Interview

Entretien avec Cecil L. Recchia

Originaire de Paris, elle dit d’elle-même qu’elle a eu plusieurs vies. Mais elle s’est fixée sur la voie du jazz, et du jazz vocal en particulier, et… combien elle a eu raison. Rencontre avec une artiste chaleureuse, talentueuse, et qui n’a pas fini de nous enchanter.

Entretien avec Cecil L. Recchia

Une voix d’exception remplie d’humanité.

Michel Martelli : Cecil, comme beaucoup, la musique n’a pas présidé dans ta vie, d’entrée…

Cecil L. Recchia : Elle n’a pas présidé d’entrée, mais elle a quand même toujours été un peu là. Je t’explique : j’ai passé toute mon enfance et mon adolescence en banlieue parisienne, et j’ai fait mes études à Vincennes. J’ai passé un Bac en série littéraire, orienté « langues vivantes ». Et ça m’a plu, puisque, après mon Bac, je vais aller m’inscrire à la Sorbonne, où je ferai des études de langue anglaise. Mon mémoire sera d’ailleurs consacré à Edgar Allan Poe. Et puis, j’ai aussi beaucoup étudié la littérature américaine. Tout ça, jusqu’à l’obtention de mon DEA, parce qu’après, je me consacrerai uniquement à la « voie du Jazz ».

Mais, lorsque je te dis que la musique a toujours été là, c’est parce que, dès l’âge de cinq ans, et jusqu’à mes quatorze/quinze ans, je vais suivre un cursus en piano classique, en Conservatoires de banlieue, et notamment celui de Vincennes. A cinq ans, d’ailleurs, je rentrais aux « Jardins Musicaux »… Mes parents me poussaient, du reste, à ces pratiques artistiques, la musique, comme la danse. Et ma sœur Sandrine est danseuse classique.

Donc, à mes quinze ans, je vais me consacrer à mes études « générales » et mettre un peu entre parenthèses la vie musicale. Mais, dès mon DEA en poche, la situation va encore s’inverser. A cette période, je vais rencontrer Sonia Cat-Berro – la sœur de Lisa. Comment ? Eh bien, grâce à ma bande d’amis de l’époque. Pour l’anecdote, avec une de mes amies, nous chantions régulièrement des standards d’Ella Fitzgerald avant d’aller en boîte ! L’un des amis de la bande, qui m’avait entendue, m’a aiguillée sur Sonia, et qui m’a « prise en main ». Au bout de trois mois seulement, elle me branchera sur le Centre d’Informations Musicales de Paris, que j’intègrerais en cours d’année. La passion pour le jazz s’était substituée à mon envie d’études littéraires, et en plus, tout de suite, c’est le jazz vocal qui retenait toute mon attention. Alors, oui, bien sûr, pour divers aspects techniques, mes cours de piano m’ont servi. Mais, ma voix, c’était tout ce qui comptait.

M.M. : Que tu vas développer au C.I.M. ?

C.L.R. : Oui, mais pas que, bien sûr. Au C.I.M., je vais y rester trois ans et, en plus d’y travailler ma voix, je vais y apprendre une foule de choses, comme par exemple toute la théorie musicale de ce courant – qu’est-ce qu’une partition de jazz ? – je vais faire aussi des cours de repiquage, très complets et vraiment passionnants, le chant évidemment – je découvrirai là tous les codes d’improvisation – et surtout, je vais découvrir la « jam », c’est-à-dire « faire le bœuf », mais aussi comment communiquer sur scène avec les autres musiciens, comment se bâtir un répertoire, aussi. Une belle et riche période, durant laquelle je n’ai pas gardé de contacts spécifiquement dans ma « promotion ». En revanche, parmi les musiciens qui m’entourent aujourd’hui, beaucoup sont passés par le C.I.M.

Et puis, après ça, je me suis lancée sur une route peuplée de master classes, de stages divers, de passages dans quelques clubs – dont le « Baiser Salé » ou encore un endroit qui s’appelait le « Studio des Islettes », qui se trouvait à Barbès, mais qui malheureusement a disparu et nous faisions aussi des sessions de travail très intensives, au sein d’un groupe de travail qui réunissait quelques anciens professeurs.

Je dois dire aussi qu’à cette période, j’étais encore formatrice en langue anglaise. Formatrice en entreprise, professeur pour des BTS, jury en Ecoles de Commerce et j’avais commencé aussi à donner quelques cours de chant, et puis il y avait mes concerts. C’était lourd à gérer, tout ça. Ca t’explique d’ailleurs en partie pourquoi je sortirai mon premier album assez tard.

Du reste, toute fraîche sortie du C.I.M., je ne me sentais pas encore complètement légitime, comme musicienne.

M.M. : Ta première formation nait en 2007…

C.L.R. : Oui. Je vais mettre sur pied le « Cid Azilis Project » – « Azilis » signifiant « Cécile » en breton, je te dis ça au passage – une formation dans laquelle vont se mêler mes compositions personnelles et des textes anglo-saxons – des poèmes, en majorité – de Shakespeare, de Poe, de Dickinson, un projet qui se matérialisera en trio batterie-orgue Hammond-voix. Pour m’accompagner, dans cette aventure, Damien Argentieri était à l’orgue, et Lionel Boccara était à la batterie. Ce trio a participé, l’année suivante en 2008 aux « Trophées du Sunset/Sunside » où, si nous n’avons pas gagné, nous avons trouvé là un très bon « tremplin » pour nous faire connaître.

En parallèle, je me produisais au sein de nombreuses autres formations, mais pas sous mon nom. Et puis, c’est une période aussi pendant laquelle je me suis beaucoup intéressées aux musiques brésiliennes. J’adore. J’ai pu chanter avec des personnes comme Bob Stoloff ou Barry Harris.

Avec Lionel Boccara, le chemin musical va se poursuivre au travers de « projets jeunesse », et notamment pour les concerts de « Jazz à la récré » (pour EMI) dont je serai la voix pour les Lives, mais pas sur l’album. Ce projet a connu un vrai succès, notamment pendant le Festival « Jazz à la Villette » en 2009, pour la première édition de « Jazz for kids ».

Ca nous a donné envie de recommencer, et nous avons « revisité » des chants de Noël dans notre album « Noël en Jazz » sur lequel j’étais lead vocale et co-arrangeuse.

Mais je continuais encore à enseigner l’anglais, à cette période. Tu le vois, ma carrière musicale était encore en pointillés.

M.M. : 2008 va être le début, pour toi, d’une belle collaboration ?

C.L.R. : Oui, c’est vrai. En 2008, je vais croiser la route du batteur David Grébil et oui, il va « me doper » pour que je puisse mener à son terme mon tout premier album. Ce « premier bébé », ce sera « Songs of the tree – a tribute to Ahmad Jamal », un album hommage, tu l’as peut-être compris, sorti sous le label « Black and Blue » en 2015. cet album a vraiment marqué le début d’une très belle collaboration. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à « tourner » un peu plus, j’ai aussi développé mes activités de professeur de chant. Bref à me consacrer enfin pleinement à ma vie de musicienne. J’enseignais dans une école, en banlieue, qui était très branchée « musiques actuelles », et je donnais aussi des cours particuliers. En revanche, j’avais complètement arrêté les cours d’anglais.

En 2009, je vais entrer à l’école ATLA de Paris, dans laquelle je resterai onze ans, en tant que professeur de jazz vocal mais aussi de cours théoriques, passionnants car nous y faisions un gros travail sur le développement de l’oreille.

En 2018, va sortir mon second album, « The Gumbo » – un album qui découle d’une certaine continuité, comme nous aimons créer avec David Grébil. Cet album s’est construit autour des rythmes de La Nouvelle-Orléans, et de la voix. Pour cet album, nous sommes en quintet, et tu peux trouver, autour de David à la batterie et moi à la voix, Pablo Campos au piano, Raphaël Dever à la contrebasse, et Malo Mazurié à la trompette. Avec ce projet, on a beaucoup tourné, et je dois dire que ce répertoire a été particulièrement bien accueilli. D’ailleurs, on continue à le produire aujourd’hui, même si – et tu t’en doutes – la période Covid nous a imposé quelques arrêts, ou plutôt quelques reports. Mais bon, c’est un répertoire très vivant, très « fun », qu’on a déjà montré dans pas mal de festivals. On a eu aussi la chance de pouvoir sortir notre album en 2018, album dont « Inouï Distribution » a assuré la sortie. Le lien entre mes deux premiers albums ? Disons que la plupart des batteurs qui ont joué avec Ahmad Jamal sont originaires de La Nouvelle-Orléans et ça a dû jouer pour nous faire emprunter cette voie.

Mais, lorsque nous sommes retournés sur scène, je me suis rendue compte aussi de toute l’humanité que contenait ce répertoire, et en plus très « à-propos », dans le contexte actuel que nous vivons.

M.M. : Ton actu brûlante, c’est… ?

C.L.R : C’est la sortie de mon « troisième bébé », bien sûr ! A savoir mon album « Play Blue »… que j’ai voulu comme un clin d’œil au label « Blue Note » qui existe depuis 1939. Cet album va sortir le 5 novembre prochain, il a été pensé avant la pandémie mais justement, cette période de pandémie m’aura permis « d’accélérer » mon envie, mon besoin de création.

Car, sur cet album, je signe tous les textes. Pour la musique, nous avons cherché des morceaux vraiment emblématiques du label « Blue Note », David signe tous les arrangements, sauf les arrangements pour les cuivres, qui sont faits par Malo.

Côté formation, le très talentueux Noé Huchard remplace Pablo, au piano et nous avons accueilli César Poirier, au sax ténor et à la clarinette. En fait, à propos de notre formation, on devrait dire que « Play Blue » est un album à géométrie variable. Septet, sextet, rien ne nous arrête. C’est un projet assez inédit, car on m’a déjà fait remarquer que les morceaux que nous avions abordé dans cet album étaient des morceaux, à l’origine, exclusivement instrumentaux et  exclusivement masculins. Cela rajoute à son originalité.

Comme le précédent, cet album sort sans label, en autoproduction, ce qui, je le reconnais, n’a pas été toujours évident dans une période de pandémie comme celle que nous avons traversée pendant dix-huit mois. Mais malgré tout, cela aura été, pour moi, une expérience passionnante que celle d’écrire mes textes sur tous ces super morceaux. J’y ai mis beaucoup de moi.

Tu vois, pour le moment, je veux porter ce troisième album à bout de bras. Ce qui ne m’empêche pas, à côté de ça, d’être la « voix » d’émissions de radio, pour IDFM, une radio d’Enghien-les-Bains. Ce sont des émissions thématiques, pour lesquelles on choisit à chaque fois un artiste différent et qu’on illustre avec quelques-uns de ses morceaux. C’est sympa.

Et je continue aussi ma voie de professeur, au Conservatoire de Cachan.

Propos recueillis le lundi 11 octobre 2021

Merci, vraiment, Cecil pour ton accueil si chaleureux, et cet échange riche que nous avons partagé.

Longue vie, et pleine réussite pour « Play Blue » mais ce que tu nous as déjà montré nous enlève tout doute à ce sujet. Ça va le faire.

A bientôt de te croiser.

Merci à nos photographes de talent André Henrot et Patrick Martineau, qui assurent, au travers de leurs super clichés, ce qu’un texte ne peut mettre en lumière.

Ont collaboré à cette chronique :

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