Interview

Entretien avec Audrey Podrini

Elle a choisi un instrument complexe pour donner libre cours à sa créativité, le violoncelle… Un instrument qui, au gré de ses divers parcours, a su prendre beaucoup de couleurs.

 

Audrey Podrini

 

Des engagements musicaux qui ont du sens…

 

 

Michel Martelli : Audrey, s’attaquer au violoncelle ne paraît pas si évident que ça… Comment cela s’est-il passé pour toi ?

Audrey Podrini : Ma vie musicale va commencer dans le Vaucluse, à l’Isle-sur-la-Sorgue, où je suis née. Pourtant, je n’ai pas eu la chance d’avoir des « modèles » familiaux musiciens. Je viens d’une famille qui a beaucoup donné à l’agriculture, ma mère, elle, évoluant dans le milieu médical… La « révélation » va se faire, pour moi, pendant le temps d’éveil musical, avec Monique, une intervenante, qui possédait un violoncelle. De plus, nous avions parfois un instituteur remplaçant qui, lui aussi, jouait du violoncelle. Était-ce un signe précurseur ? Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est que, vers neuf ou dix ans, j’ai commencé à prendre quelques cours à l’école de musique de la ville, et… que j’ai vite arrêtés. Je préférais courir dans les champs.

 Du reste, une longue période – de mes onze à mes dix-sept ans – va commencer pour moi, une période qui sera sans aucune pratique musicale. Ce qui, sur le moment, et je le reconnais volontiers, ne me dérangeait pas plus que ça. Avec mon regard d’aujourd’hui, quand même, je trouve ça dommage, mais on fait tous des erreurs de tir dans notre jeunesse… Donc, à mes dix-sept ans, « l’envie » va revenir en force, non seulement l’envie de musique mais aussi l’envie de violoncelle. Au point que je vais en louer un, et me réinscrire à l’école de musique de l’Isle. Et je dois dire qu’en même pas deux ans, j’avais fait des progrès énormes, j’avais même trouvé mon « son ».

A la fin de ma deuxième année, je rencontrerai Christine Radais, qui va devenir mon professeur.

 

M.M. : Mais tu vas t’exiler, pour ça ?

A.P. : Pour mon cursus d’études classiques, j’avais choisi de partir en « musicothérapie-psychologie », à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Mais pour commencer mes cours avec Christine, il me fallait intégrer, sur concours d’entrée bien sûr, le Conservatoire de Nîmes où elle enseignait. Passer ce concours m’a permis de découvrir le stress, et tous les tremblements qui vont avec. Mais bon, ça s’est au final bien passé, et je vais entrer dans ce Conservatoire, en cycle 3. Mais j’ai quand même dû passer par une période de « redressement », pour toutes les mauvaises habitudes que j’avais pu prendre, ce qui m’a remis sur de bons rails.

Sur Nîmes, c’était beaucoup de musique classique. A ce moment-là, le jazz était aux antipodes de mes préoccupations – en fait, il arrivera plus tard dans ma vie, grâce surtout aux CD… Moi, sur le moment, je ne voulais que sortir un son « juste » de mon instrument, que je trouvais assez compliqué à dompter. C’était ma perception de l’époque, en tout cas.

Comme je suivais beaucoup de cours de musique de chambre, je tombais sur beaucoup de sonates piano/violoncelle. Malheureusement, il y avait aussi trop peu d’étudiants en cycle 3 pour les jouer. J’ai  intégré des groupes d’études qui était des trios à cordes, ou des trios piano/violon/violoncelle.

Cette période nîmoise sera importante, dans ma vie, elle durera presque dix ans… Quant à Montpellier… je n’y ferais qu’une année. Je vais en effet me rabattre sur une licence en sciences sociales appliquées à la culture, que je passerai sur Avignon.

 

M.M. : Déjà des participations à des groupes ?

A.P. : Une de mes amies de lycée, Armelle de Tugny, avait monté un duo, avec Barnabé Nuytten, que j’ai rejoint par la suite, ce qui a donné le groupe « Makali ». De la pure chanson française, avec Armelle au chant, et à la clarinette, Barnabé à la guitare et moi au violoncelle. Ce groupe a donc débuté en trio, mais en fait il a été « à géométrie variable » et a fini sa carrière sous forme de quintet. J’en garde un bon souvenir, c’est grâce à « Makali » que j’ai connu mes premières grosses scènes, et nous avions même fait un album, à l’époque chez Mercury.

A côté de ça, je jouais dans un duo, assez cocasse il faut le reconnaître, dans lequel c’était du pur « trip », de l’impro à fond. Aussi « sauvage » que « Makali » pouvait être cadré… Le duo s’appelait « Satury Tsunami », et je tournais avec Kéna Pouchkareff. Kéna était au chant, avec sa voix « haute contre », et aussi à la guitare. Et lorsque je te dis « improvisation », je te jure que c’était vraiment ça. Aucune partition. Il me disait simplement : « Joue ! ». Et nous jouions… En Avignon, nous avons même souvent joué dans les rues.

 

M.M. : Tu t’étais même trouvé une autre « gâche », pour entrer encore un peu plus dans la musique…

A.P. : Disons que, pour mes vingt-sept ans, je vais entrer comme « bibliothécaire musicale » au Conservatoire de Nîmes. Une position de travail qui va me permettre de gérer l’ensemble du stock des partitions de la structure, et en plus de m’occuper de la régie de l’Orchestre de Nîmes. Voilà encore une période qui m’a beaucoup plu. J’en profitais pour écouter des tas de choses, tout en travaillant mon DEM « classique » – ce qui était pour moi très pressurisant ! Mais je l’obtiendrai quand même dès l’année suivante.

A la même période, au Conservatoire, va s’ouvrir le Département « Musiques actuelles ». Bien sûr, je vais l’intégrer et, deux ans après, j’obtiendrai également mon DEM « Musiques actuelles », avec François Carpita comme professeur.

Et Nîmes a même pensé à ma situation de cœur, c’est te dire. Parce que c’est là que je vais croiser la route de Camille (Thouvenot). Je cherchais un pianiste pour jouer en duo une sonate du compositeur russe Dimitri Chostakovitch. Camille, de son côté, était venu sur Nîmes pour passer son DEM « classique ». Notre rencontre a été plus que fructueuse, elle a débordé des frontières musicales, et ça fait maintenant douze ans que ça dure !

 

M.M. : Camille qui va te faire émigrer « dans le nord » !…

A.P. : Il est vrai que « monter à Lyon » ne faisait pas forcément partie de mes projets. Mais bon… Je te disais tout à l’heure que le jazz était venu à moi via de simples CD, Camille, lui, était à fond dedans. La liberté qu’apporte le jazz m’a toujours attirée, et j’étais fascinée par les musiciens qui s’ouvraient littéralement sur sa voie… Je vais me mettre très vite à des compositions hybrides en écriture jazz, avec Camille. Je t’avoue que j’ai un peu « galéré » au début.

Pour mes trente ans, nous avions prévu d’aller au Brésil. Zaza (Desiderio) nous a beaucoup aidés à préparer ça. Et il nous a même proposé de nous retrouver tous, là-bas, pour jouer ensemble. C’est ce qui s’est passé, et tellement bien passé que nous avons, après ce voyage, formé le trio La&Ca. Dès 2016, nous commencions les enregistrements et, deux ans plus tard, un premier album sortait, en version quartet – Vincent Périer nous avait rejoints avec sa clarinette.

Mais, tu sais, pendant toutes ces années, j’étais toujours en perpétuelle recherche. Je me suis octroyée un stage d’une année (bon, en fait c’est une journée, une fois par mois pendant un an) au Centre des Musiques Didier Lockwood. Mais crois-moi, même si tu y es peu en présentiel, tu repartais chaque fois de ta journée avec du travail à faire, par-dessus la tête ! Mais là, j’ai pu développer le travail perso, et aussi le langage, le rythme du classique, avec des gens talentueux, compétents et surtout bienveillants. J’ai eu l’immense chance de partager des moments de musique avec Didier Lockwood, en duo.

Ça n’empêchait pas que j’étais dans un milieu professionnel qui sait ce que le mot « bosser » veut dire. Même pour ceux qui avaient déjà de belles carrières en cours, le travail, c’était tous les jours, tout simplement parce que ça fait partie du métier. Ne jamais t’endormir sur tes lauriers. Travailler, toujours travailler… Mais… sans esprit de compétitivité accrue pour autant.

Tout ce que j’apprenais, je le mettais en pratique avec Camille et Zaza.

 

M.M. : Sur Lyon, tu vas suivre d’autres formations ?

A.P. : Je vais, en effet, entrer au Conservatoire de Lyon pour y passer mon DEM « musique électro-acoustique » dans la classe de Stéphane Borrel. Une envie que j’avais, pour pouvoir gérer ensuite toute la partie micros/enregistrements, et de savoir de quoi on parle dans nos conversations avec les techniciens ou les ingé-sons, par exemple.

Et, puisqu’on en est à parler d’autres styles de créations, je voudrais te dire que j’en ai réalisé pas mal dans le monde du théâtre, pour des Compagnies de Crest, ou de Nîmes. Je pouvais indifféremment composer ou être comédienne/musicienne, selon le projet. Cela crée de très beaux moments, de belles expériences assez diversifiées et j’essaie de continuer ce genre de collaboration encore aujourd’hui.

Et puis j’ai aussi commencé ma collaboration avec Perrine Missemer, que tu as eue en entretien il y a peu. Nous sommes dans un trio à cordes qui donnent dans des « cover » pop-rock, et ça marche du feu de Dieu. Lorène Carron avait débuté ce trio avec nous, aujourd’hui, c’est Estelle Gourinchas – au violon alto – qui l’a remplacée. Estelle a un parcours très « classique », mais elle entre volontiers dans des projets transversaux comme celui-là. C’est passionnant de travailler avec elle et avec Perrine.

Pour continuer dans les formations « qui sortent des sentiers battus », je vais t’en citer une autre, complètement atypique, qui regroupe des pros, des amateurs et des étudiants. Avec ce groupe, nous organisons des « ciné-concerts » pour des films muets datant d’avant les années trente. En fait on crée entièrement la bande son, et on joue ensuite « en live » dans des salles de cinéma, pour des associations de cinéma… nous sommes même allés jusqu’à la Cinémathèque de Copenhague, sur le film « Ménilmontant ». Il y a là-dedans beaucoup de musique électro-acoustique, et aussi beaucoup d’impro… Côté instruments, tu peux croiser, outre mon violoncelle, une harpe, un basson, ou encore une épinette – la version « légère du clavecin. L’idée d’associer des instruments « anciens » avec de la musique résolument moderne me plaît énormément. J’adore ce projet.

 

M.M. : Tu t’es essayée aussi à la réalisation ?

A.P. : C’est un bien grand mot… mais c’est vrai qu’il y a huit ans maintenant, j’ai réalisé, avec des gens de Lyon dont pas mal de jazzmen, un court-métrage, « Tout en carton », que je viens de remettre en ligne, d’ailleurs. Un trip, là encore, que j’ai adoré mener. Je suis une boulimique de création, d’autant plus quand je peux mêler plein d’arts divers. Je pense que j’ai ça en moi depuis que je suis toute petite, grâce aux ateliers de peinture que fréquentait ma mère.

 

M.M. : Sur quoi travailles-tu, actuellement ?

A.P. : Malgré les coups de frein que nous a imposés la Covid-19 depuis plus d’un an, je travaille sur divers projets… de cœur. D’abord, avec Camille, nous avons créé un duo qui va déstructurer des standards de jazz pour les faire ressembler à des musiques de tango… et, à l’inverse, nous allons « jazzifier » des morceaux attitrés au tango. C’est donc un duo, baptisé « Tiam », piano/violoncelle pour lequel nous avons déjà réalisé un petit teaser, dont les retours nous ont montré que nous étions sur une bonne voie.

Autre projet, autre coup de cœur pour moi, j’ai d’ores et déjà beaucoup travaillé sur un projet qui m’a été inspiré par le saxophoniste américain John Zorn, un musicien que j’aime beaucoup. Zorn a monté un label – Tzadik – , il créé lui-même beaucoup de thèmes qu’il fait jouer par diverses formations. Dont une, notamment, avec Erik Friedlander, un autre musicien que je connais pour avoir eu l’opportunité de retravailler un de ses morceaux.

On peut aimer ou ne pas aimer Zorn. En tout cas, moi, j’adhère. Sa musique, même si elle dérange parfois, est souvent aux frontières du mysticisme, et il rend hommage au hasard de ses compositions, à de nombreuses figures angéliques de la tradition hébraïque.

Et moi, à l’instar de ça, j’ai eu envie de créer une sorte d’anthologie – le mot semble fort, on va dire des hommages musicaux pour des femmes ayant eu des personnalités, ou des vies d’exception. Ce projet, je l’ai baptisé « Féminologie » et son premier « opus », pour orchestre clarinette / percussionniste (avec une bande électro-acoustique également) a vu le jour. Sur ce projet, la percussionniste est une femme, Amélie Chambinaud en l’occurrence, et les hommages s’attachent à Hypathie d’Alexandrie (astronome, philosophe et mathématicienne, née en 360 après le Christ), à Clémentine Delait (tenancière de bar et femme à barbe) et à Oksana Chatchko (artiste peintre, membre des Femen jusqu’en 2016 – elle en était la co-fondatrice – et qui s’est suicidée à Paris à l’âge seulement de trente-et-un ans.).. En tant que peintre, Oksana avait « bousculé » un peu certaines icônes orthodoxes. J’ai souhaité l’imiter, en déstructurant parfois certains morceaux.

A chaque personne, sa pièce musicale. Un second opus est en cours d’élaboration, avec une autre équipe… et d’autres courants musicaux aussi, plus ouverts encore, sûrement. Du reste, si certaines formations jazz voulaient s’essayer sur ce genre d’exercice, elles seront les bienvenues.

Ah !… une « curiosité », aussi…  Depuis un peu plus d’un an, je bosse sur les « préludes » de Bach, notamment les six écrits pour violoncelle seul. Sur ce seul fait, « Jazz à Vienne » m’a proposé un défi : assurer en musique le lever du soleil au-dessus du Théâtre Antique, au cours de l’édition 2021.

J’ai relevé le gant. Je jouerai donc, dès 06h30 du matin, le 4 juillet 2021 (voir ici).

Et puis je termine avec un projet, monté conjointement avec Isabelle Gireau, la présidente du Hot Club Jazz de Lyon : nous avons fait un film, une sorte de biographie, sur Duke Ellington. Un document émaillé de plusieurs morceaux de jazz, joués par des musiciens lyonnais. Un film qui dure une heure, et qui a été un vrai plaisir à faire.

A tel point qu’un second est en route, sur Louis Armstrong.

Que du bonheur.

 

Propos recueillis le lundi 24 mai 2021

 

Chose promise, chose due…. et la promesse datait de mon entretien avec « ton » Camille. J’ai été très heureux de partager ces moments musicaux avec toi, et de les mettre en valeur au travers de ces quelques lignes. Tu sais mettre le doigt dans des aventures originales, porteuses, et engagées. Tout ce que l’on te souhaite, c’est que l’engouement du public soit au moins à la hauteur de celui que tu as eu à créer tous ces projets.

En tout cas, je crois en cela. A très vite.

Photos : Daniel Peyreplane ; Jean-Pierre Jacquot ; Pascal Derathé

Ont collaboré à cette chronique :

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