je vais encore croiser la route de plein de gens…

Depuis 2012, je t’avoue que ça s’est un peu calmé. Manu m’appelle encore, de temps en temps. Mais, du coup, j’en profite pour faire vivre certains projets où je suis plus leader que pianiste. J’ai rejoint Pierre Bertrand sur son projet « Caja Negra » – un mélange musical gitan/pas gitan, j’ai aussi joué avec Daniel Mille…

J’ai créé mon propre label, « C.Jazz », sous lequel je produis mes albums. Alors, oui, je gagne beaucoup moins d’argent que lorsque je tournais avec Jonasz ou Katché, ce sont deux mondes différents, mais le monde de la musique est ainsi. De temps à autre, je fais encore un gros concert, ici ou là… Tu sais, je suis quelqu’un qui n’aime pas être répertorié. Et je trouve qu’en France, on est facilement étiqueté…

M.M. : Quel regard portes-tu sur le monde musical, aujourd’hui ?

A.O. : Je trouve qu’il n’y a plus beaucoup d’esprit de création en France. Ce n’est plus d’actualité. On préfère des émissions comme « The Voice » pour laisser croire à des jeunes qu’ils vont avoir une super carrière de chanteur ou de chanteuse. Mais n’est pas Goldman, Souchon ou Voulzy qui veut. Chez eux, derrière leurs succès, ce sont des centaines de maquettes produites. Du boulot, quoi, pas du tout-cuit. Dans le même ordre d’idée, je trouve que les radios programment aujourd’hui du jazz qu’on ne joue plus depuis des décennies… Lorsque j’entends : « oh, le jazz, c’était mieux avant ! », je trouve ça très c… Les radios devraient suivre les programmations des festivaliers. Au moins, dans les Festivals, les musiciens sont vivants…

Tu vois, aujourd’hui, j’enseigne en Colombie. Je m’y rends une fois par an, dans une Université. La musique, c’est tout à fait autre chose là-bas. Les radios portent littéralement leur musique. Pas de D.J. Là-bas ? Par contre, tu vois des groupes à profusion. Qui jouent partout, dans les bars, les restaurants, les boîtes… tous connaissent leur répertoire national sur le bout des doigts, et tous les musiciens sont multi-instrumentistes.

En France, on a tout ce qu’il faut pour faire comme eux. Pourquoi n’y arrive t-on pas ? Le salaire des musiciens a fortement baissé ces dernières années. D’entrée, les boîtes de prod’ se prennent 40%. Les musiciens sont désunis, les syndicats se focalisent sur le dossier des intermittents – qui est à mon sens un faux débat. Je ne veux pas l’ouvrir ici, ce n’est pas le lieu, mais je vais seulement te donner deux chiffres : en France, les musiciens, comédiens et techniciens, nous sommes environ soixante mille. Les intermittents sont comptabilisés pour cent vingt mille… le double. Pourquoi ?

Au contraire, en Colombie, les musiciens vivent très bien. Ils jouent beaucoup plus souvent, le vie est aussi bien moins chère… bref.. on ne va pas changer le monde ce soir…

M.M. : Ton actu, Alfio, que peux-tu en dire ?

A.O. : Essentiellement quatre projets bien distincts, quatre albums. D’abord, « Absyrations » avec André Ceccarelli et Rémi Vignolo. Cet album a enregistré plus de deux millions sept cent mille écoutes, sur Spotify, ce qui, pour du jazz français, est ahurissant. Ensuite, il y a « Secret Places », le quartet où intervient Célia Kameni. Là, c’est un album de reprises. Il y a aussi mon duo avec Noé Reine, qui est un jeune guitariste de Grenoble tout jeune mais bourré de talent. L’album s’appelle « The Island » et a été écrit en Sicile… et enfin, « Bogota Airport », album sur lequel je réunis Alem et Stéphane Edouard, plus destiné à l’étranger… dommage que la sauce n’est pas pris en France, d’ailleurs. Cet album nous a demandé tout de même un an et demi de travail…

Et puis… la route continue….

Propos recueillis le samedi 4 avril 2020

Un entretien bluffant de simplicité, avec un grand musicien français. Merci pour cette facilité, Alfio, pour ta vision musicale, et pour la richesse de tes productions. On te fait confiance pour encore plein de belles choses à venir.

André Henrot m’accompagne évidemment dans cette rédaction, au travers de ses clichés…

Discographie d’Alfio Origlio :

  • 1- Sous son nom propre :
    • 1993 : Live Five
    • 1993 : Alfio Origlio Quartet
    • 2000 : Passeggiata
    • 2000 : Ricordo
    • 2004 : Ascendances
    • 2011 : Wings and notes
    • 2012 : Acqua
    • 2012 : Tribute to Headhunters
    • 2015 : Walk in wake
    • 2018/19 : Absyrations
    • 2019 : Secret Places
    • 2019 : Bogota Airport
    • 2019 : The Island
  • 2- En collaboration :
    • 1989 : Onze dièse (compositeur Pierre Drevet)
    • 1991 : Défense de toucher (id)
    • 1994 : Grains de folie (id)
    • 1995 : Live au Casino de Paris (compositeur Henri Salvador)
    • 2000 : A suivre, Paris Jazz Big Band (N.Folmer/P.Bertrand)
    • 2001 : Mediterraneo (id)
    • 2001 : Dolce Vita (Dany Brillant)
    • 2003 : La liberté est une fleur (Zizi Jeanmaire)
    • 2004 : I comme Icare (Nicolas Folmer)
    • 2004 : Parole (Catali Antonini)
    • 2005 : Michel Jonasz (Michel Jonasz)
    • 2005 : Night in Tokyo (Hervé Meschinet)
    • 2006 : C’est si bon (Arielle Dombasle)
    • 2006 : Marianne James (Marianne James)
    • 2007 : Chanson française (Michel Jonasz)
    • 2007 : Paris 24H, Paris Jazz Big Band (Bertrand/Folmer)
    • 2008 : Nino Ferrer, la boîte noire (Dir. Pierre Bertrand)
    • 2009 : Donne Latine (comp : Umberto Pagnini)
    • 2009 : La grande vie (P.Bertrand)
    • 2009 : L’attente (Daniel Mille)
    • 2012 : Jazz Messengers, Remembers (Salvatore Origlio)
    • 2012 : Jazz in Marciac (N.Folmer)
    • 2013 : Mon ailleurs (Emilie Minatchy)
    • 2014 : Repères (Michel Leeb)
    • 2015 : The Beautiful (P.Bertrand/L.Guldbaek)
    • 2016 : Magic Box (Philippe Sallem)
    • 2016 : Joy, Caja Negra (Pierre Bertrand)
    • 2017 : Groove Heroes (Winx)

 

Ont collaboré à cette chronique :

X