Interview

Entretien avec Ananda Brandao

Dans le monde de la musique comme ailleurs, la roue tourne. Et en tournant, elle nous dépose de nouveaux talents que l’on apprend à connaître, et à aimer. La musicienne qui nous a ouvert ses portes a « de la percussion ». Mais c’est pour mieux nous entraîner au dépaysement, car, sur ce plan-là, elle sait de quoi elle parle…

Entretien avec Ananda Brandao

Passerelle musicale entre l’Europe et l’Amérique Latine…

 

Michel Martelli : Ananda, ton nom est très « typé ». D’où es-tu ?

Ananda Brandao : Pourtant, je suis née, et j’ai grandi, en région parisienne. Mais mon nom, je le dois aux origines brésiliennes de ma mère, tout simplement. Le destin m’a apporté beaucoup de chance, dans le sens où, très jeune, j’ai eu l’accès à deux cultures musicales très différentes : l’européenne par mon père, Pierre Hamon, qui joue de la flûte à bec et qui est professeur aujourd’hui au CNSM de Lyon – en musiques anciennes – et la culture latino-américaine par ma mère, donc, qui est aussi violoniste baroque. Toutefois, elle ne se produit plus aujourd’hui, mais elle enseigne avec toujours autant d’amour aux enfants…

Avec tout ça, tu as compris que la musique a toujours fait partie de ma vie. Du reste, et dès mes six ans, je voulais faire du… piano. Ma professeure, que je suivrai ensuite au CRD d’Antony, est brésilienne, Maria Inês Guimares. Je dis « que je suivrai ensuite… » parce qu’avec Maria, nous avons commencé notre « collaboration » via des cours particuliers qu’elle m’a donné à six ans. Mais elle a fait plus que cela. En plus de son enseignement classique, elle a su  m’apporter une vraie ouverture sur les musiques du Brésil, comme le « choro » par exemple. Et pour moi, ce double apport a été plus que bénéfique. En même temps, je m’ouvrais à la musique improvisée (et très tôt !) tout en apprenant la rigueur de l’enseignement classique… Après ces quatre années de cours particuliers, Maria me fait entrer au Conservatoire d’Antony – à dix ans donc – d’où je sortirai, après l’obtention de mon DEM, à l’âge de seize ans…

M.M. : Jusqu’à tes seize ans, on ne « parlait » que piano ?

A.B. : Eh non, justement…. parce qu’en cours de route, vers mes douze ans, je vais commencer l’apprentissage de la batterie. Pourquoi ? Disons que, comme je commençais à bien m’imprégner de choro ou d’autres musiques brésiliennes, je n’arrivais pas à restituer une rythmique, satisfaisante à mon goût, avec un piano. Ça a été déterminant pour mon choix… Du coup, je vais commencer aussi les cours de batterie, mais dans un autre établissement – un Centre Culturel en l’occurrence, et dans une autre commune, à Verrières-le-Buisson. Les deux apprentissages réunis me dynamisaient vraiment et, pendant quatre ans, j’ai assuré les deux écoles avec tout autant de bonheur…

Très vite, à Verrières, après une année passée « dans le rock », je vais très vite entrer en atelier jazz. A treize ans, donc. Et je peux te dire que, dans ces ateliers, je me suis sentie très vite comme un poisson dans l’eau ! Mais j’ai omis de te parler d’un autre membre de ma famille : mon oncle brésilien, Helio Brandao, saxophoniste de jazz… quelques gènes devaient traîner en moi…. Mon oncle est un autre pan de la richesse musicale qui m’a été donnée petite…

Après avoir obtenu mon DEM, à seize ans, je vais continuer mes études « en horaires aménagés » pour donner toute la place à la musique. Je vais intégrer aussi, outre le lycée, le CRR de Versailles, à une période où je me déterminerai résolument vers la batterie. Parce que je me sentais vraiment bien sur cet instrument. Au CRR de Versailles, j’intègre la classe jazz et je vais citer mes professeurs car ils m’ont tous beaucoup apporté : Frédéric Delestré était mon professeur de batterie, Sylvain Boeuf – qui était aussi Chef du département, et qui a eu un rôle très important aussi, et Damien Argentieri, qui saura me donner les bases de l’harmonie, ainsi qu’une autre approche, autre que rythmique, je veux dire, du jazz. C’est aussi Damien qui m’encouragera fortement à rejoindre le Centre des Musiques de Didier Lockwood, en 2020…

A Versailles, j’ai obtenu mon DEM sur deux ans. Après les deux ans de cycles, bien sûr. Et donc, pour mes vingt ans, j’intègre le CMDL…

 

M.M. : Et côté « groupes », à ce moment-là ?…

A.B. : A ce moment-là, je crois qu’on va plutôt parler « d’expériences »… Mais si tu veux un « vrai » début dans ma vie musicale, je vais citer un concert, au Brésil, pour lequel j’ai chanté, et joué du piano. C’était en 2010 – j’avais juste dix ans – et ça se passait à Curitiba…

Le spectacle avait été monté par mon oncle Helio, un spectacle-concert qui réunissait tout un orchestre, sur des pièces qui alliaient le théâtre, la danse et la musique. Cela se passait dans la très grande salle de l’auditorium « O Positivo » de cette ville… Nous nous sommes  produits trois soirs d’affilée, à chaque fois devant mille cinq cents personnes, et c’était vraiment top. Alors, oui, je n’avais que dix ans, mais je peux t’affirmer que mon oncle « savait » me donner l’énergie qu’il fallait…

Jusqu’à mon entrée au CMDL, je n’aurai pas tant de groupes que ça, d’ailleurs… Du côté de mes études classiques, je me suis arrêtée au Bac. Mais en revanche, depuis que je suis entrée chez Didier Lockwood, j’ai pris la voie d’une Licence III en musicologie. Via un cursus qui est propre au CMDL, qui est tout récent et qui représente donc une véritable opportunité.

Pendant mon temps de lycée, à Versailles – j’étais dans une classe à horaires aménagés – je vais commencer à rencontrer plein de copains musiciens, qui vont m’entraîner dans des univers allant du classique au rock… Avec deux amies, nous avions même pu créer un trio, qui s’appelait « Couleur Saturne » au sein duquel j’intervenais au chant et au ukulele, avec Thaïs Péron à la contrebasse, et Eléonore Boissier au cajon. Toutes les trois, ensemble, nous avons pu tourner une petite année… au sein du lycée, bien sûr, mais quand même… Nous faisions nos arrangements à trois voix – notre tout premier contact avec les arrangements, tu imagines…

 

M.M. : Tout ça va évoluer, notamment avec ton entrée au CMDL…

A.B. : Bien sûr. Au CMDL, de nombreux musiciens vont entrer dans mon univers et, avec eux, ou grâce à eux, je vais entamer mes premières dates dans les jazz-clubs parisiens, et notamment au « Duc ». Parmi les rencontres qui vont être « importantes », je vais citer une « très belle pianiste émergente parisienne », Nina Gat. Et puis également Lucie Guillem, qui est une super chanteuse de jazz. Depuis notre rencontre, nous nous sommes produites, soit ensemble, soit séparément, dans des endroits comme le « Baiser Salé », où nous avons pu présenter divers projets aux esthétiques très différentes… des musiques brésiliennes des années soixante-dix jusqu’au jazz moderne, en passant aussi par des compositions originales.

Comme tu peux t’en douter, je me suis de plus en plus immergée dans des jams, avec de nouveaux musiciens. Et c’est comme ça que j’ai rencontré Marc Buronfosse, qui est contrebassiste, et qui va m’initier à son projet « AEGN » [NdlR : A et E entrelacés], un projet qui fait référence à la Mer Egée car Marc est un passionné de musiques grecques. Sur ce projet-là, Marc joue de la basse électrique six cordes, Hugo Corbin joue de la guitare électrique douze cordes, et tu trouves deux très belles chanteuses : l’une est grecque, avec des origines congolaises, c’est Monika Kabasele, l’autre est turque, c’est Gülay Hacer Toruk…

Moi, j’interviens en tant que batteuse, chanteuse… et aussi arrangeuse.

Dans cette aventure, la volonté de Marc a été de réunir des chansons grecques et turques autour d’arrangements jazz, teintés de rock. Un album est actuellement en préparation…

Hormis ce projet, j’ai participé à plusieurs enregistrements, que l’on peut aller écouter sur YouTube. Tu trouves aussi des liens spécifiques concernant Marc…

Mais avec « AEGN », nous avons pu faire une petite tournée à Izmir, début avril 2022. Et crois-moi, ce fut une expérience incroyable. Nous jouions dans le cadre du Festival de « l’IKSEV », un festival de jazz, bien sûr…

Et ce voyage m’a apporté, sans que je m’y attende, une belle dose d’émotion. Mon père, dans le cadre des concerts de musiques anciennes, et de musiques du monde qu’il donne, se produit parfois avec Jordi Savall, qui est violiste, et chef d’orchestre espagnol. Ils ont, ensemble, participé à plusieurs programmes de musiques orientales. Eh bien il s’est trouvé qu’à Izmir, je suis tombée sur des gens – des musiciens – qui avaient joué avec mon père. Dans les lieux mêmes où nous étions… Voir une boucle se boucler, en quelque sorte, et sans préméditation aucune, crois-moi, c’était très émouvant pour moi…

 

M.M. : Parle-nous de ton actu… riche, je suppose.

A.B. : C’est vrai que je fais partie de plusieurs formations en ce moment, mais un groupe, particulièrement, est d’actualité. Ce groupe, c’est « Devera » (que l’on peut traduire par « pour de vrai », en portugais brésilien). C’est donc un groupe, tu l’as compris, d’inspiration brésilienne, qui a fait ses grands débuts au « Baiser Salé » cette année. On y développe des compositions collectives, et des arrangements perso.

Lucie Guillem est la lead du sextet. Elle chante, et elle compose aussi… Tu auras peut-être deviné que Nina est au piano, et tu trouves aussi Romain Salmon à la guitare sèche, Tom Naouri au saxophone, et Nicolas Fleury à la basse électrique. Et moi, évidemment, à la batterie et au chant. Nous allons très prochainement commencer à enregistrer certains titres…

Je vais te parler aussi d’un projet, qui a commencé il y a déjà quatre ans ! En 2018 en effet, j’ai donné ma voix à l’une des chansons du générique d’un dessin animé, qui s’appelle « Pachamama », l’œuvre d’un dessinateur argentin mais qui a été entièrement produit en France, et qui conte l’arrivée des Conquistadors au Pérou. Mon père a fait la musique originale de ce dessin animé, mais ma participation, à la base, n’était pas prévue plus que cela… Il se trouve que les réalisateurs ont « flashé » sur ma voix… que mon père avait enregistrée. J’ai donc été choisie pour interpréter cette chanson, qui s’appelle Somos la Nueva Tierra, une chanson qui, à l’instar du dessin animé, a fait le tour du monde… J’en suis très fière. Tu peux la trouver, cette chanson, sur pas mal de plateformes musicales…

Et justement, suite à cette expérience, mon père a créé un programme, autour des musiques qui l’ont inspiré pour cette composition-là. Et pour cela, il a réuni des instruments incroyables, depuis les pré-colombiens des civilisations primitives du Pérou, jusqu’aux instruments de musique espagnols du XVIe siècle…

Sur ce projet, je suis percussionniste, et chanteuse. Et nous tournons actuellement un peu partout en France, dans des festivals de musiques anciennes. Crois-moi, ça nous fait voyager. Mais la musique est faite pour nous transporter, non ?…

J’ai aussi beaucoup appris lors de mon dernier voyage au Brésil en 2018, où j’ai pu rencontrer l’immense batteur percussionniste Airto Moreira et sa femme Flora Purim, chanteuse brésilienne légendaire. J’ai pu échanger avec eux, Ils sont pour moi une grande source d’inspiration. Et aujourd’hui j’ai la joie d’être au CMDL et d’y avoir André Charlier pour professeur de batterie avec qui je reçois un riche enseignement des différents langages propres au jazz et nombreux autres styles des musiques improvisées.

 

Propos recueillis le lundi 29 août 2022.

 

Comme je le disais en entame, la roue du temps tourne, et sème ici et là de petits trésors. Je crois sincèrement que tu fais partie de ces beaux cadeaux que la vie nous donne parfois, et qu’une belle route s’est maintenant ouverte à toi.

On la suivra avec intérêt. A très bientôt.

 

[NdlR : photos prises lors du concert du Rhoda Scott Lady All Stars au Crest Jazz (voir ici)]

Ont collaboré à cette chronique :

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