Il est de ces musiciens discrets, qui n’en sont pas moins bourrés de talent. Compositeur, arrangeur, multi-instrumentiste, peu de cordes manquent à son arc de musicien. Et en plus, il a la gentillesse pour lui…

 

Antoine Delprat

 

Entre violon et piano… voyage en harmonie.

 

Michel Martelli : Antoine, ta route musicale va démarrer en Île-de-France…

Antoine Delprat : Oui, je suis né à Charenton-le-Pont, dans le Val-de-Marne, un département dans lequel je vais pas mal bouger. Saint-Maur, et puis Bry-sur-Marne… Du côté artistique, pas le moindre musicien professionnel dans mon entourage proche. Ma mère a toujours joué du piano, par contre, elle jouait beaucoup de classique. Mais en amateur. Et il paraît même qu’elle en jouait beaucoup alors qu’elle m’attendait..  Jouer a été pour elle comme un exutoire, à un moment, notamment lorsqu’elle a perdu son père. Et puis par la suite, mes parents m’ont toujours fait écouter beaucoup de musique. Peut-être que, tout cela réuni, ça a contribué à faire germer l’envie d’être le musicien que je suis devenu aujourd’hui…

Mon initiation musicale ? Elle va débuter alors que j’ai sept ans, et ce sera… au violon. Le violon que j’ai abordé avec des professeurs particuliers. A côté de ça, il y avait toujours le piano de ma mère, à la maison et au piano, je m’y installais « par jeu ». Comment te dire ça ? Le violon et le piano sont venus dans ma vie quasiment ensemble. Le violon, c’était de « l’apprentissage sérieux », alors que sur le piano, c’était du jeu autodidacte pur. Mais j’y prenais énormément de plaisir, et je jouais parfois certains morceaux « à l’oreille ».

Les premiers « cours de jazz » vont arriver dans ma vie alors que j’ai quatorze ans. Et cela va se passer dans l’atelier d’Héri Parédès, le pianiste mexicain qui a joué avec, notamment, le saxophoniste Bob Mintzer, avec les frères Belmondo, et tant d’autres… Lorsque j’arrive dans l’atelier d’Héri, je ne connais absolument rien au jazz. J’y arrive avec mon violon sous le bras et, en plus, j’étais le plus jeune du groupe – les autres devaient avoir entre seize et vingt ans. Eh bien cet apprentissage-là aura été une véritable révolution. Le côté « improvisation », ça m’a plu tout de suite. De son côté, Héri avait décelé en moi certaines possibilités dans le jazz. Il a même dit à ma mère que je serais sans doute un jour musicien professionnel. Ça m’avait touché, car je ne me voyais pas si doué…

Héri va m’inviter à venir prendre des cours de piano-jazz avec lui. Mais il m’a aussi donné des cours d’harmonie, toutes les bases de l’improvisation, il m’a ouvert les yeux sur l’histoire de cette musique, bref il m’a véritablement poussé dans la voie.. 

 

M.M. : Une voie que tu ne vas plus quitter, finalement…

A.D. : C’est vrai. Au lycée Racine, j’étais dans une classe à horaires aménagés. Ce qui m’a permis de continuer le violon – en classique comme en jazz – et le piano en plus. J’ai travaillé dur à cette époque, pour passer mon « Prix » en classique. A dix-sept ans, je commencerai à composer. A cette époque, j’étais bercé par deux courants : celui de Brahms, de Mozart, que j’étudiais, et celui du jazz.

Après le Bac, va se poser pour moi le choix « musique… ou études ? ». Là, je dois dire que mes parents m’ont vraiment laissé le choix. J’ai choisi la voie de la musique, et ils m’y ont encouragé. Comme je faisais du violon-jazz depuis quelques temps déjà, je me suis décidé alors à prendre des cours avec un véritable violoniste. Ça se passera à La Courneuve, et ce sera avec Pierre Blanchard. Pierre est de la génération de Didier Lockwood, il a bien connu Stéphane Grappelli – Grappelli qui, je dis ça au passage, ne donnait jamais de cours mais en revanche, qui organisait nombre de « bœufs » chez lui où venaient jouer plein de musiciens. La carrière de Pierre a été bien moins médiatisée, il n’en est pas moins un « maître » en jazz manouche, on peut l’entendre aujourd’hui dans l’orchestre de Thomas Dutronc. Avec Pierre Blanchard, je travaillerais quatre ans. Il va m’apprendre énormément de choses – la technique d’archet jazz, notamment – et il va véritablement me faire découvrir l’univers de Grappelli. Dans lequel je me suis immergé, même si, au départ, je t’avoue que je trouvais ça un peu « vieillot ». Mais dis-toi que, quand tu mets un pied dans le monde de Stéphane Grappelli, tout devient très vite « magique »…

 

M.M. : Et après ça ?

A.D. : Je vais entrer en classe jazz, au CNSM de Paris. Là, on est en 2009. je vais y prendre des cours avec Riccardo del Fra, avec François Théberge ou encore avec Hervé Sellin. De cette période, je vais garder d’excellents souvenirs, car j’ai eu la chance de tomber dans une très belle promotion, dont je vais garder des amitiés solides, avec des musiciens qui jouent encore avec moi aujourd’hui sur certains projets. C’est le cas avec le batteur Ariel Tessier, le contrebassiste Alexandre Perrot ou encore le saxophoniste Rémi Fox…

Et puis, dans le même temps, ma route va croiser celle de Léa Castro, ma compagne (voir l’interview de Léa Castro). Léa chantait dans le groupe « Ode Paname »,  du saxophoniste Olivier de Colombel, qui était mon « pote » depuis La Courneuve. Ils étaient sur l’enregistrement d’un disque, pour lequel Olivier souhaitait un quatuor à cordes. J’y suis allé, bien sûr. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, Léa et moi. Par la suite, et même si je ne me sentais pas au top sur l’instrument, je lui ai proposé un duo piano-voix. Avec lequel nous nous sommes produits dans pas mal d’endroits…

En fin de Conservatoire, nous nous sommes dirigés sur un projet qui allait réunir, outre Léa et moi, les musiciens dont je te parlais plus haut, à savoir Ariel, Alexandre et Rémi. Ce sera le « Léa Castro Quartet » dans un premier temps, puis très vite « Léa Castro Quintet » quand Rémi nous rejoindra. Ça, c’était en 2014, l’année qui nous verra remporter le « Prix Sacem » au cours de l’édition du Crest Jazz Vocal. L’année suivante, en 2015, nous sortirons notre album « Roads », sur lequel tu retrouves mes compositions sur lesquelles Léa a mis ses textes.

Le quintet s’est arrêté il y a deux ans.

 

M.M. : Que peut-on citer, dans tes autres projets importants ?

A.D. : Il y a Govrache, bien sûr. Avec qui je me suis impliqué sur ses projets « chanson française très swing manouche » dans un premier temps. J’y jouais du violon, en faisant quelques solos « à la Stéphane Grappelli ». Pendant huit années, nous avons fait un nombre assez important de concerts. Avec nous, tu pouvais trouver le contrebassiste Adrien Daoud. Je crois que c’est le groupe avec lequel j’aurais fait le plus de route… Mais depuis deux ans… changement de répertoire. On est maintenant sur du slam. Et dans le groupe, je ne suis plus au violon, mais aux claviers. En plus, nous a rejoint le « beat maker » Guillaume Sené – celui du projet « Sax Machine ». L’année dernière, nous avons sorti un album, pas mal de dates de concerts sont en suspens. Ce qu’il y a de sympa, c’est que nous écrivons la musique tous ensemble, sur des textes « engagés ». Nous avons joué à la Fête de l’Humanité, devant un public très sympa…

Dans les projets plus récents, je pourrais te citer aussi ce quatuor à cordes, créé en 2017, et qui s’appelle « Les Enfants d’Icare ». Un quatuor dans lequel je joue en compagnie de Boris Lamerand, qui est le violoniste et le compositeur, avec Olive Perrusson au violon alto, et Octavio Angarita au violoncelle. Un quatuor à cordes très jazz, avec une esthétique assez variée, qui flirte avec les musiques du monde, le jazz progressif… assez proche de la musique contemporaine aussi…

Un album est sorti en 2020. C’est un projet que j’aime beaucoup, car je peux m’exprimer au violon, et en acoustique. Je reviens un court instant sur le piano. Cet instrument, comme je te l’ai dit, je l’ai quasiment appris en autodidacte. Même si je me débrouille pour jouer certains standards du jazz, j’ai eu la chance, au CNSM, de croiser des pianistes formidables. Comme Matthieu Naulleau ou Paul Anquez. Et ils ont une telle palette de jeu… que, je crois, je n’égalerai jamais. Malgré ça, comme sur un piano tu peux faire plein de choses, j’en garde, avec l’expérience, la poésie, l’émotion, qui transpirent au travers de certains jeux. Ce que j’essaie de reproduire dans mon écriture de la musique, comme dans ma propre façon de jouer : un piano « chantant », et poétique…

 

M.M. : Tu as aussi une corde « de chœur »…

A.D. : Oui… c’est vrai que, sur ma route musicale, tu peux aussi croiser une partie « pédagogique », que j’assure au travers de mes accompagnements de chœurs de jazz amateurs. Je suis aussi chef de chœur. Travailler avec des musiciens amateurs est très exaltant. Et j’ai, du coup, l’occasion de beaucoup « arranger » pour des voix…

J’interviens aussi dans un autre groupe de Léa, « Ego System », qui m’apporte encore une autre expérience.

Et puis, j’ai aussi arrangé certains morceaux du groupe « Bloom », ce que j’ai trouvé très fun à faire.

Je t’ai dit que j’étais chef de chœur. Il s’agit du chœur parisien « Jazz Alam », un chœur qui existait depuis de nombreuses années, et que j’ai repris. Aujourd’hui, je leur écris la musique. Et nous prévoyons quelques dates de concerts

Concernant « Ego System »… le groupe va changer de nom. Et de répertoire. Mais je ne veux pas t’en dire plus pour le moment. Simplement parce que, Covid oblige, c’est toujours en cours d’écriture. Le chanteur (basse) Olivier Houser est sur ce projet – il a une grosse expérience derrière lui et il a repris la production du groupe. Moi, je m’occupe de la partie artistique. On aimerait « ré-arranger » le répertoire de Bernard Lavilliers… Côté voix, tu retrouves Léa, Loïs le Van, Manu Domergue, Célia Tranchand et Emily Allison…

 

M.M. : Pour terminer, une petite touche « couple » ?

A.D. : Oui ! Avec Léa, après pas mal d’années passées en quintet, nous avons décidé de renouer avec la formule « duo », sur le projet « Fall ». Sur ce projet, nous avons décidé de rassembler certains standards de jazz, ainsi que des écrits personnels sur le thème de l’automne. Là aussi un album devait sortir l’automne dernier, mais…. Du coup, on prévoit sa sortie pour l’automne 2021. On en reparlera si tu veux.

Mais tu peux noter que, normalement, nous devrions venir jouer, le 29 mai prochain, au Train-Théâtre de Portes-les-Valence.

Et… normalement… le 20 mars, à Lyon, avec Govrache, cette fois. Si la Covid le permet…

 

 

Propos recueillis le 19 février 2021

 

 

Merci, Antoine, de ta gentillesse, en plus de la qualité musicale que tu nous apportes via tes différents projets. Tu m’auras fait découvrir, en plus, de nouvelles belles personnes.

Et puis tu as aussi un atout majeur : ta complice musicale, comme dans la vie. Heureux homme.

Au plaisir de vous écouter en duo, tout les deux, ou dans une autre de tes formations…

Ont collaboré à cette chronique :

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