Interview

Entretien avec Célia Kameni

Dans le paysage des voix françaises de jazz, difficile de passer à côté d’elle. Pour diverses raisons parmi lesquelles on pourrait évoquer pêle-mêle le charisme, la grâce, la profondeur… Quand l’humain rejoint l’artiste pour ne faire qu’un, alors le pari est déjà gagné. Le reste, c’est le talent…

 

Célia Kameni

Une voix qui vient de l’âme….

 

 

Michel Martelli : Célia, tu as résolument choisi de rester fidèle à ta ville de Lyon…

Célia Kameni : Oui, c’est vrai. Je suis née à Lyon et, en effet, j’y suis toujours. C’est là où je me suis construite, tant pour mes diplômes que pour ma carrière musicale. Carrière qui, disons-le, n’a pas été « évidente » d’emblée. Je t’explique. A neuf ans, je vais entrer dans une CHAM, les fameuses Classes à Horaires Aménagés Musique. En entrant dans ce type de classe, c’était déjà pour le chant. En parallèle, j’ai fait aussi un peu de piano. Mais c’était d’abord le chant, et c’était avant tout un hobby ! A l’époque, qu’est-ce que j’avais dans la tête ? Être médecin… ou vendre des œuvres d’art… je n’étais pas très fixée, mais scolairement, après mon Bac, je pars dans un premier temps en fac d’Histoire de l’Art, pour obliquer ensuite vers une fac de droit… Dans ma tête, je voulais pouvoir combiner tout ça, pour évoluer vers la propriété intellectuelle dans le domaine des arts … plastiques et non pas « musique ». Puis pendant quatre ans je ne fais plus de musique, du moins je ne prends plus de cours, je ne la pratique que seule chez moi, avec mon piano et mes disques. Mais elle a su se rappeler à moi. Je rencontrais des musiciens, et commençait à poindre en moi la réelle envie d’entrer au Conservatoire, mais, cette fois-ci en section « jazz » et non plus en classique. L’artiste qui m’a donné l’envie de faire prendre une place de premier plan à la musique dans ma vie a été Amy Winehouse, qui a véritablement révélé un gout pour le jazz et l’envie de pratiquer de nouveau la musique, avec des gens, pourquoi pas des groupes. Je n’avais alors encore que peu expérimenté cela, étant donné que je n’avais fait que de la musique classique. Il se trouve en plus que Amy et moi avons la même date d’anniversaire, je me suis toujours sentie très liée à cette fille, très touchée par sa personne et sa musicalité. Alors en 2010 c’est décidé je retourne au Conservatoire de Lyon, mais cette fois ci en cursus Jazz, avec Jérome Duvivier

L’influence de mes parents? Je ne sais pas si cela a joué, sans doute un peu, car mon père était guitariste ainsi que bassiste et, quand j’étais enfant, j’étais « trimbalée » aux répétitions, sur les concerts… C’est drôle, d’ailleurs, je me suis rendue compte, dans le temps, que lui et moi avions côtoyé certains mêmes musiciens…. Comme le batteur Rémi Kaprielan, par exemple, qui fait toujours partie de mon réseau de musiciens et que j’aime particulièrement…

 

M.M. : Et donc, tu vas franchir le pas ?

C.K. : Eh oui. En 2010, je pousse les portes du Conservatoire. En jazz, cette fois. Mais je dois dire que j’affichais encore là un caractère assez insouciant : je pensais que tout ça n’allait me prendre que peu de temps. J’avais largement sous-estimé la chose, et la musique, comme normalement, a pris très vite de plus en plus de place dans ma vie. De plus, au Conservatoire, je vais rencontrer des gens très vite. Et les projets sont venus à moi très vite aussi…

Il y a eu d’abord… le « Motown Revival » de Jérôme Regard (premier concert en janvier 2011, voir ici). Un projet qui, à la base, était un « atelier ». Dans les Conservatoires, tu suis ton cursus normal, tes matières obligatoires, et puis à côté, tu as les ateliers. Lorsque je rentre, je sais que j’ai, ancrée en moi, cette « sensibilité jazz », mais je sais aussi que, « techniquement », je n’y connais pas grand-chose. Dans cet atelier, j’avais comme « phare » la musique soul -, de Stevie Wonder ou des Jackson Five… j’étais là parfaitement dans mon élément. Et puis aussi, je vais y rencontrer  de belles personnes, comme Claudine Pauly – que je ne te présente pas –   ou encore Quentin Andréoulis, qui est violoniste de jazz et aussi guitariste, Nora Kamm et, Jean-Alain Boissy aux saxophones, Edouard Gilbert à la trompette, Christian Brattvik puis Elie Dufour aux claviers ,Pierre Gibbe à la basse, Henri Frechon, puis Hugo Crost à la batterie et enfin Clémentine Vacher, Claudine Pauly Luc Nyamé-Siliki et moi à la voix … Tu vois, cette expérience a été forte, parce que cela m’a donné l’envie de la scène, parce que j’ai appris là le langage de cet univers qui m’attirait tant, et puis aussi parce que j’ai pu faire mon premier concert, en lead – et, crois-moi, j’étais toute timide – à Nancy, au Théâtre de l’Opéra…

En 2012, ça va être le temps de ma rencontre avec le groupe « Electrophazz », un groupe qui existe toujours, très marqué soul, jazz et… rap. « Electrophazz », c’était le groupe « famille », avec pour leader le pianiste David Marion, mais aussi Yann Phayphet à la basse, Jean-Alain Boissy et Antoine Viallefont aux saxophones. Côté chant, j’ai pu y côtoyer des gens merveilleux comme Carmen Dellie ou Thaïs Lopes de Pina. Et les rappeurs aussi, Telep, ou Nota Bene…. Il y avait aussi à la batterie Rémi Saminadin, puis Hugo Crost, puis Tim Campanella, puis Japhet Boristhene. Nous avons sorti deux albums : « Growing Strong » (2012) et « Electric City ». (2017). Ce groupe a pris beaucoup de place chez moi, car il était très soudé. Les gens y étaient tous bienveillants, et la musique que nous faisions avait du sens… J’y ai donné presque dix ans de ma vie, avec comme souvenirs de merveilleux voyages comme celui que nous avions fait en Inde…
Des gens comme Robert Glasper, ou le groupe « Incognito » nous ont beaucoup inspiré…

En 2016, Jon Boutellier – fondateur du « Amazing Keystone Big Band » avec Fred Nardin, Bastien Ballaz, David Enhco – et qui cherchait une chanteuse…Ils ont déjà fait quelques concerts avec Cécile McLorin alors en plein ascension, et je me retrouve donc à prendre sa suite dans le Big Band et à bosser le répertoire avec des enregistrements d’elle. Cela fait partie des choses qui m’ont le plus enseigné sur comment chanter et vivre le jazz : les enregistrements de Cécile McLorin. Je l’ai d’ailleurs croisée à New York il y a à peine deux mois et ai pu lui faire part de cette reconnaissance immense. Actuellement je tourne avec leur spectacle « La voix d’Ella »  (2019), conte musical autour d’Ella Fitzgerald, ainsi que « We love Ella » disque uniquement musical, qui reprend les morceaux de la Voix d’Ella, et d’autres. 

 

Et puis, je voudrais te citer aussi le « Foolish Ska Jazz Orchestra », pour lequel existait une grosse sensibilité pour la musique jamaïcaine… Ce groupe a été voulu par Camille Thouvenot, qui est pianiste, mais là contrebassiste, et pour moi, ça a été le «groupe de potes » par excellence. Un groupe dans lequel les accords et les arrangements nous donnaient perpétuellement l’envie de faire la fête. La règle d’or était de produire de la musique festive : on faisait des « reprises » jazz, dont on changeait la rythmique pour les mettre à la sauce jamaïcaine… Dans la bande, tu pouvais trouver Marion Amirault, au chant, Aurélien Joly à la trompette, Vincent Périer au saxophone, Guillaume Nuss au trombone, Thibaud Saby aux claviers – Thibaud qui est resté un ami très proche et avec qui j’ai souvent tourné en duo – , Romain Baret et Julien Sermet à la guitare et Nicolas Cabello à la batterie…

En 2015 je quitte le Conservatoire. Je suis restée jusqu’à l’obtention de mon DEM, diplôme de fin d’études au Conservatoire, mais en réalité bien que mon passage là bas fut très intéressant, j’avais cruellement besoin de rompre avec le coté académique de la musique, il n’avait plus de sens pour moi, et encore moins du fait que je faisais du jazz. Le jazz, a vu le jour dans l’anti-académie, l’anticonformisme. Et je me retrouver à l’apprendre, comme une bonne élève à l’école, dans les règles précises de l’art. Il fallait rompre avec ça, et c’est un travail encore pour moi, un travail de tous les jours, tenter de déconstruire, rompre avec les codes. Mais c’est un bien long chemin !

 

M.M. : Mais, dis-moi, ça ne faisait pas beaucoup, avec tes études de droit ?

C.K. : Alors s’il est vrai que j’ai pu avoir, à un moment donné, un pied dans le droit, et un pied dans la musique… ça n’a pas duré. Je commençais à enchaîner les dates, tout en continuant mon droit. C’était énorme. Une fois ma licence obtenue, j’ai laissé de côté ce pan de ma vie pour me consacrer exclusivement à la musique. Et ce serait aujourd’hui, je crois que je ne le referais pas…

Ensuite, Vincent Périer m’a fait entrer dans son septet avec Julien Bertrand à la trompette, Thomas Belin à la contrebasse, Francis Decroix à la batterie, Thibaut François à la guitare, David Bressat aux claviers, Loïc Bachevillier au trombone, et puis…

je vais rencontrer Félicien Bouchot et son ensemble «Bigre!». Ce que je trouve formidable dans cet ensemble, c’est que l’esthétique de nos productions change au gré de Félicien. Ce peut être du funk, de la musique cubaine, de la chanson française, des compositions personnelles – avec parfois des accents de La Réunion…
Cette expérience avec « Bigre! » a été très bénéfique pour moi. D’abord parce que cela m’a « enfin » permis de chanter dans ma langue maternelle ! Eh oui… jusque là, je chantais soit en anglais, soit aussi en portugais. Mais le français, je n’avais pas encore osé. Avec « Bigre! », je vais franchir ce pas-là. Et en plus de ça, j’ai pu explorer à fond ma façon de chanter, en français…quand tu chantes Brel, ou Piaf, arrangés à la sauce cubaine… Depuis, cette envie ne m’a plus quittée. Il aura fallu ce déclic. Depuis six ans, je vis un bonheur au sein de cette formation… J’apparais sur trois albums « To Bigre! or not to Bigre! » (2014), « Caramba ! » (2017) et « Tumulte », à venir en 2020…

Alors, oui, c’est vrai, ça fait pas mal, mais, tu sais, les projets se font et se défont. J’ai eu cette chance de m’exprimer dans beaucoup d’esthétiques différentes, ska, chanson cubaine, soul, jazz. A un moment donné, j’ai eu envie de me recentrer. J’ai arrêté  Electrophazz , et puis aussi  Foolish , pour ne garder que Bigre!, le septet de Vincent et « Amazing Keystone Big Band ». Avec ce dernier groupe, je collabore à deux projets : « La Voix d’Ella », d’abord, un projet qui m’interpelle parce que, même si Ella Fitzgerald n’était pas forcément ma chanteuse préférée, je pense sincèrement qu’elle est un des piliers de cette montagne « Jazz » et que, sans elle, le jazz aurait peut-être pris un autre visage. Bref, elle est, pour moi, une référence… Et puis, il y a aussi le projet « West Side Story », qui me permet de m’associer à des chanteurs comme Chloé Cailleton ou Pablo Campos. Ce sont, tous les deux, de  beaux  musiciens… et en plus qui m’ont fait mesurer l’importance d’avoir des chanteurs autour de moi sur scène.

Bastien Ballaz a tout réarrangé pour ce projet. Je suis très heureuse de pouvoir m’exprimer sur cette musique qui est si belle. Dommage qu’on ne la joue pas souvent dans notre région Rhône-Alpes..

Et puis je ne peux pas ne pas parler du quartet que nous avons formé avec Alfio Origlio, Zaza Desiderio et Brice Berrerd (piano, batterie et contrebasse, mais ai-je besoin de le préciser ?). Avec ce quartet, on veut… emmener les gens dans nos endroits secrets, dans les profondeurs de nos êtres, avec pour règle d’or de ne se mettre aucune limite. Plein de choses différentes peuvent nous arriver à tous, à tout moment. Nous sommes dans l’instant, sur scène. Avec beaucoup d’improvisation…

Notre album, « Secret Places » restitue bien cette couleur (voir ici)…

 

M.M. : Et maintenant, Célia ?

C.K. : C’est drôle…. non, drôle n’est pas le mot… cette période que l’on traverse tous, en ce moment. Elle me donne l’opportunité de m’arrêter un peu sur ce que j’ai vécu, sur ce que j’ai déjà produit. J’ai eu la chance de faire partie de plein de projets, j’ai chanté seule ou avec d’autres chanteurs, je me suis fait des amitiés très fortes – un bisou à Cindy Pooch, en passant ! – j’ai du mal à imaginer « l’après » que l’on va forcément connaître. Bien que mon but est de me recentrer comme j’ai pu te le dire, ma particularité est quand même que j’ai toujours pris plaisir à changer radicalement d’esthétique, et m’adapter à des contextes très variés. 
Je suis actuellement choriste pour Leroy Burgess, un compositeur, producteur, chanteur, basé à New York, de « Boogie » (différent du Boogie Woogie), style de musique clubbing apparue dans les années 70, dont l’un des pionniers est justement ce Leroy. Il a écrit de la musique pour des chanteurs tels que Rick James ou encore Jocelyn Brown, c’est assez incroyable de partager la scène avec un maître dans son art, comme lui. Avec lui, et une équipe montée par le batteur lyonnais Nicolas Taite, nous arpentons les festivals electro européens, et je prends énormément de plaisir à faire ça. 

Est-ce que je pourrai retourner sur scène exactement comme avant ? Qu’est-ce que je veux mettre dans ma musique, aujourd’hui ?…

Tu me parles « projet personnel »… oui, j’en ai un. J’ai chanté avec plein de gens, j’ai fait beaucoup de boulot de studio, j’ai fait pas mal de « featuring » sur divers disques… il manque à tout ça MON projet, que je mènerai selon mes règles. Je sens que le moment de le faire s’approche, toutefois, je ne veux me mettre aucune pression. Je t’ai dit tout à l’heure que j’avais enfin franchi le pas pour chanter en français. Eh bien ça déjà, ça fera partie de mon projet. Je suis en ce moment en phase « composition », « exploration ». Tout est possible, je ne m’interdis rien mais même le style n’est pas encore défini pour le moment…

Je veux, en tout cas, inclure là-dedans tout ce que j’ai pu emmagasiner en moi jusqu’à maintenant. Alors, je ne vais pas forcément écrire, parce que l’écriture est un domaine que j’ai encore besoin de travailler et, par rapport à mon niveau, mes exigences musicales sont bien au-delà ! C’est pour cela que je m’entourerai d’amis musiciens, des proches en qui j’ai pleinement confiance, pour m’aider dans cette tâche…

Je ne vais pas t’en dire plus aujourd’hui. Pour le moment, dans ma tête, je dégage un sens précis au message que j’aimerais délivrer dans ce projet. C’est plus important que la mise en scène qui viendra en son temps. Et puis, comme ça, on aura l’occasion d’en reparler !…

 

 

Propos recueillis le jeudi 23 avril 2020

 

 

Dans l’introduction, j’emploie le mot de « profondeur ». Car c’est sans doute ce qui a été un « fil rouge » à cet entretien, une profondeur habilement dissimulée sous de la douceur et de la fraîcheur.

Célia, malgré une transmission acoustiquement difficile, tu auras fait passer nos (presque) deux heures d’entretien comme un éclair. Comme une lumière divine. A te voir vite, sur scène…

 

Et je suis très heureux que les photos, en noir et blanc, de mon ami André Henrot et celles en couleur de Franck Benedetto soulignent encore un peu plus les qualités d’une « belle » artiste…

Ont collaboré à cette chronique :

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