La rubrique a déjà invité des contrebassistes de talent. Et lui ne déroge pas à la règle. Aux rubriques « talent » et « éclectisme », son nom apparaît bel et bien dans le peloton de tête. Une chance, pour le paysage musical français…

Arthur Henn

Où lorsque la contrebasse montre de multiples visages…..

Michel Martelli : Arthur, ta route musicale va débuter… en banlieue.

Arthur Henn : Oui, c’est vrai. J’ai grandi dans un petit « village » tout à côté de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, un village qui s’appelle Aubergenville. Ma famille n’est pas particulièrement musicienne, professionnellement, en tout cas. Car si on se base sur un côté purement amateur, là, oui, je peux dire que ma mère est pianiste amateure – elle a étudié cet instrument dans sa voie classique – et mon père est un mélomane averti, qui a toujours peuplé notre environnement de morceaux de jazz, de rock progressif, de classique aussi… Par la suite, ma mère intégrera même des ateliers jazz, sur Mantes-la-Jolie. Avec, pour professeur, Jean-Luc Fillon, dont le nom de scène est « Oboman », un des rares joueurs de hautbois dans le monde du jazz…

Et moi, là au milieu ? Je dois dire que mes parents ne m’ont véritablement pas « poussé » vers la musique. Au contraire, au début, ma mère a bien essayé de m’en dissuader. Je pense que c’était par rapport à son propre apprentissage. Mais il y avait des instruments à la maison, à commencer par le piano. Pourtant, ce n’est pas au clavier que j’ai commencé mes premiers pas musicaux. Alors que j’ai huit ans, je vais commencer par… la batterie, que je vais apprendre dans la ville d’Epone, avec Stéphane Peyret comme professeur. Stéphane m’a gardé deux années avec lui, et j’ai fait, pendant ces deux années, exclusivement de la batterie. Pas de solfège. Je ne voulais pas en faire, et ça m’allait très bien comme ça. Bon, le solfège me rattrapera un peu plus tard…

A côté de ça, et alors que je vais être en collège/lycée, je vais me mettre à la guitare. Ma première guitare, je me la suis payée moi-même. Pourquoi la guitare ? Parce qu’à ce moment-là, avec mes potes de lycée, on reprenait des morceaux de groupes en vogue comme Tryo, par exemple. Mais j’ai connu aussi, avec la guitare, une évolution. De la « chanson », je vais passer au jazz manouche, avec une sensibilité pour Django Reinhardt, bien sûr, et Bireli Lagrène. J’apprenais tout ça tout seul, et, avec les copains, on copiait ensuite plein de trucs. L’apprentissage sur le tas, vraiment.

Quant à la contrebasse, elle arrivera dans ma vie vers mes quinze ans…

M.M. : Comment s’impose t-elle à toi ?

A.H. : Il faut que je te dise que je suis gaucher. Mais j’ai toujours joué sur des guitares de droitiers, donc on peut dire que je jouais « à l’envers ». Mais, face à ça, ma mère se faisait un peu de soucis quant à un vrai apprentissage. C’est elle qui m’a vraiment conseillé de me trouver un autre instrument, et, finalement, la contrebasse s’est imposée assez vite…

La première, nous l’avons louée, et mes premiers cours, je les ai reçus par Jean-Luc Fillon. Au fur et à mesure de mon avancée sur l’instrument, lui et moi nous sommes bien rendus compte que cet instrument était bien fait pour moi. Du coup, Jean-Luc va m’inscrire au Conservatoire de Cergy-Pontoise. J’ai alors quinze/seize ans et, au Conservatoire, je vais entrer dans la classe de François Méchali qui était le professeur de contrebasse jazz. Dans cette classe, je vais intégrer plein d’ateliers différents. Parce que, si j’avais une assez bonne connaissance du jazz manouche, c’était un peu moins le cas dans le jazz traditionnel. Des musiciens comme Charly Parker ou Miles Davis ont commencé à peupler ma vie, mon quotidien…

A Cergy-Pontoise, je vais rester quatre ans. J’y rencontrerai notamment le batteur Clément Cliquet. Cette période s’est vraiment scindée en deux parties égales : les deux premières années, pendant lesquelles j’étais encore au lycée pour y passer le Bac, qui ont donc été très riches par le nombre d’ateliers dont je te parlais… et puis les deux dernières, un peu moins enthousiasmantes, parce que plein de potes étaient partis, parce que je m’y retrouvais moins aussi… Bref, c’est à ce moment-là qu’un de mes amis, qui venait de sortir du Centre des Musiques Didier Lockwood va me pousser à intégrer cette structure. Là, nous étions au début des années 2010, et  j’y suis arrivé avec beaucoup de plaisir. Et pour deux raisons principales : d’abord, je quittais le « cocon familial » pour m’installer en colocation – ma vie d’adulte commençait vraiment – et puis, musicalement, tu dois savoir que le Centre des Musiques « professionnalise » très vite ses étudiants. C’est en soi une véritable « bulle » artistique dans laquelle tu es considéré très vite comme un musicien. Et tu te doutes bien que, dans ces conditions-là, c’est un parcours très enrichissant.

Je vais y rester deux années, deux ans pendant lesquels je croiserai la route de plein de musiciens, comme Jessica Rock, Thomas Domene, Maurizio Congiu… et aussi le pianiste libanais Jad Salameh, un super musicien…

M.M. : Après le C.M.D.L, tu évolues comment ?

A.H. : Lorsque je vais sortir du Centre, j’ai très vite envie d’avoir mon statut d’intermittent et, en réalité, je vais mettre six mois pour y parvenir. Mais, après ces six mois, la vie « parisienne » de musicien va s’ouvrir à moi. Et elle est, à ce jour, toujours d’actualité bien sûr.

Cela va être le temps de la concrétisation de certains projets qui ont connu leur genèse au C.M.D.L. A commencer par ma participation dans le « Jad Salameh Quartet », qui me fait jouer aussi avec Baptiste de Chabaneix à la batterie, et Henri Grillot à la guitare.

J’ai également rencontré Antoine Galvani, dans un trio plus jazz que rock, dans lequel nous jouons avec également Baptiste Castets.. ;

Ces deux groupes ont perduré jusqu’à aujourd’hui. Je ne vais pas te citer tous les autres qui se sont faits et défaits pendant cette même période. Ça ferait beaucoup… Dans ceux qui me tiennent vraiment à cœur, je veux te citer quand même les projets avec Gabriel Westphal. Gabriel est batteur, et c’est un copain de très longtemps. Avec lui, nous avons monté, notamment, le projet « All Mice » entourés de la chanteuse Camille Chatelain et du pianiste Clément Prioul..

M.M. : Et aujourd’hui, nouveau départ ?

A.H. : J’ai pris une nouvelle direction, oui, en intégrant le quintet de jazz vocal « Bloom ». Je connaissais un peu cet ensemble, parce que j’avais déjà eu l’occasion de jouer avec Léa Castro, et également avec Ariel Tessier. Lorsque leur contrebassiste, Martin Guimbellot, a souhaité prendre un peu de distance, ils ont fait appel à moi. On s’est rencontrés et je dois dire que ça a matché tout de suite. En plus, c’est réellement tout récent. La rencontre, c’était en décembre 2020, la première réunion de travail en janvier dernier…

Mais il n’y a pas que Bloom. Je travaille aussi, et depuis quelques temps déjà, avec Camille Durand – Ellinoa – dont tu as déjà passé le portrait. Camille, c’est une super rencontre. Je joue avec elle sur quasiment tous ses projets et c’est du bonheur. Autant avec son quintet que sur le Wonderlust Orchestra. Je pense que le titre « Ophélia » te parle ?…

Et puis je joue également, depuis deux ou trois ans, dans le projet de « Caloé » – Camille Barbillon. Un projet dans lequel j’ai rejoint le batteur Philippe Maniez, et aussi Clément Simon, au piano.

Tu vois, ce qui est intéressant, c’est que ma contrebasse puisse montrer plein de visages différents, en jazz « trad » avec Caloé, en jazz « oriental » avec Jad, en jazz « vocal arrangé » avec Bloom… C’est top.

M.M. : Tu dis « contrebasse », mais…. pas que ?

A.H. : Oui. C’est vrai. En parallèle, j’ai continué la route avec ma guitare, et notamment pour un projet (encore un) avec Gabriel Westphal. Son père, Bruno West, avait monté il y a quelques années « Le Grand Céleste », un cirque qui faisait partie de la vague que l’on a appelée « Le nouveau cirque » – sans animaux, et dans des ambiances toujours très poétiques. Ce premier projet avait duré une dizaine d’années….

Et puis, il en a recréé un nouveau : « Le Cirque dans les étoiles ». Dans cette aventure, Gabriel et moi sommes les deux musiciens, même les multi-instrumentistes et nous nous donnons à fond. Lui, à l’accordéon, aux percussions, à la batterie et à la guitare, et moi à la contrebasse, à la guitare et à la mandoline. Nous changeons d’instrument à chaque numéro…

Là encore, comme tu peux le voir, c’est un projet « non-jazz » qui diffère de tout ce que je peux faire à côté. Mais c’est très exaltant. Nous avons enregistré un album, « Petites histoires » sous le nom de Gabriel Westphal – car ce sont ses compos…

M.M. : Et avec déjà tous ces projets, tu veux en mener d’autres ?

A.H. : Oui. Mais celui-là me tient vraiment à cœur, parce qu’il s’agit d’enregistrer MA musique. Ce que je souhaite faire, c’est plusieurs albums avec, chaque fois, une équipe différente de copains. On avait commencé, mais la Covid nous a un peu freinés…

La première équipe se compose d’Illyes Ferfera, au sax alto, de Pierre Bernier, au sax tenor et de Stéphane Adsuar à la batterie.

Mais, comme je te le dis, il y aura plein d’autres formations. J’aimerais notamment monter un quatuor à cordes. Un pied dans le classique, un pied dans le jazz. Cool, non ?

Propos recueillis le vendredi 12 février 2021

Arthur, ça a vraiment été sympa de te retrouver, pour cet échange chaleureux. Tu as fait une belle route qui, à mon avis, n’est pas près de s’arrêter.

Vivement qu’on puisse à nouveau t’écouter, dans une formation ou dans une autre…

Merci à André Henrot, qui a déniché les super clichés qui enrichissent encore ce texte… et également à Lionel Baunot pour le prêt de quelques photos.

Ont collaboré à cette chronique :

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