Interview

Entretien avec Camille Maussion

Il me manquait une branche, dans l’étoile qui va en compter cinq et qui est en train de naître. Cinq branches au bout desquelles un saxophone jouera… Dans cette catégorie-là, Camille Maussion est aussi une exploratrice, et le résultat de ses diverses recherches musicales contribuent à notre plaisir, de belle façon. Et en plus, le capital sympathie est là. Quoi de mieux ?…

 

Camille Maussion

 

Impro… contact… partage… ou quand le saxo permet l’ouverture…

 

 

Michel Martelli : Camille, tu as grandi dans le nord de la France et sur ta route musicale, aussi ?

Camille Maussion : Non, pas tout à fait. S’il est vrai que je suis native de Calais, la patrie, on va dire « paternelle », je vais en partir à l’âge de huit ans, pour suivre mes parents, qui étaient tous les deux instituteurs jusqu’à Montréal. Pas Montréal au Québec, mais Montréal à côté de Carcassonne, dans l’Aude. D’où était originaire ma maman. Outre leur statut d’instits, mes parents étaient tous les deux des musiciens, amateurs certes, mais très impliqués. Du reste, dans le Nord, ils avaient un groupe de rock, « Egg Nog »,  dans lequel ma mère jouait de la batterie, et mon père de la guitare. Mon père était véritablement passionné, il jouait également d’autres instruments comme le sax, et il composait aussi des chansons. Pourtant, ce n’est pas lui, je pense, qui m’a donné le déclic. Mais, dans leur groupe, il y avait Greg (je ne me souviens pas de son nom) qui y était saxophoniste. Et moi… j’avais cinq/six ans mais, malgré tout, je vais flasher à ce moment-là sur cet instrument. Pendant une de leur répèt’, si je me souviens bien. Gamine, je m’étais essayée au dessin et à la danse, mais c’est malgré tout la musique qui m’attirait le plus.

Je vais rentrer en classe d’éveil au Conservatoire de Calais, à cinq ou six ans, donc, pendant deux ans… et puis, la troisième, je voulais me mettre vraiment au saxo, mais je n’avais pas la taille des mains « ad-hoc », ni mes quatre dents de devant définitives… On parle de sax-alto, bien sûr… Et puis le problème a vite pris fin puisque nous sommes partis dans le sud de la France.

 

M.M. : A Montréal, où tu vas réellement « éclore »…

C.M. : Oui, c’est là en effet, à l’école de musique du village que vont arriver mes débuts dans le monde de la musique, là également où, par la suite, je vais intégrer la « bandas » du village qui s’appelait « Les phacochères ». Dans cette « bandas », je vais trouver la culture de l’harmonie, l’esprit d’une fanfare avec l’appréhension du « jouer ensemble ». Et, lorsque tu es une enfant, jouer parmi une trentaine de musiciens est portant, exaltant.

J’ai également, et assez vite, participé aux stages d’harmonie que proposait l’Union Musicale de l’Aude, une structure départementale qui rassemblait des professeurs de musique de diverses écoles. Un stage était proposé chaque première semaine de juillet, qui durait quatre ou cinq jours, et qui était ouvert à tous les âges. Et nous jouions quelques morceaux en fin de stage, c’est te dire si, pendant la semaine, on avait un gros travail de déchiffrage à faire. Les journées de travail étaient très intenses. Mais je considère que ça a été une grande chance pour moi, de rencontrer tous ces gens passionnants. Et j’en ai bien profité…

 

M.M. : Tu avis déjà une idée de ce que tu voulais faire de cette soif de musique ?

C.M. : Je crois me souvenir qu’à dix ans déjà, je parlais de devenir professeure de saxophone. Alors que je suis en classe de quatrième, le sax marche déjà pas mal pour moi. A treize ans, je vais intégrer la classe de saxophone – classique – au Conservatoire de Perpignan, dirigée par Radek Knop, un super saxophoniste polonais qui est toujours professeur au Conservatoire à Rayonnement Régional de Perpignan. Je n’ai pas hésité à faire les trajets, pendant deux ans, pour pouvoir découvrir véritablement tout l’univers du saxophone. Tout en te précisant qu’à cette époque-là, le jazz ne m’avait pas encore rattrapée !…

Par la suite, et beaucoup à cause de la musique, je resterai en internat sur Perpignan, quand j’aurais intégré le lycée. Alors que je suis en classe de seconde, je vais faire la rencontre du guitariste Serge Lazarevitch, qui gérait la classe de jazz. Grâce à cette rencontre, je vais ressentir « comme une claque » l’improvisation, la liberté qui émanent de cette musique. Et pourtant,  j’étais une adolescente assez bloquée face à de l’impro. Mais après deux ans, je m’y ferai vite.

En fait, je pense que le véritable déclic se passera au cours de l’été suivant, alors que je participais au stage de jazz de Marciac. Pendant une quinzaine de jours, je me suis retrouvée immergée dans le jazz, avec des concerts tous les soirs. Il n’est pas exagéré de dire que ces quinze jours ont changé ma vie. Je trouvais ça fou, j’étais fascinée littéralement. On travaillait, oui, mais dans une ambiance ô combien conviviale…

 

M.M. : Ça t’avait « gonflée à bloc » ?

C.M. : Disons que, ensuite, j’ai quand même continué mon parcours en classique, comme en musique contemporaine, et puis j’avais toujours en moi cette envie d’enseigner. Mais je faisais en même temps du jazz. Est alors venu le temps de mes premières participations à divers groupes, comme cette fanfare, « Les Sergents Peppers », où j’ai fait mes premières armes en impro au milieu de musiciens perpignanais.

Il y a eu aussi un groupe de rythm’n blues, « Mobil Home Blues », qui était emmené par le guitariste Olivier Hurstel. Et puis d’autres, encore…

A dix-neuf ans, je mets le cap sur Paris pour intégrer  la classe de sax classique et contemporain, au C.R.R de Boulogne-Billancourt, dans la classe de Jean-Michel Goury. J’y resterai deux ans, au milieu de camarades venant de tous les coins de la planète. Je dois reconnaître que, à cette période et pendant vraiment toute une année, je me suis concentrée sur toutes les techniques du sax classique. J’ai énormément appris.

En 2010, j’ai passé mon diplôme d’Etat nécessaire pour enseigner, et je le réussis. Et puis, l’année suivante, je deviens titulaire de la Fonction Publique – toujours dans cette optique d’enseigner. Parce que j’avais au fond de moi une envie forte de faire partager mon amour de cet instrument, en même temps que mon amour de l’improvisation.

Nous étions donc là en 2011, et en 2012, j’aurais mon premier poste à Saint-Thibaut-des-Vignes, en Seine-et-Marne. Voilà pour mon parcours « classique ».

Car le jazz était toujours là ! Dès 2010, j’avais repris, en parallèle, les études de jazz au Conservatoire du Treizième, à Paris. Où je vais rencontrer mon professeur, Jean-Charles Richard, qui va me faire bosser dur pendant trois ans. Et dès la première rentrée, Jean-Charles va nous proposer de travailler sur un projet très exaltant, baptisé « Le souffle des Marquises », en accompagnant la conteuse Muriel Bloch, qui a écrit le roman musical, et qui est une merveilleuse artiste. Cette expérience, alors que je n’ai que vingt-et-un ans, sera ma première en matière de création de spectacle, avec un vrai jeu sur scène. Et j’ai employé le « nous » parce que j’étais accompagnée de trois autres musiciennes, Morgane Carnet, Michaela Stapleton et Anna Korbinska. Jean-Charles était le directeur musical, et Olivier Balazuc le metteur en scène – Olivier qui est un véritable metteur en scène de théâtre.

Avec ce projet, et pendant deux ans, nous avons fait les tournées des Jeunesses Musicales de France, mais nous avons pu jouer en Algérie aussi. En tout, nous avons assuré une soixantaine de représentations.

 

M.M. : Et les groupes bien à toi, dans tout ça ?

C.M. : Alors que je suis au Conservatoire du Treizième, je vais monter le « Nomade Quartet » avec notamment Gaëlle Coquempot  au pianoet d’autres élèves du Conservatoire qui se relayaient.

Et puis en 2012, alors que je suis entrée au C.R.R de Paris, là où j’obtiendrais deux ans plus tard mon DEM de Jazz, des rencontres importantes pour moi vont arriver. Avec Delphine Deau, pianiste, avec Pierre Demange, le batteur, et avec le contrebassiste Pedro Ivo Ferreira. Avec eux va naître le « Nefertiti Quartet », un quartet de vrais amis qui évoluent ensemble depuis un peu plus de huit ans maintenant. Tant sur nos routes personnelles qu’ensemble. On se nourrit mutuellement ! Notre premier album, « Danses futuristes » sortira en 2015, s’appuyant en très grande majorité sur la musique de Delphine, qui amène au quartet la matière musicale écrite. Que nous arrangeons ensuite tous les quatre.

En 2018, sortie de notre second album, « Morse Code » et, dans la foulée, on gagne le « Jazz Migration #5 », cette manifestation créée par AJC qui aide à l’émergence de quelques groupes, entre autres… Les lauréats suivent certaines formations, et font des tournées aussi. C’est toujours une très belle opportunité pour des musiciens.

Et nous… nous avons fait notre tournée en 2020, c’est-à-dire en pleine pandémie ! Qui s’est réduite à une date en février 2020, une autre mi-mars, juste avant le confinement, quelques concerts dans la fenêtre de septembre-octobre (à La Défense, à Budapest…) et puis d’autres concerts… filmés. Mais bon, rien n’est perdu, puisque pas mal de choses ont été simplement reportées. Donc ça se fera…

Nous préparons notre troisième album. Il sera enregistré en novembre prochain, et sortira courant 2022.

 

M.M. : As-tu eu d’autres rencontres importantes ?

C.M. : Oui… comme celle avec Carmen Lefrançois, par exemple. Une saxophoniste avec un énorme potentiel en classique, comme en improvisation libre. En mai 2016, Carmen va me proposer de monter un duo. Alors, oui… j’en avais le bagage, mais depuis 2011, j’étais investie à fond dans le jazz. Qu’importe. Nous avons décidé de réunir nos deux univers, et ce fut une expérience super enrichissante. Qui s’est bonifiée encore avec la rencontre avec Johanna Welter, qui est flûtiste et qui chante, en plus. Elle a rejoint notre duo, pour un projet dont nous avions eu commande.

Après trois ans d’explorations diverses, nous sommes revenues au format du duo, avec la création de « Mamie Jotax ». Là, Carmen et moi travaillons à fond sur la création d’une musique, mêlée à la voix. Notre premier album, éponyme, est sorti en 2020.

Nous travaillons actuellement sur toute une scénographie, que nous peaufinerons en résidence à « L’Arrosoir » de Châlon-sur-Saône. Anaëlle Marsollier est notre ingé-son (elle est déjà présente sur notre album), Louise Hakim est danseuse, chorégraphe et metteuse en scène, Thierry Debroas est notre régisseur et il s’occupe de la création  lumières , et enfin la plasticienne Aliénor Arnoux (auteure de la pochette de notre album) fera les décors et les costumes. Ce genre de projet est forcément exaltant pour qui aime jouer, créer au milieu du public. Crois-moi, on va explorer toutes les facettes de la scène !

J’aimerais aussi parler de ma rencontre avec Pierre Tereygeol, le guitariste du trio de Leïla Martial, Baa Box. Avec Pierre, on se projette sur l’avenir depuis notre duo, en début de pandémie, moi au sax ténor et lui à la guitare baryton (une guitare au son beaucoup plus grave). Ce duo va évoluer avec la création d’un quartet qui réunit avec nous Illya Amar, super vibraphoniste, et Victor Auffray qui appartient au groupe « Octotrip » – groupe dans lequel jouent aussi mon petit frère Charlie Maussion au trombone et Robinson Khoury que tu as déjà interviewé. Victor joue de l’euphonium, qui est un petit tuba et aussi du flugabone, sorte de grosse trompette basse. Ce quartet est dans les starting-blocks et devrait voir le jour assez rapidement. Quant à son nom… il viendra par la suite.

 

M.M. : Il y a aussi un autre domaine qui te tient à cœur…

C.M. : Oui, c’est l’action culturelle. Je ne suis plus professeure de saxophone depuis maintenant trois ans, mais je garde de cette période le montage de plein de projets. Alors j’ai voulu continuer dans cette même voie, mais par un autre biais, que j’ai découvert en 2014, avec le « sound painting ».

C’est quoi ? En fait, il s’agit d’un « langage » de signes, créé par Walter Thompson dans les années soixante-dix. Ce langage permet la création de compositions en temps réel. On est là dans l’improvisation totale et c’est bien ce qui est fascinant. Dans les faits, le « sound painter » est à la place du chef d’orchestre et il communique, au travers de ces signes, les sons à réaliser aux musiciens qui se tiennent devant lui. Ce sont des signes « larges » qui laissent, comme je te l’ai dit, une vaste place à l’impro. Et crois-moi, l’énergie circule bien ! Il faut bien choisir parmi les quelques deux mille signes qui existent, et qui sont classés en quatre familles distinctes : à qui, quoi faire, comment, et quand.

C’est donc un langage multi-disciplinaire que j’ai appris avec le super musicien Vincent Lê Quang, au cours de stages que nous avons faits en compagnie de Walter Thompson lui-même ainsi que François Jeanneau.

Depuis, pas mal de créations, auprès de différents publics, m’ont été demandées. Je peux te dire qu’aujourd’hui, je me sens aussi à l’aise en « sound painting » que lorsque je suis artiste pure sur une scène. Je développe ces deux aspects à l’identique, et j’organise maintenant des stages de sound painting, pendant lesquels j’apprends à mon tour les divers signes aux participants. Cela crée nombre de belles rencontres, et pas mal de moments forts.

J’ai oublié de te parler du trio que j’avais monté en 2015, avec Pierre Demange à la batterie, et Guillaume Aknine à la guitare. Il s’appelait « Flood Back ». Oubli réparé.

Et puis il y a aussi le groupe « Ich bin wallou » (le groupe existe depuis trente ans..), avec le guitariste Kader Hadi qui compose, et Juan Batus, qui écrit les paroles. Là, on est sur du  funk , un peu à la Frank Zappa. J’ai rejoint ce groupe il y a deux ou trois ans, avec quelques concerts à la clé, et la sortie d’un vinyle dernièrement.

Je termine (en beauté?) avec la création future d’un quintet féminin de saxophonistes  dont tu as déjà parlé. Sous la houlette de Lisa Cat-Berro, et avec Céline Bonacina, Sophie Alour et Géraldine Laurent. Je sens que ça va être une belle aventure. Dont nous reparlerons sûrement…

 

Propos recueillis le vendredi 04 juin 2021

 

Ma boucle est bouclée. Je reviens, pour finir, sur cette création de quintet qui, très égoïstement je l’avoue, me ravit. Mais il en ravira bien d’autres, laissons lui seulement le temps d’exister. Les étoiles sont souvent joliment représentées et, dans cette affaire, j’ai eu la chance de partager ma plume avec déjà quatre branches de ce futur astre. Il ma manquait la cinquième, toi. C’est maintenant fait. L’étoile brille et, au regard  de la somme des talents qui sera présente sur scène, elle brillera pendant longtemps.

J’espère croiser ta route très vite.

 

[NdlR : merci à Alice Lemarin ; Marion Moulin ; Elise Thomas ;  Eric Delage ; Christophe Girard ; New ; Jean-Marie Guérin pour le prêt de photos]

Ont collaboré à cette chronique :

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