Interview

Entretien avec Anthony Bonnière

Il est natif de Saint-Vallier en Saône-et-Loire. Une région dans laquelle il ne s’attardera pas, arrivant très vite, avec sa famille, dans l’Ain. Tromboniste de talent, il a la volonté farouche de faire partager au maximum son engouement pour cette musique.

 

 

Anthony Bonnière

 

Ouvrir la porte du jazz, pour un maximum de gens…

 

 

Michel Martelli : Anthony, c’est donc l’Ain qui va t’ouvrir les portes de la musique ?

Anthony Bonnière : Ma famille va arriver dans l’Ain, à Montrevel-en-Bresse, alors que je n’ai que cinq ans. Une famille qui n’était pas vraiment musicienne, et je dirai même peu mélomane, à part peut-être mon père qui écoutait beaucoup de musique. Alors, qu’est-ce qui m’a poussé ? Franchement, je ne sais plus trop. Mes parents, alors que j’ai sept ans, vont me pousser vers un sport, vers la musique aussi, « me mettre le pied à l’étrier » comme le font beaucoup de parents. Et je dois reconnaître que, dès lors, j’ai toujours eu leur soutien.

Et donc, à sept ans, je vais entrer à l’école de musique de Montrevel, où je vais trouver Eric Diochon, qui sera mon prof de trombone. Pourquoi le trombone ? Autant que je me souvienne, j’ai d’abord eu envie de jouer d’un cuivre. Mais j’ai hésité un moment entre la trompette, le saxophone et le trombone. Et puis, je crois que c’est la coulisse qui a emporté la décision.A l’école, comme beaucoup, j’ai connu en premier une année d’éveil, de prise de contact, de solfège aussi et ensuite… l’instrument.

Avec Eric Diochon, on était sur un apprentissage « classique », pas du tout « jazz » – même si les deux techniques ont pas mal de points communs. Et c’est quelque chose qui perdurera jusqu’à la fin de mon école, dans laquelle je resterai quasiment dix ans. La pratique instrumentale ? Elle était réservée à l’harmonie municipale, dans laquelle je rentrerai après trois ou quatre années de pratique, et à l’Orchestre Junior Départemental, une formation qui regroupe un nombre important de jeunes musiciens du département de l’Ain. Ces expériences, et celle-ci en particulier, m’a ouvert plein d’horizons, sur de multiples possibilités. Avec l’O.J.D, on était plus de quarante sur scène.

 

M.M. : Tu as envisagé une autre carrière que musicale ?

A.B. : Non. J’ai passé un Bac « Sciences de l’ingénieur », à ce moment, ça s’appelait comme ça, c’était une scission du Bac « S » mais, ce diplôme en poche, je m’en tiendrais là. Pendant ma période  lycée, j’étais toujours à Montrevel, et ça a été une période pendant laquelle j’ai rencontré plein de musiciens/mélomanes aux écoutes très très différentes. Ça aussi, ça a été un autre déclic. Il s’était créé une sorte de réseau, dans lequel chacun venait avec sa musique et en faisait profiter tous les autres. Cette période, outre l’opportunité de rencontrer des musiciens en grand nombre, a aussi participé à m’apporter une très importante culture musicale.

Je vais rencontrer Rémi Foucrier, qui est violoniste. Rémi, je t’en reparlerai plus tard. Mais, sur le coup, avec lui et d’autres, nous avions formé un tout premier groupe de jazz  qui n’a vécu que sur une très courte période, mais quand même avec deux concerts à la clé. Et puis, il faut faire attention au mot « jazz »… A cette époque, nous étions « jeunes et insouciants », on s’était lancés sur des compos jazz, bossa nova… sur beaucoup d’expérimentations ambitieuses en fait.

Mais, là encore, un autre déclic s’était produit : je savais que je pouvais (aussi) composer. Ah, oui… ce groupe avait un nom, bien sûr. Il s’appelait « Le Chat beurré »… en rapport avec les deux idées reçues  qui veulent qu’un chat retombe toujours sur ses pattes, et qu’une tartine beurrée retombe toujours du côté du beurre… Thibaut Larue était au sax baryton et à la guitare, Clément Liodet  était à la batterie. Ce fut une petite mais belle expérience.

 

M.M. : Et puis, tu vas t’envoler vers « plus sérieux »…

A.B. : A la suite de toute cette période, je vais partir à Lyon pour entrer au Conservatoire qui se trouve dans le quartier de Fourvière – où je resterai cinq ans – et, dans le même temps, je vais intégrer la faculté de Musicologie de Lyon II. Nous sommes là en 2006.

Au Conservatoire, Yvelise Girard sera ma professeure de trombone qui va assurer tout mon apprentissage, à part quelques mois, juste avant l’obtention de mon DEM [NdlR : avec mention « très bien »].

Pourtant, mon passage « école-Conservatoire » aura été un  choc  malgré tout. Une période d’adaptation a été nécessaire, elle aura duré un peu plus d’un an, avant que je me sente à mon aise dans cet environnement. Les contraintes, entre celles d’une école, et celles du Conservatoire de Lyon sont très différentes. Le Conservatoire est très exigeant, très rigoureux. Beaucoup de familles de musiciens gravitent dans l’établissement, et c’est un peu déstabilisant. Au bout d’une grosse année, ça commençait à aller bien mieux pour moi.

Yvelise Girard était, elle aussi, très exigeante. Et aussi  intransigeante avec ceux qui rencontraient plus de difficultés que les autres. Je crois que ce que je garde de cette période, c’est le fait de ne pas me laisser décourager, ou submerger dès le premier obstacle. Je ne te citerai qu’Yvelise comme professeurs car les autres « tournaient » beaucoup, ainsi que les directeurs d’orchestre d’ailleurs.

Dans toute cette période, 2006-2011, il n’y aura pas de groupe, car je vais vraiment me consacrer à l’enseignement que je vais recevoir. Je crois que j’avais du temps perdu à rattraper. Et puis, ne perds pas de vue que la fac était là aussi, pour trois ans et avec la licence au bout. Trois années pleines, peuplées de technique vocale, d’un peu d’instrumentalisation, et beaucoup tournées vers l’enseignement (futur) des licenciés.

 

M.M. : Des rencontres, à cette période ?

A.B. : Peu, avec qui j’ai gardé le contact, parce que je te rappelle que j’étais dans une voie de trombone « classique » et que, vu mon évolution, j’ai perdu le contact avec ce monde-là. En revanche, je peux te citer Robinson Khoury avec lequel je faisais une répétition par semaine, et où je rencontrerai Thibault Galloy. Mais c’est à peu près tout.

Pendant ma dernière année de Conservatoire, je vais m’astreindre à un double cursus : en plus, je vais rejoindre le Conservatoire de Chambéry et la classe de Pierre Drevet. Nous sommes en 2010-2011. Et Pierre m’apportera beaucoup quant à mon jeu, pour jouer, par la suite, du jazz. Et puis, il va changer aussi mon rapport à l’instrument. En clair, il va passer partout. Une rencontre vraiment décisive pour moi, parce que Pierre est quelqu’un de véritablement très généreux, de très inspirant. Et si je suis arrivé au niveau où je joue actuellement, c’est en grande partie grâce à lui.

 

M.M. : La transition « classique/jazz » te travaillait ?

A.B. : Disons que, depuis 2012, et peut-être même un peu avant inconsciemment, je commençais à réfléchir sur la suite de ma route. Arrêter la route « classique » me travaillait car je n’y voyais que des perspectives d’évolution… nulles. Tu sais, à part quelques places dans un orchestre, quelques places en école, comme enseignant, je n’arrivais pas à voir là-dedans quelque chose d’exaltant. Je ne me sentais pas non plus l’étoffe d’un tromboniste « soliste ». Pourtant, un orchestre symphonique, c’est très beau. Mais quant à y être tromboniste…

Du coup, il me fallait réfléchir à quelque chose d’autre, et le jazz c’était encore un peu « court » chez moi, à cette période. Et passer du classique au jazz, je t’ai dit que ça n’avait pas été évident et, pour ça aussi, le rôle de Pierre Drevet a été déterminant.

 

M.M. : Et puis, un « Pierre » en chasse un autre, seconde rencontre importante…

A.B. : Oui, dans les années qui ont suivi, je vais me retrouver à l’E.N.M de Villeurbanne où je vais rencontrer Pierre Baldy-Moulinier. Dont le discours va être une parfaite continuité de ce que Pierre Drevet m’avait apporté. J’entre à l’E.N.M en 2013, et cette période va être, je le reconnais, un peu compliquée pour moi. Déjà, « musicalement », je changeais de direction et, dans le même temps, j’avais la nécessité de commencer à travailler, à gagner ma vie, à chercher des lieux où me produire.

Des groupes vont alors se présenter. D’abord une formation « chanson française », emmenée par Antoine Bertazzon – dans laquelle je retrouvais Thibault Galloy – et puis également les « Poutrelles Fever » un groupe qui mixait le rock’n roll, le swing et la chanson française pour lequel j’ai remplacé le tromboniste pour la dernière année de son existence. Ce qui me permettra quelques dates, et quelques expériences de scène.

Mais la première belle expérience de groupe, on va dire un peu plus sérieuse, va être, en 2013 avec la création de « Captain Stambolov ». Une très belle aventure, qui dure encore aujourd’hui, et qui a commencé avec Thibault Galloy au sax, Hadrien Santos da Silva à la batterie, Lucas Dessaint à l’hélicon, Arthur Donnot au sax ténor – qui a été remplacé très vite par Jean-Alain Boissy – et Matthieu Guyader à la trompette.

Et aujourd’hui, le groupe est toujours composé de la même équipe, avec Élie Dufour (EYM trio) qui nous a rejoint aux claviers.

« Captain Stambolov », c’est mon projet  le plus personnel. Que j’ai monté, de plus, avec Thibault avec qui je m’entends super bien depuis longtemps. On avait à cœur de créer un  ensemble à vent , un brass-band si tu préfères.

C’est là que revient Rémi Foucrier, le violoniste dont je te parlais précédemment. Grâce à lui, que j’ai pu accompagner musicalement, j’ai fait quelques voyages en Grèce au cours desquels j’ai découvert la musique traditionnelle grecque, bien sûr, mais aussi la musique traditionnelle des Balkans, et d’autres influences encore. Tout cela m’a tellement séduit que notre musique, dans « Captain » a évolué dans cette direction. Nos compositions sont très largement inspirées de cette musique, avec quand même nos touches perso. En tout cas, on vise l’originalité.

Depuis trois ans, nous avons pris notre vitesse de croisière, en partie aussi grâce à Élie, qui nous a beaucoup apporté.

 

M.M. : Tu vas aussi te faire une « incartade » internationale ?

A.B. : Oui ,de 2015 à 2018, je vais faire un « bachelor » au Conservatoire Royal de Bruxelles. Je voulais me constituer un bagage solide en jazz, que j’estimais me manquer. Pendant ces trois années, je me suis « isolé » dans cette démarche. Côté  groupes, je n’avais gardé que « Captain Stambolov » pour qui je faisais pas mal d’allers-retours.

Par la suite, soit comme « sideman », soit en remplacement, je participerai aux groupes « La Nueva Esencia », un groupe de salsa, « Motown Revival », un groupe issu du Conservatoire, « Wonder Collective », avec Thibault encore, ou « The Buttshakers », un groupe plus « soul music ».

 

En rentrant à Lyon, en 2018, après ma période belge, je vais rejoindre le groupe « Djoukil » de Paco Medina, pour une année, 2018-2019.

 

Car en 2019-mais de ça Pierre-Yves Brondel t’en a déjà parlé- il va y avoir la création du « Holy Bounce Orchestra », puis la formation « old swing » avec Thomas le Roux, « Stomp Factory ». J’ai monté aussi une « fanfare second line », très New-Orleans , avec Josselin Perrier et Nicolas Thé aux percus, Raphaël Martin au sousaphone, Thomas le Roux et Rémi Flambard aux trompettes, Thibault Galloy au sax, et je partage le pôle trombone  avec Félix Edouard.

Pour ce dernier groupe, le nom n’est pas encore arrêté. Celui en cours ne faisant pas l’unanimité. Pour le moment, on l’appelle le « Tryphon Brass Band »… on verra l’évolution. Sa raison première est de pouvoir se produire et jouer dans les rues. Dans le fonctionnement, pour le moment, j’envoie leurs partitions aux musiciens, qui les bossent chez eux, et on se retrouve dans la rue. L’émulation, c’est là qu’elle se fait.

Tu sais, Lyon regorge de musiciens, mais en fait, qui le voit ? Quand on se promène, on n’en voit pas beaucoup.

 

M.M. : Transmettre, faire vivre le jazz, c’est important pour toi ?

A.B. : Je crois, oui, que c’est important de pouvoir  re-dynamiser le jazz. Dans notre idée de fonctionnement, avec le « Tryphon », on a envie de créer des passerelles avec un certain public, pour qu’il accède à un nouvel univers, ou pour qu’il le redécouvre.

C’est, je crois, un bon point de départ, juste ce qu’il faut pour « remettre un doigt dans le jazz » avant, peut-être, d’en découvrir un peu plus de sa complexité. Nous, on souhaite offrir cette porte d’entrée, avec une démarche de sensibilisation qui aiguise cette curiosité-là.

En tout cas, c’est ça qui me guide, et je continuerai cette démarche le plus longtemps possible.

Susciter la découverte, puis l’envie, chez les autres, c’est exaltant, non ?

 

 

Propos recueillis le lundi 06 juillet 2020

 

 

Musicien vecteur de découverte, tu es aussi devenu pédagogue, Anthony, après avoir remplacé, le temps d’une année, Pierre Baldy-Moulinier à son poste de professeur, à l’ENM de Villeurbanne.

Un enseignement que tu auras doublé, pendant quatre mois, en assurant aussi les cours de trombone « classique ». Belle carte de visite, pour un musicien très talentueux.

A bientôt de te croiser…

 

Ont collaboré à cette chronique :

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