Interview

Entretien avec Aurore Voilqué-Lamory

Elle est native de Schiltigheim, pas très loin de Strasbourg. Une région très ouverte à la musique, nous avons déjà eu l’occasion de le voir, et où les effluves manouches se font bien sentir. Des effluves qui la rattraperont, dans un parcours atypique, mais bougrement formateur…

 

Aurore Voilqué-Lamory

 

Un violon… pour procurer de belles vibrations…

 

 

Michel Martelli : Aurore, ton parcours va commencer en Alsace, mais…

Aurore Voilqué-Lamory : Oui, il va y avoir du changement très vite, c’est vrai… mais bon, lorsque je viens au monde, ce n’est pas particulièrement dans une famille « branchée » musicalement. Pourtant ma mère aura toujours été, pour mes débuts, un véritable moteur… Le violon, ce sera d’entrée, et dès l’âge de quatre ans. Mais… pas en école de musique, non, mais par le biais de la méthode « Suzuki » qui est LA méthode japonaise, une méthode « qui ouvre les oreilles ». J’aurai un professeur particulier, à raison d’une demi-heure par semaine au départ, et ma mère prendra le relais dans la mesure de ses possibilités, à la maison. Je me souviens que ma professeure était Mme Walther.

Je dois reconnaître qu’en grandissant, mon envie de musique a eu un peu tendance à s’émousser, par rapport à mes débuts, mais un dépaysement important va se produire, pour ma famille et moi : mon père était Commissaire de Police et il a eu l’opportunité d’aller travailler « en coopération », via les ambassades, dans des pays comme le Cameroun, le Niger ou le Maroc. Mais heureusement que nous avions gardé notre pied-à-terre en Alsace, parce que, là-bas, pour le violon, c’était pas ça.

Si… au Cameroun, où je vais arriver alors que j’ai sept ans, nous allons faire la connaissance de Mlle Piermet, qui était une ressortissante française qui vivait sur les hauteurs de Yaoundé, et qui m’a permis de continuer mon apprentissage via la méthode « Suzuki ». Et elle a même fait mieux… Un an et demi plus tard, environ, elle va tout faire pour me faire intégrer l’Orchestre du Cameroun. Pour ça, comme j’avais pris pour habitude de tout apprendre à l’oreille, elle me simplifiait beaucoup les partitions. Et c’est comme ça qu’à huit/neuf ans, j’ai pu jouer au milieu de musiciens de tous les âges, mais… j’étais la plus jeune !

Il faut te dire que, pendant les vacances d’été, nous revenions en France. Où je pouvais m’inscrire dans pas mal de stages de musique. Heureusement d’ailleurs. Parce que, lorsque nous allons quitter le Cameroun pour arriver au Niger… plus de professeur ! Au point que je vais encore vivre une démotivation… qui ne sera que passagère. Mais bon, le Niger, je vais y rester de dix à quinze ans, puis nous allons revenir une année en France, à Paris, où là, dans le Vème, je vais suivre une année de leçons  à la « Scola Cantorum » où je vais rencontrer Igal Shamir, un professeur de violon extraordinaire, et passer un diplôme.

Et en parallèle à ça, je serai scolarisée au Lycée Claude Monet, où j’ai eu la chance, encore, en option « musique », de croiser la route dune prof merveilleuse, qui a vu passer dans ses classes nombre de musiciens établis aujourd’hui, Annick Chartreux… C’est grâce à Annick que je vais découvrir tout l’univers de Django, et de Grappelli. Cette fois, j’y étais. Leur musique, c’était ça que je voulais.

Entre mes seize et vingt ans, la famille va repartir… pour le Maroc. Là, mon violon va me servir beaucoup, notamment sur les plages avec mes copains du moment, des copains qui viendront parfois avec leurs propres compositions que l’on travaillera autour d’un feu de camp.

 

M.M. : Tes premières amours… c’était le jazz « manouche » ?

A.V-L. : C’est une musique où tu sens vibrer les gens lorsqu’elle est jouée. Elle me touche chaque fois tout particulièrement… Avec l’orchestre du lycée, nous avions eu aussi l’occasion de partir jouer à Moscou. Une expérience où tu apprends énormément, dans le vivre ensemble notamment.

Annick me mettra en rapport avec Pierre Blanchard. Pierre est un super violoniste qui joue beaucoup avec Thomas Dutronc. Alors que je suis au Maroc, je vais lui écrire, pour prendre contact pour l’avenir. Ce qui s’avérera payant.

Et Annick m’a aussi mise sur le coup du festival « Les enfants du jazz », de Barcelonnette. Qui a un principe simple, mais génial: mettre en présence, le temps d’une master classe, des jeunes apprentis musiciens et une star. Lorsque j’y suis allée, les «stars» étaient Dee Dee Bridgewater, et l’harmoniciste belge Toots Thielemans. Eh bien… au sortir de ce stage, je me suis vraiment sentie « concernée » par le jazz.

 

M.M. : Que se passe-t-il, lorsque tu rentres du Maroc ?

A.V-L. : Retour à Paris, où oui, après le Bac, je vais commencer mes cours avec Pierre Blanchard. Vraiment top. Et, côté «pratique», je vais commencer à « faire la manche » ! Je t’explique… Je vais rejoindre un « orchestre » – nous étions entre dix et douze musiciens – dont la scène, chaque jour, ce sont les couloirs du métro. Une véritable organisation, avec un planning établi pour chaque journée qui te dit quand tu joues et où tu joues… J’ai fait ça pendant une dizaine d’année, et je peux te dire que c’est une expérience très formatrice. On partageait évidemment la recette, l’une d’entre nous faisait « la promotion » dans le métro même auprès des spectateurs ou simplement des gens qui passaient.

Ce sera aussi la période où je vais monter mon premier groupe, mais qui va durer, le « Aurore Quartet », avec deux guitaristes, Siegfried Mandacé et Darko Andelkovic, et un contrebassiste, Pierre Frasque. Avec ce groupe, je vais (auto-) produire notre premier album – grâce aux sous gagnés dans le métro – et nous allons démarcher plein de bars dans Paris tout en continuant de faire la manche (notamment Place des Vosges).

Dans ces années-là également, 2001-2002-2003, ça va être le temps des « bœufs » dans un lieu typiquement irlandais, « The Coolin » où je vais rencontrer Paddy Sherlock – un tromboniste irlandais qui a un swing d’enfer, et qui va me faire monter sur scène, face à l’assistance, pour faire nos bœufs ensemble. C’est une chance de pouvoir croiser de telles personnes qui n’hésitent pas à te mettre sous les projecteurs, à te lancer… bref, à te faire confiance.

Côté pratique, je reste encore dans l’environnement familial jusqu’à vingt-deux ans. Puis, je prends mon indépendance. Professionnellement, « la manche » et mon quartet vont m’occuper jusqu’à mes trente ans.

 

M.M. : Et ensuite ?

A.V-L. : Vers mes trente ans, je suis toujours avec mon quartet dans le manouche, mais je vais un peu changer l’équipe. Je ne t’apprends rien, les groupes, ça va ça vient, en fonction des rencontres, de festival en festival… Et, côté album, je vais me débrouiller pour en sortir un environ tous les deux ans, pour renouveler mon activité et avoir de la matière à proposer aux organisateurs de festivals.

Bref… Thomas Ohresser va arriver (à la guitare), ainsi que Basile Mouton à la contrebasse. Et puis ce quartet, je vais ensuite «l’élargir», en associant deux batteurs, Stéphane Chandelier et Mourad Benhammou, une trompette avec Jérôme Etcheberry et un trombone, avec l’américain Jerry Edwards.

 

En 2011, je vais rencontrer – et ça dure toujours – Thomas Dutronc. En remplaçant, dans son orchestre, son violoniste qui était… Pierre Blanchard.

 

L’année suivante, en 2012, je vais jouer avec Rhoda Scott et la  batteuse Julie Saury. De notre association sortira un album «Djangolized».

 

Tous ces projets, je les ai portés, promus, présentés… souvent seule, et dans tous les clubs possibles et imaginables… (Duc des Lombards, Sunset, Petit journal Montparnasse devenu Jazz café Montparnasse…) et les festivals en France et à l’étranger.

 

M.M. : Et puis.. arrive un projet important…

A.V-L. : En 2014. Avec l’album « Orient Occident ». Mais je t’explique : chaque année, en Suisse, ont lieu les « Rencontres Orient-Occident » – ça se passe dans le Valais – et ces rencontres réunissent des comédiens, des auteurs, des compositeurs, des musiciens.

Le Directeur Artistique de ces « Rencontres », Mahmoud Chouki, va m’y convier. Une invitation, ça se passe comme ça : tu es invité dans un château pendant tout une semaine. Tu viens avec, et tu travailles, ton répertoire – je te parle, là, des musiciens – et tous ces travaux sont ensuite mis en commun. A la fin de la semaine, un super concert de « fin de résidence ». Tu as là l’opportunité de jouer avec des musiciens de toutes les nationalités, grecs, turcs, suisses, marocains…. (Eleftheria Daoultzi de Grèce au kanun, Misirli Ahmet de Turquie à la derbouka, Stéphane Chapuis de Suisse à l’accordéon, Samuel Pont à la contrebasse de Suisse aussi et Mahmoud Chouki du Maroc à la guitare)

Ce concept m’a tellement plu, lorsque je l’ai vécu, que je me suis dit que ça ne pouvait pas s’arrêter là. J’ai lancé, autour de moi, un appel de fonds, parce que tu imagines bien que ce style de projet n’est pas gratuit. Grâce à trois de mes amis – dont un qui était président de la SMA – les fonds ont pu être réunis et cet album « Orient-Occident » s’est fait. Un album magnifique, un très beau souvenir.

 

En 2015, je crée le « Aurore Voilqué Septet », toujours avec Basile Mouton à la contrebasse, Thomas Ohresser à la guitare, Julie Saury à la batterie, Jerry Edwards et Jérôme Etcheberry , côté « soufflants »… et nous ont rejoints par la suite le saxophoniste Olivier Defays, et le trompettiste François Biensan. Nous invitons aussi parfois le guitariste Jean-Baptiste Gaudray.

Dans cette version-là, je chante beaucoup… Olivier et François assurent les arrangements du groupe.

 

M.M. : Quels autres projets ont été importants pour toi ?

A.V-L. : Je vais t’en citer deux. D’abord le projet que je fais avec le « maître manouche » Angelo Debarre (un album en 2018). On tourne avec Mathieu Châtelain à la guitare rythmique, et Claudius Dupont à la contrebasse.

Et puis un autre projet, qui est né suite à une commande du festival « Jazz en Baie » du Mont-Saint-Michel – qui ne s’appelle d’ailleurs plus comme ça (« Les grandes marées » aujourd’hui) – un projet « électro » que l’on a baptisé « Mayfair », où l’on va retrouver Pierre Boscheron, aux samples, Basile Mouton à la basse et Aurélien Robert à la guitare. Nous avons déjà sorti un disque, mais qui a eu un peu de mal à trouver sa place… trop « jazz » pour les « électro » et trop « électro » pour les « jazzy ».

 

Aujourd’hui, nous sommes en phase travail pour sortir un second album avec Angelo Debarre.

 

Et puis, j’ai participé à l’album « Live is love » monté par Thomas Dutronc. Notre collaboration continue… Un vrai plaisir, tu imagines.

 

 

Propos recueillis le lundi 1er juin 2020.

Ont collaboré à cette chronique :

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