Interview

Entretien avec Bruno Ruder

Il est natif de Bourg en Bresse. Il y a un peu plus de quarante ans, Euterpe devait être en vacances dans cette ville et, au lieu d’une flûte, elle devait avoir emporté un piano. Un piano qu’elle a laissé aux mains de cet enfant. Qui s’en est emparé. Et qui a bien fait…

Entretien avec Bruno Ruder

Une voie pianistique royale…

Michel Martelli :  Bruno, j’imagine que, comme nombre de musiciens, cette passion est arrivée tôt, dans ta vie ?

Bruno Ruder :  Professionnellement… deux ans après mon Bac, mais en pratique et par passion, beaucoup plus tôt, oui. La musique, je l’ai abordée dès l’âge de six ans, à l’école de musique de Bourg en Bresse. En ce qui me concerne, je n’ai pas eu de parents musiciens. En revanche, ils étaient mélomanes, et mon père a fait de la musique, en amateur, deux ans avant moi seulement. Avec le regret de ne pas l’avoir commencée plus tôt. C’est pour cela qu’il m’a donné cette chance très tôt. Au départ – nous sommes là en 1984 – j’ai commencé par… l’orgue électrique. Et puis, face à l’intérêt que je montrais sur l’apprentissage de mon instrument, mon professeur, Jean-Michel Maillot, m’a très vite aiguillé vers le piano, parce que, c’est vrai, cet instrument allait m’ouvrir beaucoup plus d’horizons… Je vais rester l’élève de Jean-Michel jusqu’à mes dix-huit ans. Et puis, « scolairement », je vais aller me perdre deux ans en Fac de mathématiques… Bon, j’en sors indemne mais avec la forte conviction que la musique allait être à part entière dans ma vie. Dans un premier temps, je vais aller passer deux ans à l’E.N.M de Villeurbanne, et puis ensuite au C.N.S.M de Paris, là où on peut entrer dans la classe de jazz la plus prestigieuse. Une classe que tu ne trouves pas au Conservatoire de Lyon. Être élève à Paris, ça m’a permis un nombre important de rencontres avec plein d’autres musiciens et ça m’a confirmé aussi que, cette fois, je ne m’étais pas trompé de route. J’y étais. Ma passion allait devenir mon métier… 

M.M. : Très vite, tu avais intégré divers groupes…

B.R :  Oui, même bien avant mes écoles. Alors que j’ai quatorze ans, et grâce à l’aide de notre professeur de collège, nous avions monté un groupe. De passionnés, d’amoureux de la musique. Et on a pu se produire, localement bien sûr, mais quand même… C’était un peu de la musique tous azimuts, jazz, blues, rock , bossa nova… mais le style n’était pas notre souci. De cette période, je garde une première bonne expérience de la scène, de jouer avec d’autres, et de diriger la musique aussi.

Pendant ma période de Fac, je vais faire une première rencontre déterminante dans ma vie de musicien. Ma route va croiser celle de Greg Théveniau et d’Hervé Humbert, qui sont un peu plus âgés que moi, et qui tournaient déjà bien dans la région. Ils m’ont ouvert leurs portes et m’ont inclus dans un trio avec lequel on a joué le plus de fois possible. Greg était à la basse, et à la contrebasse, Hervé à la batterie et moi au piano. Par la suite, le saxo Matthieu Dubois nous a rejoints, le trio est devenu quartet, a pris le nom, dans un premier temps de « Dextriazz », un nom qui a changé ensuite pour « Dode’s Kaden » – un clin d’œil au film d’Akira Kurosawa. Cette belle aventure duré quelques années… Aujourd’hui, Greg et Hervé sont restés de super amis. C’est grâce à eux que je me suis dit, un jour, « pourquoi pas moi ? ». Ils m’ont vraiment motivé… 

M.M. : Et puis, une fois en école de musique ? 

B.R. : Eh bien, lorsque je rentre à l’E.N.M de Villeurbanne, je vais avoir l’occasion de jouer avec beaucoup de musiciens lyonnais, et les projets vont commencer à se multiplier. En règle générale, on appartient à plusieurs formations en même temps déjà – entre dix et quinze. J’aurais là l’occasion d’intégrer le quintet du trompettiste Christophe Metra, aussi. Lorsque j’étais sur Lyon, je fréquentais beaucoup le Hot Club de Lyon. Il s’y déroulait beaucoup de « jam sessions », d’où une émulation sympa.

Eh bien, imagine que, une fois arrivé à Paris, c’est encore un tout autre univers qui va s’ouvrir à moi. Je me retrouvais en compagnie de quarante à cinquante musiciens, qui venaient de tous les horizons, qui avaient chacun leur univers…. tout ça réuni, ça a été pour moi un apport de plein de belles choses tant humaines que musicales. Et un gros choc, aussi, quand tu découvres cette vie trépidante parisienne où tu as quasiment des spectacles tous les soirs…

Au Conservatoire, je vais rester trois ans, mais, à Paris proprement dit, huit années. Par choix professionnel. C’est là-bas que je me suis constitué – comme beaucoup – un réseau, réseau qui est toujours là aujourd’hui. Un vrai noyau dur… 

M.M. : Paris, où ta route va encore croiser celle de grands noms… 

B.R. : Oui, c’est vrai. J’ai eu la chance d’avoir, comme professeur Riccardo Del Fra. Il est aujourd’hui Directeur du Département Jazz au C.N.S.M. Comme contrebassiste, je te rappelle que Riccardo a accompagné Chet Baker pendant les dix dernières années de sa vie… A partir de 2003, j’ai eu la chance de beaucoup jouer avec lui et, en plus, il m’a donné l’occasion de jouer avec énormément de musiciens de renom et de talent. Comme Joey Baron, Kenny Wheeler, Dave Liedmann, Billy Hart ou encore Steve Grossmann. Tous américains, oui, mais j’ai pu jouer aussi avec Simon Goubert. De très belles expériences, tu t’en doutes, dont certaines se poursuivent encore aujourd’hui.

Dans un tout autre registre, j’ai aussi eu la chance de croiser la route de Vincent Lê Quang et celle de Jeanne Added, avec qui nous avons formé le trio « Yes is a pleasant country » [NdlR trio nommé aux Victoires du Jazz 2011]. Pour la petite histoire, le nom du groupe est tiré d’un poème d’ Edward Cummings… On a beaucoup joué tous les trois ensemble. Il nous arrive encore de nous produire, mais plus épisodiquement, tu penses bien, en fonction de la carrière de Jeanne qui prend à juste titre une belle dimension… Là encore, c’est pour moi une très forte expérience…

En 2008, je rentre dans le groupe Magma. Le groupe de Christian Vander, qui est né dans les années soixante. Je vais y entrer en même temps qu’Hervé Aknin. Avec Magma, on va aller au Japon, aux États-Unis, un peu partout… je vais suivre cette route pendant quatre années. Quatre belles années à côtoyer Christian, qui est un musicien extraordinaire. Je les abandonne parce qu’à un moment, je me suis dit que je voulais faire « autre chose », des choses qui me ressemblaient plus… 

M.M. : Une envie qui va t’emmener où ?

B.R. : Je vais faire partie du groupe « Radiation 10 ». Le concept ? La réunion, sur une même scène, de dix musiciens – tous de la même génération – tous improvisateurs, compositeurs et leaders par ailleurs. L’idée étant une gestion collective du groupe, chacun amenant sa pierre à ce bel édifice. Ça a été un ensemble très expérimental, qui a duré quelques années et avec lequel nous nous sommes produits en France et ailleurs…

En 2014, je vais sortir mon premier album solo, un album que je vais sortir sous mon seul nom, et dont le titre est « Lisière » – sorti sous le label La Buissonne. Des compositions personnelles exclusivement avec quelques improvisations aussi… A partir de là, je vais me produire plus souvent en solo.

Ce n’est que deux ans plus tard, en 2016 donc, alors que je suis en résidence à l’Opéra de Lyon que, dans l’amphithéâtre, je vais réunir un quintet, que je vais co-diriger avec mon ami saxophoniste Rémi Dumoulin. Sur ce projet, nous avons convié le trompettiste Aymeric Avice, le contrebassiste Guido Zorn et puis… Billy Hart, dont je t’ai déjà cité le nom. Billy Hart, c’est un batteur, né dans les années quarante, qui a joué avec Miles Davis, avec Herbie Hancock ou encore Wes Montgomery. Je crois vraiment que c’est l’un des meilleurs batteurs de jazz sur cette planète… Rémi le connaissait aussi de son côté et c’est très gentiment qu’il nous a rejoint dans cette aventure. Avec ce quintet, nous avons enregistré certains de nos concerts, et nous avons aussi sorti un album « Gravitational Waves », en 2018. Les dates se sont enchaînées sur 2016, 2017 et 2018. Sans doute, pour Rémi et moi, l’expérience la plus forte musicalement parlant. D’autant que s’y jouent nos compositions, à Rémi et moi…

M.M. : Quid, de ton actu ?

B.R. : Depuis trois ans maintenant, je fais partie du groupe de Fidel Fourneyron. Fidel est tromboniste, il tourne en France avec un groupe qui porte le nom de « ¿ Que Volà ». Le concept : sept musiciens français et trois percussionnistes cubains, qui nous apportent leur expérience dans la musique traditionnelle afro-cubaine, qui n’est qu’un prolongement de la musique africaine, en fait. Où, si on peut dire, une espèce de mutation. En tout cas, les deux sont très proches. A l’identique du jazz, si on regarde bien. Le jazz regroupe bien des origines…

Ce groupe a enregistré un disque, et nous avons déjà fait quelques tournées, de nombreuses dates, même si, aujourd’hui, un virus s’amuse à nous en annuler…

Et puis, l’Orchestre National du Jazz m’a ouvert ses portes. Pour mémoire, je rappelle que cet Orchestre est né dans les années quatre-vingt, qu’un Directeur est nommé pour un mandat qui peut durer trois ou six ans, et que c’est un orchestre financé par le Ministère de la Culture. A chaque nomination d’un nouveau Directeur, celui-ci remonte son orchestre.

Frédéric Maurin a pris ses fonctions en 2019. La même année, je suis appelé. Autant te dire que ce projet me porte, mais me prend aussi beaucoup de temps.

Aujourd’hui, beaucoup de musiciens « gravitent » dans ma famille, dans mon réseau. J’ai envie d’écrire pour eux. Et puis je ne ferme jamais ma porte à de nouvelles rencontres. Oui, j’ai envie d’écrire aussi pour d’autres artistes, que j’espère vivement un jour rencontrer.

Et puis je n’oublies pas la période compliquée que tous les artistes vivent en ce moment, avec cette épidémie. Ce temps forcé, je le mets à profit pour poursuivre l’écriture, des moments qui sont toujours source de joie pour moi.

Je peux même te dire qu’un nouvel album « solo » est en préparation. On pourra en reparler…

Propos recueillis le lundi 23 mars 2020.

Merci à Bruno Ruder pour sa disponibilité, son humilité et l’humanisme qui transpire au travers de ses propos.

Un « special thanks » à Laurence Ilous, qui aura bien œuvré pour faire que cet entretien existe…

 

 

Discographie :

En leader ou co-leader :

  • Bruno Ruder & Rémi Dumoulin Quintet feat. Billy Hart – Gravitational Waves (Association du Hajeton – 2018)
  • Bruno Ruder – Lisières (La Buissonne, 2014)
  • Bruno Ruder, Jeanne Added, Vincent Lê Quang – yes is a pleasant country (Sans Bruit, 2011)

Collaborations :

  • Rémi Dumoulin – Das Rainer Trio (Neuklang, 2019)
  • Fidel Fourneyron – ¿ Que Voilà ? (No Format !, 2019)
  • Philippe Gleizes, Jean-Philippe Morel – Band Of Dogs II (Le Triton, 2019)
  • Umlaut Big Band – The King of Bungle Bar (Umlaut Records, 2018)
  • Kami Octet – Spring Party (Neuklang, 2017)
  • Philippe Gleizes, Jean-Philippe Morel – Band Of Dogs (Le Triton, 2017)
  • Yves Rousseau, Christophe Marguet Quintet – Spirit Dance (Cristal Records, 2017)
  • Loïs Le Van – So Much More (Hevhetia, 2016)
  • Umlaut Big Band – Euro Swing vol. 2 (Umlaut Records, 2016)
  • Magma – Köhnzert Zünd (Coffret, Seventh Records, 2015)
  • Umlaut Big Band – Euro Swing (Umlaut Records, 2015)
  • Riccardo Del Fra – My Chet, My Song (Cristal Records, 2014)
  • Umlaut Big Band – Nelson’s Jacket (Umlaut Records, 2013)
  • Magma – Mythes et Légendes, Vol. V (DVD Seventh Records, 2013)
  • Radiation 10 – Bossa Supernova (Coax Records, 2013)
  • Magma – Félicité Thösz (Seventh Records, 2012)
  • Kinski Elevator – They were […] in love (Music Unit, 2011)
  • One Shot – Live in Tokyo (Soleil Zeuhl, 2011)
  • Magma – Ëmëhntëhtt-Ré (Seventh Records, 2009)
  • Eric Prost Quartet – EP4 (12 Productions, 2009)
  • Riccardo Del Fra Jazoo Project – Roses and Roots (Nocturne, 2005)

Ont collaboré à cette chronique :

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