Interview

Entretien avec Angélique Larqué

Le jazz nous a offert, via ces colonnes, de multiples visages. Des musiciens, plus talentueux les uns que les autres, des artistes « à voix », qui nous régalent spectacle après spectacle. Mais il est une discipline qui n’a pas encore été ouverte ici, c’est la danse. La danse qui a donné, dans l’histoire, de très beaux moments. Nombre de danseurs/danseuses donnent le meilleur d’eux-mêmes, pour notre plaisir. Parmi eux, une maîtrise son art à la perfection…

 

Entretien avec Angélique Larqué

 

La danse comme moteur de vie

 

 

Michel Martelli : Angélique, c’est un vrai plaisir d’aborder la danse avec toi.. Comment es-tu tombée dans cet univers ?

Angélique Larqué : Comme je pense beaucoup d’artistes, je crois que j’ai toujours eu la danse en moi. Mais pas que. Je suis originaire du village d’Ousse, aux alentours de Pau, et je suis venue au monde dans une famille pas du tout artiste ! J’ai le vague souvenir d’un oncle de ma mère qui était musicien, mais, en réalité, je ne l’ai jamais vraiment connu. Depuis très jeune, en revanche, je voulais être vétérinaire, et même vétérinaire pour les chevaux – parce que j’adore les chevaux. Mais, après une simple « journée découverte », je me suis vite rendue compte que je n’avais pas le mental pour ça. J’étais bien trop sensible. J’avais douze ans et, à partir du moment où je voyais un cheval souffrir, les larmes me montaient aux yeux. J’ai rapidement fermé cette porte.

La danse, en revanche, a continué à m’accompagner. Au collège, d’abord, un temps pendant lequel j’ai commencé à prendre des cours de rock… mais aussi des cours de danses folkloriques, que nous dispensait notre professeur de sport, entre midi et deux.

Côté musique, à la maison, c’était beaucoup de variété française. Mais me concernant, déjà à cette époque, c’étaient les musiques afro-américaines qui m’attiraient. Malheureusement, mes parents n’en n’écoutaient que très rarement à part un peu de James Brown, peut-être. Mais, j’étais quand même déjà assez éclectique, car j’ai eu une période métal, aussi !

Le rock ? J’en ferai presque quatre ans.. je faisais partie de la troupe du collège, bien sûr, nous étions trois couples et, à ce moment-là, l’envie d’être professeur de rock me tenaillait. Mais, à Pau, j’ai dû un peu déchanter.

M.M. : Pourquoi ?

A.L. : Thierry et Maryse, qui étaient profs au « Rocking Club Palois » avaient dit à mes parents qu’aucun diplôme de prof de rock n’existait. Au moins, c’était clair. Dans l’intervalle, j’avais pu participer à Lyon, à un stage de lindy-hop qu’avait organisé l’américain Frankie Manning, un stage pendant lequel on avait pu aborder aussi le « shim-sham », cette danse qui nous vient des claquettes et que, par la suite, les danseurs de swing ont repris à leur compte.

Thierry et Maryse m’ont alors aiguillée sur le jazz – que je ne connaissais pas du tout – et, du coup, j’ai franchi ce pas, au départ au sein de l’école « Art et Mouvements », toujours à Pau, avec Anita Fedrizzi comme professeur, qui va me prendre en mains et pour un bon moment. Elle a été la première personne à vraiment croire en moi et, cela sur le moment, c’était important. Mes premiers cours de jazz, de modern-jazz, m’ont vite confirmé que, à défaut d’enseigner le rock, j’enseignerai le jazz… et aussi la danse contemporaine, car Anita donnait également des cours dans cette discipline là.

Tout le monde voyait que je m’accrochais, pourtant, je reconnais que je me sentais nulle ! je sentais bien que mon corps, à cette époque, était raide. Les danses « académiques », je les ai abordées tard, vers quatorze ou quinze ans. J’étais déjà formée. Mais cela ne m’a pas arrêtée pour autant. J’avais décidé de m’accrocher, et de m’améliorer. Et puis, à défaut du physique, j’avais déjà la musicalité en moi. Et je ne te parle pas ici de musique de jazz, non, le jazz, c’était encore très loin pour moi. Pourtant, le stage fait avec Frankie m’avait énormément apporté. Et tout ce qu’il nous donnait me plaisait. J’en prendrai réellement conscience lorsque, bien plus tard, je retournerai le voir. Tout ça prendra réellement un sens profond pour moi, alors que, au moment du stage, on était juste au stade de la découverte.

 

M.M. : Tu t’es pliée aussi à d’autres disciplines…

A.L. : C’est vrai. Anita me poussait aussi vers le classique. Afin de « reformer » mon corps. J’ai donc commencé des cours à Pau, en même temps que les cours de danse contemporaine, mais je m’empresse de dire que le classique, ce n’était pas du tout ma « tasse de thé ». J’avais dix-sept ans, et je prenais mes cours avec des enfants de six ou sept ans. Cela ne m’empêchera pas d’y rester trois ans, parce que je savais ce que je voulais. Et Anita le sentait bien, même si elle voyait qu’au plan du niveau, on était encore assez bas. C’est alors qu’elle m’a poussée à regarder vers Paris, pour passer en école le diplôme d’E.A.T – Examen d’Aptitude Technique – qui te dit simplement que tu as acquis un niveau technique, en danse, suffisant pour pouvoir aborder la pédagogie.

Donc, après mon Bac, je me tournerai vers « Choreia » – le Centre des Arts Vivants – mais, la première année, je raterai l’audition. Et donc, mon entrée s’en trouvait différée d’une année, année que j’ai mise à profit, de retour à Pau, pour m’inscrire en Fac de Biologie d’une part, mais surtout mettre les bouchées doubles sur les cours de danse, puisque j’en ai fait deux par jour, en modern-jazz, en contemporain et en classique. J’ai cravaché pour y arriver, et ça m’a bien « remise en place », car j’avais pu me rendre compte que le niveau de  Paris, ce n’était pas celui de Pau…

L’année suivante, je réussis l’examen à Choreia. Je resterai deux ans dans cette école, même si ce n’était pas toujours facile. Mais la directrice m’avait offert des cours supplémentaires, chaque samedi matin, pour justement, me remettre à niveau. Je me confrontais aux regards des professeurs qui en arrivaient à me faire douter de mon assurance. Et puis, je travaillais à côté, ce qui, au final, me donnait des semaines très très chargées. J’ai eu beaucoup de mal à m’acclimater à la ville de Paris. Son atmosphère ne correspondait pas à ma nature.

Au bout de ces deux années, je ne voulais plus être prof. En revanche, danser… ça oui, c’était ce que je voulais par dessus tout.

 

M.M. : Après ton expérience parisienne, comment rebondis-tu ?

A.L. : Je suis vite redescendue au sud, au sud-ouest plutôt, puisque je suis arrivée à Toulouse, et là, je vais aller frapper à la porte du Centre James Carlès – un danseur français originaire du Cameroun. J’ai passé l’audition et ça m’a tellement plu que j’en ai oublié l’école de Montpellier où je comptais, éventuellement, m’inscrire au cas où Toulouse n’aurait pas marché.

Chez James aussi, je resterai trois ans, lui aussi va croire en moi, en dépit des commentaires que je pouvais entendre, notamment concernant ma « cambrure » peut-être encore trop raide. C’est pourquoi James m’a fait travailler via la mémoire, via la musicalité parce que ces deux « savoirs », je les maîtrisais, sans doute plus que d’autres.

Avec James, j’ai vraiment reçu ma formation de « danseuse ». Et j’ai eu mon E.A.T. en « contemporain ». En jazz, en revanche, cette année-là, personne ne l’a eu.

Après ces trois ans, j’ai décidé de m’ouvrir au monde en mettant le cap sur l’Australie. parce que je rêvais de danses aborigènes. Là-bas… comment te dire ?  j’ai eu du mal, car en fait, j’ai trouvé un milieu très très fermé. J’avais en tête le nom d’une compagnie – une compagnie qui me faisait rêver – mais, sur le moment (on est là en 2006-2007), ils m’ont appris que leur cours était réservé aux seuls danseurs aborigènes.

Malgré tout, j’ai pu participer à un petit spectacle avec une troupe australienne, mais bon, ce n’était qu’un petit aperçu. Il m’aura tout de même servi à apprendre quelques danses.

 

M.M. : Et lorsque tu rentres en France ?

A.L. : Lorsque je reviens, toujours sur Toulouse, eh bien… il me fallait bosser. J’ai enchaîné les auditions dans divers cabarets, et je vais être engagée à « La Vénus » – un cabaret de style Crazy Horse, où je côtoyais des transformistes, entre autres. En parallèle, je vais revenir au hip-hop – que j’avais découvert ado. J’en avais toujours un peu fait, à droite et à gauche, et à force, j’avais fait la connaissance de danseurs hip-hop avec qui j’ai pu travailler pendant quatre ans, notamment sur diverses techniques comme le smurf, le popping, le locking. Mais nous faisions ça de manière très très contemporaine. Je travaillais avec Toufik Bennaï, avec qui je m’entendais très bien, on allait jusque dans les vitrines de certains magasins pour y jouer les mannequins animés ! On dansait sur de l’opéra, sur des musiques électro, rien ne nous rebutait.

 

Par la suite, j’ai pu faire une « reprise de rôle » au sein de la compagnie d’Heddy Maalem, une compagnie dans laquelle je resterai toute une année. Heddy est une pointure de la danse contemporaine.

 

Et puis, je vais passer une audition pour intégrer un spectacle de swing. J’avais, auparavant, même si c’était très succinctement, démarré le lindy-hop. Du coup, j’ai repris des cours, plus sérieusement. Cette audition était  organisée par le « 144 » – un club connu sur Toulouse. Ils voulaient créer une seconde version d’un spectacle déjà monté, mais avec, cette fois, un gros big-band et une dizaine de danseurs. Et l’audition concernait deux danseurs supplémentaires.

Eh bien, malgré ma « culture YouTube » en ce domaine, j’ai été prise. Bon, il faut dire que j’étais à fond. On a donc tourné pendant un an et puis tout s’est arrêté, brutalement, comme souvent pour des questions d’ego.

Je me suis alors tournée vers des cabarets itinérants, mais aussi vers le « Casino Barrière » de Toulouse, où j’ai pu aborder le monde de la comédie musicale, chaque week-end pendant trois ans.

 

M.M. : Et tu te produisais, toi-même ?

A.L. : Après le spectacle de swing, j’avais monté quelques petits numéros, avec une amie, et nous nous sommes produites dans diverses soirées. Au cours de l’une d’elles, j’ai été remarquée par Bernard Cavasa, le directeur du studio « Hop » de Toulouse. J’ai intégré sa troupe, les « Tagada Swing Swing », j’ai eu aussi accès à ses cours, dont je ne me suis pas privée pendant toute une année, à tel point d’ailleurs que, dès l’année suivante, je donnais des cours avec lui ! Cela m’avait réconciliée avec la pédagogie que j’abordais d’une toute autre façon. Et j’ai beaucoup appris, en enseignant aux autres. Un enseignement que j’ai poursuivi trois ans, tout en faisant partie de la compagnie de l’école.

 

Ensuite, je suis partie deux mois au Sénégal, à « l’Ecole des Sables » de Toubab Dialaw. Par la suite, j’y retournerai encore deux fois, pour d’autres stages de danses africaines traditionnelles comme contemporaines.

 

J’ai aussi enseigné le lindy-hop, le solo.. chez James, notamment.

 

Bien que riche de toutes ces expériences, je dois dire que le Casino Barrière m’avait prouvé que le swing, et le jazz, c’était ça qui m’attirait le plus. Je m’y suis investie à corps perdu, aidée en cela par le fait que Bernard Casana m’a alors confié la gestion de tous les spectacles dont il ne voulait plus s’occuper.

Dans le même temps, j’ai commencé à tourner avec le groupe que j’avais formé, les « Funky Swing Dancers », un « quartet » – dont les membres tournaient –  qui marchait fort jusqu’au coup d’arrêt, que tout le monde a connu, en mars 2020, avec l’apparition de la Covid-19. Beaucoup de nos dates se sont alors annulées, mais nous avions déjà pu tourner avec le Big Band « Brass » de Dominique Rieux, avec le « Saint-Louis Big Band », et tant d’autres dont Michel Pastre, le saxophoniste de jazz qui, s’il était assez méfiant au départ, est venu nous féliciter à la fin.

Nous avons monté un spectacle aussi, « A night in New Orleans », nous nous étions réellement spécialisés dans ce type de spectacles. Je me suis efforcée de transmettre mon expérience à mes danseurs. Nous avons vraiment passé de super moments avec cette formation.

Aujourd’hui, c’est plus ponctuel, car certains participants sont partis sur d’autres routes.

 

M.M. : Et aujourd’hui ?

A.L. : Déjà, j’ai émigré dans le Tarn et  je continue à organiser des stages et à monter de nouveaux projets. Notamment avec David Cayrou, un des musiciens de Dominique Rieux, pour le projet « Nola Spirit », un hommage à La Nouvelle-Orléans, dans lequel je suis soliste en danse.

Il a aussi monté « Blues and Co Summit » – du blues et du rythm’n’blues, comme tu peux t’en douter – avec plein de musiciens et des danseurs en guest.

 

Mais mon dernier bébé, c’est « Feet », un projet dans lequel on retrace l’histoire des danses qui ont accompagné les musiques de jazz depuis les origines. Un bébé qui, j’espère, tournera bien, qui nous réunit à cinq sur scène – trois musiciens et deux danseurs – et qui se veut spectacle pédagogique. On y aborde, en effet, une quinzaine de danses différentes, sur une heure et demie de spectacle.

Nous avons essayé d’être les plus complets possible, même si l’on sait que notre liste n’est forcément pas exhaustive.

 

 

Propos recueillis le jeudi 11 novembre 2021.

 

 

Voilà un moment – et tu le sais – que j’avais envie de mettre la danse à l’honneur au travers de ta personne. Je comprends d’autant les professionnels qui t’ont remarquée au cours de ta carrière puisque j’avais, moi aussi, remarqué la prestation des « Funky Swing Dancers » lors de votre venue dans ma ville de Montélimar.

Chose promise, chose due. Et ça a été avec un vrai bonheur.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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