On pourrait dire d’elle qu’elle a la force d’un lion… car elle est née à Belfort. En tous les cas elle affiche une volonté de fer en ce qui concerne sa route musicale, sans bruit, mais avec une efficacité redoutable. Elle est aujourd’hui une référence française pour le saxophone…

Céline Bonacina
Artiste et femme de cœur…

 

Michel Martelli : Céline, ton parcours n’a pas commencé par le jazz, curieusement…

Céline Bonacina : Non, c’est vrai. J’ai commencé par un parcours très classique, mais avec, c’est vrai, des influences très précoces de jazz. Et pour cause : mon père était trompettiste, dans un big band de jazz. Mais, au-delà de ça, c’est la passion de la musique qui est venue très tôt me bercer. A trois ans, je chantais, je tapais sur mon seau à la plage plutôt que de le remplir de sable… Outre la trompette, mon père jouait aussi de la guitare et mon grand-oncle était, lui, saxophoniste. Tous les deux étaient des amateurs, mais au sens vraiment noble du terme, c’est à dire qu’ils aimaient leur musique. Alors que j’ai trois ans donc, il n’est pas rare de me voir avec une flûte à bec entre les mains. La passion m’avait prise et je crois qu’elle ne m’a encore pas quittée… A sept ans, je rentre au Conservatoire de Belfort… et à cette époque, lorsqu’on me demandait « qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », je répondais « professeur de saxophone »… Alors, oui, pendant toutes ces années à Belfort, j’ai suivi un parcours très classique. Et puis, à dix-huit ans, je m’exile dans un autre Conservatoire, à Besançon. En allant là-bas, j’allais pouvoir suivre mon cursus de professeur. Et puis, j’avais moi-même comme professeur Bernard Jeannenot, un homme doux, bienveillant… Moi qui était hypersensible.. c’était juste ce qu’il me fallait..

 

M.M. : Comment se fait ton lien avec le jazz ?

C.B. : A côté de ce parcours « classique », je faisais ce que j’appelle « l’école buissonnière du Conservatoire », c’est à dire, et dès l’âge de seize ans, l’écoute du jazz par moi-même, à la Médiathèque de Belfort. Notamment Charly Parker, mais pas que lui. En fait, je crois bien que je dévorais tous les styles de jazz qui pouvaient exister, et, à force d’écoute, je me disais que c’était dans cette direction que je voulais aller. Le jazz, finalement, je l’ai appris en autodidacte… Mais, côté cursus, après deux années passées à Besançon, j’ai eu mon diplôme pour pouvoir enseigner, mon diplôme d’état. Après ça, je pars sur Paris. Paris, c’était une direction dont je rêvais depuis longtemps, pour y enseigner en Conservatoire. Et passer mon C.A., mon Certificat d’Aptitude, l’équivalent de l’agrégation dans un cursus normal, si tu veux. Et puis, en parallèle, j’intègre des big bands qui recherchaient des saxophonistes. Je maîtrisais, et pratiquais tous les styles de sax, sauf le saxophone ténor. Le ténor, « je ne le sens pas » ! Cette période de vie m’a beaucoup apporté, j’ai vraiment appris énormément de choses à leur contact. Une vraie école du jazz. Je tournais beaucoup  et c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui, avec un sax baryton et un alto. Et, pendant cette période, je me suis rendue compte que le sax baryton ne devait pas être noyé parmi les autres. Cet instrument méritait, à mon sens, une place de « soliste ». Donc, progressivement, j’ai fait cet instrument « à mon image »… A cette époque aussi, je découvre John Surman. John est un saxophoniste anglais que l’on peut difficilement classer dans un style particulier. A force de l’écouter, je me suis dit que je pouvais, moi aussi, être moi-même hors des sentiers battus…

M.M. : Et puis, tu quittes la France ...

C.B. : Oui. Après Paris, je me suis envolée vers la Réunion. Vraiment une opportunité extraordinaire puisque c’est le Conservatoire là-bas, qui « flashe » sur mon profil, et qui m’appelle. Curieusement, à cette période à Paris, je me demandais comment j’allais pouvoir sortir de l’hexagone. Ça tombait très bien. Du coup, j’y suis restée sept ans, de vingt-trois à trente ans. Musicalement, j’étais là-bas comme un poisson dans l’eau. Tu sais, à la réunion, il y a beaucoup de tradition orale. Tu apprends par le chant, tu apprends par le rythme…  au milieu de tout ça, je me sentais comme chez moi. Le rythme qui vient du cœur, avec un métissage musical extraordinaire. C’est grâce à tout ça que mon jazz a commencé à se teinter de nouvelles couleurs. « Vue d’en haut », mon premier album, même s’il a été produit en France, a été enregistré là-bas. J’en ai profité aussi pour expérimenter plein de formations, j’alternais des enregistrements de standards et mes compositions personnelles.Et puis des amis musiciens ont ouvert un studio d’enregistrement, et m’ont invitée à enregistrer mes premiers titres perso…

M.M. : Comment se passe ton retour en métropole ?

C.B. : N’oublie pas que je suis toujours enseignante !… En revenant en France, j’atterris à Alençon, au Conservatoire. Où je suis d’ailleurs toujours. Dans ce Conservatoire, j’ai deux grandes chances : ma direction et les parents de mes élèves. Ils ont compris que « ma vie de scène » débordait parfois, et tous me laissent, sur ce plan-là, une grande liberté. Ça a été le cas, notamment, sur le projet que mon trio – avec Hary Ratsimbazafy à la batterie et Olivier Carole à la basse – a monté avec le Megapulse Orchestra, qui réunissait une soixantaine de musiciens. Ce projet a été très fort pour moi, un lien entre ma vie artistique et ma vie pédagogique. Ces soixante musiciens étaient tous des amateurs, mais des amateurs éclairés, aux niveaux déjà confirmés. Ils avaient de douze à soixante-cinq ans. Nous avons fait ensemble, entre autres, le Festival de Jazz de la Défense. Beaucoup de mes élèves sont montés sur scène. Ça me réjouit, ça me galvanise aussi. Aujourd’hui, j’ai une vie trépidante, mais c’est une vie dont j’ai toujours rêvé.

M.M. : Les musiciens, qui ont compté ou qui t’ont inspiré, dans ta carrière ?

C.B. : Je pourrais citer… Charly Parker, je te l’ai déjà dit, mais aussi Kenny Garrett, Bob Mintzer et John Surman « of course » ! Ah oui, je n’oublie pas… Jean-Sébastien Bach.

M.M. : Ton actu, aujourd’hui ?

C.B. : Mon actualité en ce moment, c’est la sortie, depuis le 18 octobre dernier, de mon cinquième album, « Fly fly », avec un nouveau groupe qui réunit Chris Jennings et sa contrebasse, Jean-Luc di Fraya au chant, aux percus et à la batterie. Nous a rejoint aussi Pierre Durand et sa guitare, et Nguyên Lê qu’on ne présente plus… Un projet super sympa à mener. Un clip est d’ores et déjà disponible, sur YouTube, pour tous ceux qui voudraient découvrir les nouvelles couleurs de ce cinquième bébé…

Mon style de jeu ? Je pense qu’on le reconnaît aujourd’hui. Tu sais, j’ai emmagasiné beaucoup d’influences diverses extérieures, et je m’en suis nourrie pour devenir ce que je suis. « Fly fly », pour moi, c’est un voyage autant extérieur qu’intérieur. Sans aboutissement. Je suis quelqu’un qui ne décide pas. J’avance comme je le sens, sans jamais m’encombrer de quelconques explications analytiques. « Faire » me montre où je dois aller ensuite…

Aujourd’hui, je suis en plein dans la réalisation live de cet album. Nous avons déjà fait cinq concerts de sortie, entre octobre et novembre. Et pour 2020 ? Eh bien je vais, à nouveau, « m’exporter » un peu plus à l’international. C’est bien, aussi…

M.M. : Tu as une philosophie de vie ?

C.B. : Disons qu’aujourd’hui, je n’ai pas tant de rêves que ça… En tout cas, je peux dire que rien ne me manque. Mais c’est ma façon d’être : je vais m’ouvrir à ce qui va m’emmener encore plus loin. Je n’ai pas besoin de « cadre », mais je suis guidée par la curiosité : qui vais-je rencontrer maintenant pour saisir la chance d’un nouvel instant magique ? Je crois que l’état mental avec lequel on évolue influence les états d’esprit qui sont autour de nous. Et la musique me sert totalement dans cette voie-là. C’est mon énergie du moment qui va me créer une suite. Et, tu vois, avec cet esprit-là, une « non réalisation » n’est pas quelque chose de grave en soi. Et on ne se bat pas de la même façon.

Aujourd’hui, j’ai la chance inouïe d’avoir la confiance avec moi. Tout ce qui peut m’arriver, je le prends comme autant de bonus…

 

Propos recueillis le vendredi 13 décembre 2019.

Merci à mon ami et complice, André Henrot, pour ses photos toujours aussi belles.

Et merci à toi, Céline, d’être telle que tu es.

 

Annexe  : Discographie

•      Vue d’en haut : avec Didier Makaga , Hary Ratsimbazafy et Lionel Guillemin

•      Way of Life : avec Nicolas Garnier, Hary Ratsimbazafy et Nguyên Lê (guest)

•      Open Heart : avec Kevin Reveyrand, Hary Ratsimbazafy, Himiko Paganotti, Pascal Schumacher et Mino Cinelu

•      Crystal Rain : avec Gwylim Simcock, Chris Jennings, Asaf Sirkis.

 

… et maintenant « Fly fly »

 

Dates des concerts 2020 de Céline Bonacina sur le site de l’artiste : www.celine-bonacina.com

 

Ont collaboré à cette chronique :

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