Interview

Entretien avec Benoît Thévenot

Il est originaire de Chalons-en-Champagne, dans la Marne. Une région qu’il quittera à l’âge de six ans. Depuis, après des séjours en Drôme ou dans le Rhône, il a fait sa place dans le monde des pianistes français de jazz…

Benoît Thévenot

Le cœur, derrière chaque rencontre…

Michel Martelli : Benoît, curieusement, la musique n’a pas été tout de suite présente, pour toi.

Benoît Thévenot : C’est vrai qu’à Chalons, j’étais plus « vélo » que « musique »… Par contre, je garde de cette époque, même si je n’étais pas bien haut, de bons souvenirs de musique. Pourtant, aucun membre de ma famille n’était musicien. En revanche, ma sœur écoutait pas mal de disques vinyle – notamment du « Queen ». Moi, j’avais… quatre/cinq ans… Et puis, comme ça un jour, je vais écouter Dinorah, Dinorah, le titre de George Benson… et je vais me le passer en boucle. J’avais « flashé » sur la musique de Benson et je ne m’en rendais pas encore bien compte. A cette époque, j’adorais aussi Nougaro, ou Brassens. Alors bien sûr, je ne comprenais pas tout, mais je trouvais leurs univers très intéressants. Mais, attention : ces prémices étaient purement émotionnels, mais les écouter… me faisait partir ailleurs.

Alors que j’ai six ans, mes parents vont déménager à Chambray-les-Tours. Là, pour diverses raisons, on va m’orienter vers la musique. Et ce sera le piano d’entrée, le piano que je vais découvrir à l’âge de sept ans, et par le biais de l’école de musique de Chambray. Après Chambray, ce sera le Conservatoire de Tours où je continuerai mon parcours, en classique, jusqu’à l’âge de douze ans. Et j’étais toujours dans le pur émotionnel. A aucun moment je ne pensais, à cette période-là, en faire mon métier. Le côté professionnel était encore très loin.

M.M. : Et puis tu fais une coupure…

B.T. : Disons qu’après la Touraine, nous allons encore déménager pour arriver à Valence, dans la Drôme. Et même si je n’étais plus en Conservatoire, je continuais le piano, parce qu’il y en a toujours eu un à la maison.. à composer notamment, à créer de petites suites d’accords, des petites mélodies… Musicalement, je ne mettrai pas d’étiquette particulière sur ce que j’écoutais à cette époque, mais j’écoutais vraiment beaucoup de musique… De treize à quinze ans… jusqu’au jour, en fait, où je vais tomber sur une cassette d’Erroll Garner. Avant ça… le « jazz », je ne savais pas ce que c’était. Cette cassette, ça a causé, chez moi un véritable choc émotionnel. Je ne pensais pas que l’on pouvait jouer du piano comme ça. Pour le coup, j’avais compris que ce que je voulais faire était là.

C’est Erroll Garner qui m’a fait découvrir le jazz. Mais je ne suis pas resté sur cette simple découverte. Je m’y suis plongé dedans, à fond.

Je vais aller frapper à la porte de « Jazz Action Valence », peut-être un an après sa création. Le Directeur en était Jacques Bonnardel. Et Luc Plouton, le professeur de piano (il est aujourd’hui à la retraite) m’accueille dans sa classe. Nous sommes là en 1991. Et tu vois, curieusement, aujourd’hui, c’est moi qui donne des cours de piano à Jazz Action Valence…

Je vais être l’élève de Luc jusqu’en 1996. De cette époque, parmi mes camarades de promotion, je peux te citer Kamal Mazouni, qui est bassiste et, aujourd’hui Directeur de Jazz Action Valence, le saxophoniste Antoine Bessy ou le batteur François Malandrin.

M.M. : Et tes groupes, dans ce début de carrière ?

B.T. : Mon tout premier groupe… il date de 1993, et il s’appelait « One for five ». C’était un quintet, qui réunissait Antoine Bessy au sax alto, Albin Moraillon à la clarinette, François Malandrin à la batterie, et Pierre Camy à la contrebasse. Ce quintet a tout de même tourné pendant trois ans, jusqu’en 1996, et nous avions été lauréats d’un concours organisé au Théâtre de Valence.

1996 va être aussi l’année de ma rencontre avec un autre contrebassiste, Jean-Pierre Almy. Avec Jean-Pierre, nous avons sympathisé tout de suite. Et l’année suivante, en 1997, nous montons le « M’BISHA Trio » – toujours avec François Malandrin à la batterie. Le nom du trio te semble bizarre ? En fait, c’est du patois normand… et ça veut dire « j’aime bien ça… ». Et Jean-Pierre est normand, à la base… C’est dans ce trio que je vais commencer à apporter des compositions personnelles, que l’on mêlait à des standards revisités. Je puisais beaucoup mon inspiration auprès de pianistes comme Chick Corea ou Oscar Peterson…. C’est un trio pour lequel on a énormément bossé, avec à la clé un premier concert enregistré en 1999, et une résidence de quatre jours en l’an 2000, au Château de Grignan, où nous avons enregistré notre CD, financé par le Conseil Général.

« M’BISHA » va s’arrêter en 2002… mais tu verras qu’on va en reparler…

Tu imagines bien qu’en parallèle de tout ça, je collaborais à de nombreux projets, dans divers groupe. Ce métier, sans la scène, c’est tout simplement inenvisageable.

Côté « formation », je vais intégrer, en 1997, l’ENM de Villeurbanne. Que je fréquenterais jusqu’en 2002. Avec Vincent Martin, pour mes cours de piano, et Patrice Foudon pour la classe d’arrangements – Patrice avec qui je travaille au Conservatoire depuis 2013.

En 1998, je sors le premier album sous le nom de « Benoît Thévenot Quartet », avec François Malandrin à la batterie, Vincent Audigier au sax ténor, et Paul Cuttat à la contrebasse.

En 1999, je vais participer au projet qui portait le nom de « Voix mêlées », qui était une commande, en fait, de la FNEC, adressée au guitariste Louis Winsberg. Il s’agissait de créer un Big Band, de treize musiciens, pour une création musicale. Louis a auditionné sur toute la France et j’ai eu la chance d’être retenu. De 1999 à 2001, nous avons enchaîné beaucoup de concerts, et un album a été enregistré au « Studio des Collines » vers Avignon. Mais sais-tu le plus beau ? Nous nous sommes retrouvés, en septembre dernier et nous avons convenu que ce projet méritait de reprendre du service. Vingt ans après, avec la même équipe qu’à l’origine ! Je trouve ça super. Ce nouveau projet portera le nom de « Kekanta ».

M.M. : L’ENM t’a ouvert d’autres portes, je suppose ?

B.T. : Oui, forcément. A Villeurbanne, ma route va croiser, outre celle de François malandrin, celle de Gérald Chevillon, celle de Bruno Ruder aussi… Et puis Hervé Humbert, avec qui je jouerais plus tard dans le « TNT Trio », avec également Greg Théveniau. Greg, c’est une rencontre plus tardive – elle date de 2000 – mais il n’en est pas moins devenu un véritable ami. Avec qui je m’entends super bien musicalement. Greg et moi, on sait toujours comment faire évoluer notre musique.

Je vais obtenir mon DEM (ma médaille d’or, si tu veux) en 2002. Et après ça, je vais passer une audition pour un autre Big Band – mais celui-là dans un tout autre style – dirigé par Laurent Dehors. Ce projet, tu l’as déjà évoqué dans ton entretien avec Romain Baret, puisqu’il y participait, ainsi que Damien Sabatier, Gérald Chevillon, Manu Domergue aussi. Un projet qui a tourné pendant une bonne année.

Dans le même temps, je vais rencontrer Joan Eche-Puig, le contrebassiste. On a super accroché ensemble, et il m’a proposé le projet « Azimut Quintet », qui a démarré, du coup, en 2002 et qui a tourné jusqu’en 2006. Nous avions avec nous Antoine Brouze à la batterie, Rémi Bulot à la trompette, et Laurent Richard au sax ténor. Nous avons sorti un album, en 2004, enregistré au Théâtre de Vienne, financé par « Jazz à Vienne » avec, en invité Glenn Ferris. A propos de Glenn Ferris, tu savais qu’il avait joué sur la bande originale du film « Soleil Vert » ? Ça a été, tu imagines bien, un super moment.

M.M. : Et puis, les groupes vont continuer à s’enchaîner…

B.T. : Je t’ai déjà cité « TNT Trio », il arrive en 2006. Avec Greg à la basse, Hervé Humbert à la batterie et moi au piano et au synthé. Greg et moi composons. Le premier album du trio est sorti en 2010 – « Muskat Nuss » – et un autre est en préparation pour 2021.

J’ai eu ensuite une période un peu plus calme, mais dans laquelle j’ai pu monter quand même le projet « IMAO », avec le batteur Stéphane Pardon, que j’avais rencontré lorsqu’il jouait avec le pianiste Jean Kapsa. Dans « IMAO » il y a aussi le bassiste Philippe Berruyer. J’ai vraiment adoré ce projet piano/claviers-batterie acoustique-basse électrique. Il mêlais compos personnelles et reprises de titres pop. Malheureusement, il n’a pas décollé… pourtant, crois-moi, nous avons bossé.

2011 va être l’année de ma rencontre avec Nicolas Serret, batteur, avec qui je vais jouer plusieurs fois. Il va me faire rencontrer François Gallix, le contrebassiste, François que j’avais déjà croisé à Grignan. Nous avions imaginé un rendez-vous, tous les mardis soir dans un club de Valence, aujourd’hui disparu, le « Webster ». Notre premier concert, le 6 décembre 2011 a été un tabac. Et l’origine de la création du « Magnetic Orchestra ». On était suffisamment sur la même longueur d’ondes pour créer ça.

En 2012, je vais rencontrer Anne Sila. Parce qu’elle était venue nous écouter. Elle a flashé sur notre trio et nous a rapidement rejoints sur scène. Là aussi, tout comme la création du « Magnetic Orchestra », l’arrivée d’Anne était évidente. Elle a bossé avec nous de 2012 à 2019. Et puis ça s’est arrêté, avec des regrets tu penses bien, car on écrivait tous ensemble une belle histoire. Le trio continue toujours, bien sûr, on a continué à jouer aussi au « Bémol 5 » et, au cours d’une session, est arrivée Caroline Bugala, qui est violoniste (élève de Didier Lockwood). Caroline est venue « jamer » avec nous, ça a fonctionné, on a calé une première date pour vraiment jouer ensemble… et depuis c’est parti. Donc on est en quartet, à présent, parfois en quintet avec sur quelques dates la présence de Lou Rivaille, au chant.

L’année prochaine, le « Magnetic Orchestra » fêtera ses dix ans. Ça va être une belle fête dont nous aurons l’occasion de reparler… Nous avons quatre albums à notre actif, 2012 et 2014 (avec Anne Sila), 2016 avec Eric Le Lann en invité et 2017, avec Stéphane Moutot en invité – Stéphane que je connaissais depuis Villeurbanne.

En 2015 – je t’ai dit qu’on en reparlerait – « M’BISHA » a repris du service. Jean-Pierre Almy est toujours derrière sa contrebasse, mais c’est Andy Barron qui a repris la batterie.

En 2016, le sax ténor Patrice Foudon va m’inviter sur son projet « In Lab Quartet », avec Nicolas Serret à la batterie, et Alexandre Bes à la contrebasse.

En 2018, on va me donner l’occasion de jouer, pendant deux jours, en duo avec la sax ténor et soprano Gaby Schenke. Et du coup on a monté notre propre projet, en duo.

M.M. : Et plus proche, avant la Covid-19 ?

B.T. : Un second album avec le « Michel Fernandez Quartet », sorti au mois de mars dernier sous le titre « Sans frontière ». Dans ce groupe, en fait, c’est le « Magnetic » qui joue avec Michel. Là encore, une belle rencontre, Michel a un bel univers musical qui m’a tout de suite parlé.

En 2019, je vais rencontrer le saxophoniste Vincent Périer, avec qui le courant va tout de suite passer aussi. Il a contacté « Magnetic » pour un album, qui s’est fait à Lyon, très facilement… Un beau projet, avec une belle énergie.

Il y a eu tellement de belles rencontres… j’en oublierai forcément, mais je les ai toutes appréciées.. En 1998, Manhu Roche m’a beaucoup apporté, aussi… Pour m’adapter au groupe dans lequel je jouais, un trio, un quartet… pour m’adapter aux divers répertoires, aussi… Et puis, il m’a fait rencontrer plein de musiciens.

J’ai aussi eu un super contact avec le batteur Stéphane Foucher, aussi. Sur un projet initié par Michel Zenino (contrebasse) où j’avais remplacé le pianiste Mario Canonge. Un projet de musique irlandaise arrangée à la sauce jazz, qui m’a permis de rencontrer aussi le guitariste Tommy Halferty, encore un musicien hors pair.

Mais la route n’est pas finie… vivement que la situation revienne à la normale.

Propos recueillis le jeudi 4 juin 2020.

Encore un entretien avec un « musicien de cœur », qui vit pour nous enchanter au travers de ses compositions.

Merci pour ton accueil, Benoît, et au plaisir de te voir « en vrai »…

Ont collaboré à cette chronique :

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