Interview

Entretien avec David Bressat

Il est né à Lyon, la Capitale des Gaules, une ville à laquelle il est resté fidèle, et à laquelle aussi il a apporté sa (modeste mais déterminante) contribution, musicalement parlant. Son jeu, au piano, lui a ouvert les portes de belles collaborations.

David Bressat

Créer des liens, créer une énergie…

Michel Martelli : David, dirais-tu que ta route était toute tracée ?
David Bressat : Toute tracée, je ne sais pas. En tout cas, j’ai eu quelques facilités pour « mordre dans la musique », oui. Déjà, ma mère était pianiste. Amateur, certes, mais pianiste. Et ça ne s’arrête pas là… Elle était aussi professeure de français, détachée par l’Éducation Nationale, au… Conservatoire de Lyon. Tu connais le système des « classes à horaires aménagés » ? Eh bien, voilà. Du coup, mes frères et sœurs (et moi) avons tous bénéficié de ce système. Clélia, ma petite sœur, s’est fait un nom, aujourd’hui, dans la chanson française. Mais elle est aussi pianiste, et elle joue de la flûte traversière… Quant à mon jeune frère Joachim, il avait commencé le saxophone, mais lui n’a pas continué.
Donc, dans ma classe à horaires aménagés, c’était cours le matin, et musique l’après-midi. Et curieusement, mon instrument, à cette époque, c’était… la clarinette ! Le piano, j’en avais un peu tâté, tout petit, mais le premier contact n’avait pas été concluant… Quant au jazz, en lui-même, je vais en prendre conscience dès ma classe de sixième. On avait douze ans, et, déjà, avec quelques copains, on avait eu envie de « créer » un groupe – qu’on avait baptisé « Small Band » et dans lequel tu pouvais trouver mon complice Laurent Sarrien, et aussi le saxophoniste Philippe Badin. D’autres encore, mais qui ne sont pas forcément restés dans l’univers de la musique. Je te répète qu’on n’avait que douze ans, et en plus, nous étions les seuls à produire, ou tenter de produire, du jazz ! Et déjà, dans les couloirs du Conservatoire, nous avions croisé Mario Stantchev. Mais avant qu’il ne crée dans les locaux la première classe « jazz ». Déjà, quand même, il nous avait donné des conseils.

M.M. : En parallèle, tu vas aussi construire un très beau début de carrière « classique ».
D.B. : Oui… tu vois, ce cursus tel que je viens de te le décrire, je l’ai suivi jusqu’à la fin de la classe de troisième. Et puis, à partir de la seconde… j’avoue que du Conservatoire, j’en avais un peu assez.
Je quitte la structure, et je plonge dans un univers plus « scientifique », qui va me faire passer par un Bac C, puis par Math-SUP, Math-SPE, et l’I.N.S.A de Villeurbanne. École de laquelle je sortirai ingénieur, ingénieur en informatique. Je ne te cache pas que, durant toute cette période « mathématiques », la musique va être quasiment inexistante. Mais, malgré tout, elle va me rattraper, parce qu’il se trouve qu’à cette époque, Philippe Khoury donnait des cours de jazz à l’école d’ingénieurs. Je dois te dire aussi que, dans l’intervalle, je m’étais « remis » aux claviers – après le « faux départ » de tout petit – et que j’avais un petit groupe « jazz-rock ». Philippe a, grâce à ça, repéré mon jeu, et c’est lui qui va me conseiller de reprendre des cours… au Conservatoire que j’avais quitté, mais, cette fois, dans la classe que Mario avait créée. Cette démarche m’a redonné l’envie. Je vais donc y retourner et, entre 1992 et 1996, je vais complètement me replonger dans le jazz – et avec quel bonheur, tu imagines, avec Mario. Je ferai même un petit détour par l’ENM de Villeurbanne. Et j’obtiendrai « ma médaille », mon DEM, en 1998.

M.M. : Et déjà des rencontres intéressantes ?
D.B. : Avec Mario, ça commençait bien… et puis, il y a eu par la suite ma période d’objecteur de conscience qui m’a permis d’œuvrer dans un Centre pédagogique, où j’ai pu approcher nombre de musiciens, et notamment certains des « futurs » fondateurs du « Collectif Mu ». Que j’ai donc connus sur Lyon, avant leur périple à Mâcon… On était là au temps du « Hot Club », même si je n’avais pas rejoint leur troupe, nous étions tout de même très soudés, et je voyais bien qu’ils étaient tous des «acharnés »… De cette période, je vais garder d’excellents souvenirs, c’est un temps qui va, personnellement, me donner beaucoup d’énergie, qui va aussi beaucoup m’aider. Ça m’a définitivement ouvert la voie du jazz.

M.M. : Et ton travail d’informaticien ?
D.B. : Mais je bossais, en parallèle de tout ça. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai travaillé pendant deux ans dans une société qui créait des jeux vidéo. Mais bon, de toute évidence, je n’y étais pas à ma place. Donc, très vite, je vais reprendre un virage et me lancer à fond dans la musique, exclusivement cette fois. Je me mets sur mon instrument, sans relâche, et là je te parle du piano, bien sûr, parce que la clarinette était au placard depuis quelques temps déjà… C’était dorénavant le piano.
Cette rencontre, avec le futur « Collectif Mu », ça m’avait donné des idées. J’avais envie de faire quelque chose d’analogue sur ma ville, militer pour le jazz, créer une véritable émulation… Monter des groupes, je savais faire, et j’en montais d’ailleurs, mais il fallait aussi ouvrir des lieux qui seraient « fédérateurs » et crois-moi, j’ai beaucoup réfléchi à la question.
Et c’est comme ça que va naître le « Studio Polycarpe », dans le premier arrondissement de Lyon, tout près de la Place des Terreaux. J’avais une « petite expérience » puisque, avant ça, j’avais été, pendant quatre ou cinq ans, le trésorier du « Hot Club»… Donc, le Studio Polycarpe se voulait, pour les musiciens, un lieu de rencontre, et de travail. Là, je te parle des années 2000, et les trois « mousquetaires » qui m’ont accompagné dans cette création étaient David Rabhi, qui était batteur – c’est le fils de Pierre, que tout le monde connaît, et c’est aussi un super ingénieur des Arts et Métiers, Laurent Sarrien, bien sûr, et Stéphane Foucher. La sauce ? Elle a pris tout de suite. Dans ce lieu, on pouvait accueillir tous les styles de musique, et non pas exclusivement du jazz…
Du coup, un « Collectif » est né, le « Collectif Polycarpe ».
En pratique, quand même, on avait un problème. On pouvait se rencontrer, on pouvait répéter, mais… on ne pouvait pas proposer de concerts ! Alors on s’est mis à chercher différents lieux où nos formations pouvaient se produire, et c’est comme ça qu’on a pu se produire, pour certains d’entre nous, à « L’Ovale 203 », dans la rue du Garet. « Certains d’entre nous », c’étaient Stéphane Foucher, Charles Clayette, Rémy Kaprielan, Etienne Vincent… et on commençait de petits concerts…
Dans le même style, nous avions aussi investi « L’Étoile Royale », dans la rue du même nom.

M.M. : Jusqu’à la création de VOTRE lieu.
D.B. : C’est vrai. Tout ça a débouché sur la création d’un endroit qui serait bien à nous, et que nous allons ouvrir – vers la «Brasserie Georges » – sous le nom de « Périscope ». A la base, cette idée est née aussi par la « fusion » des collectifs «Polycarpe » et « Grolektif ». Et puis également, je ne veux pas l’oublier, grâce à l’Université Populaire, où œuvrait ma mère, Françoise Bressat, qui s’est beaucoup investie dans ce projet. « Le Périscope » existe toujours, bien sûr. Et s’il est toujours connoté « jazz », il y a aussi aujourd’hui une dimension très « musiques d’avant-garde » sur sa scène. On y trouve maintenant beaucoup de choses expérimentales.
Mais, tu vois, ce que je peux dire, par delà la création de tel ou tel lieu… c’est que ce côté « militant » existe en moi depuis toujours, et j’ai bien sûr envie de le voir perdurer. Au travers de ces deux projets, « Polycarpe » et « le Périscope », on souhaitait montrer autre chose que tout ce qui avait pu exister sur Lyon jusqu’à maintenant.

M.M. : Nous n’avons pas trop abordé tes groupes…
D.B. : Oui, c’est vrai, et on peut, si tu veux, en évoquer quelques-uns, même si on ne va pas dérouler toute la liste… Comme tous les musiciens, je suis leader dans certains, sideman dans d’autres… On va très rapidement passer sur les groupes que j’ai pu créer tout jeune, mais je voudrais citer le groupe « Caféine » – monté à seize ans – avec le guitariste Christophe Guillou, et Laurent Sarrien… un groupe très « expérimental ».
Ensuite, un peu plus sérieux peut-être – c’était pendant la période Mario Stantchev – il y a eu le groupe « Tétragone ». Ici, on va retrouver Stéphane Audard à la guitare, Christophe Lincontang à la contrebasse, Nicolas Delaunay à la batterie, et puis moi au piano, bien sûr ! « Tétragone » a été le premier groupe « à option professionnelle ». Et un album est sorti en 1998.
Par la suite, ce groupe s’est d’ailleurs muté en quintet, quand David Sauzay, du « Collectif Mu » nous a rejoints. Le groupe avait évolué, Laurent Sarrien avait repris la batterie, et François Gallix la contrebasse.
Je t’ai parlé des rencontres importantes dans ma vie musicale, avec Laurent, avec le « Collectif Mu »… tous m’ont influencé d’une façon ou d’une autre. Je pourrai te citer aussi Philippe « Pipon » Garcia, avec qui j’ai tourné dans le groupe « Tohu Bohu».
Comme leader, après « Tétragone », il y a eu le groupe « Néo / De Fursak », qui m’a permis de réunir, sur une même scène, le jazz acoustique et la musique électrique. Un projet très intéressant, à la fois instrumental et acoustique, pour lequel nous avons travaillé avec un rappeur, une chanteuse… Eric Prost était là, Rémy Kapelian aussi, et puis Basile Mouton à la basse et Carine Salvado au chant.
Mon intérêt pour les formations en trio va se concrétiser avec la naissance du « David Bressat Trio », en version contrebasse-batterie-piano, et je vais réunir autour de moi Florent Nisse à la contrebasse, et Charles Clayette à la batterie. Notre trio va « accoucher » d’un premier album, en 2008, qui va s’appeler « French Connection », dans lequel on revisitera des pièces classiques françaises, du Fauré, du Debussy, comme des chansons de Claude François, ou de Claude Nougaro…
En 2011, nous sortirons un second album, « French Connection, volume 2 », avec, en invité, le saxo ténor américain Marcus Strickland.
En 2013, l’album « Soleil Caché » sortira, avec Eric Prost en « guest », et toujours Marcus.
En 2017, en version « quintet » cette fois, nous sortirons l’album « Alive », enregistré en live au Crescent. Je suis entouré de Florent, de Charles, d’Eric et d’Aurélien Joly à la trompette.
Et puis enfin, en 2019, sous le label « Obstinato », l’album « True Colors » avec les musiciens que je viens de te citer, et Vincent Girard en plus.

En « sideman », je vais, évidemment, te citer le « Big Band de l’Oeuf », et puis des participations aux groupes avec le guitariste Benjamin Gouhier, comme « Isaac’s Mood » – un trio – avec Charles, toujours, à la batterie dans lequel j’interviens à l’orgue Hammond – là, on est plutôt sur un style « Scofield » ou encore « Uptown Lovers », un groupe très soul, pop, folk, cette fois, avec, à la voix, Manon Cluzel qui nous donne un petit côté « Tracy Chapman » ou « Amy Winehouse ».
Sur ce projet, nous rejoignent Mathieu Manach aux percussions, et ma compagne, Maud Fournier, au violoncelle.
Je travaille aussi avec Vincent Périer, dans son septet, où j’ai la joie de croiser Célia Kaméni, le trompettiste Julien Bertrand, le tromboniste Loïc Bachevillier, le bassiste Thomas Belin, le batteur Francis Decroix et le guitariste Thibaut François.
Et puis enfin, je vais te citer le contrebassiste Benjamin Guyot, avec qui j’ai sorti un album.

Cette liste n’est pas complète, bien sûr…

M.M. : Je te laisse la conclusion.
D.B. : Je voudrais rendre hommage à toutes ces personnes dont j’ai pu croiser la route, qui ont énormément compté pour moi, et qui m’ont permis d’arriver là où je suis aujourd’hui. Nous vivons tous actuellement une crise sans précédent, très compliquée à vivre, et, bien sûr, on souhaite tous un bout du tunnel très proche.
On n’a pas parlé de la création du label « Obstinato » (ou « Adme-Obstinato ») que nous avons créé avec Pierre Baldy-Moulinier et François Rigaldiès, que tu connais déjà. Ce label est un grand pas en avant, car ça nous permet d’encadrer des tournées, de mettre en place de belles affiches, de faire tourner nos groupes… même si, en ce moment, nombre de dates ont été annulées…
Et puis je ne t’ai pas parlé, non plus, de mon « rôle » de professeur : j’apprends, en effet, le piano-jazz aux élèves des Conservatoires de Bourg-en-Besse, et Villefranche, depuis treize ans.
Ces choses qui font, aussi, partie de la vie d’un musicien.
Et je termine par l’évocation d’un projet-hommage à Claude Nougaro, que j’ai mis sur pied en mettant à contribution l’excellente Géraldine Lefrêne au chant. Vivement que nous retrouvions le chemin de la scène.

Propos recueillis le mercredi 27 mai 2020

Un très grand merci à toi, David, pour m’avoir accueilli avec autant de gentillesse, et pour cet entretien-découverte, encore une fois très riche.
J’espère aussi te voir bientôt sur scène.

Discographie :

  • Autres albums en leader :
    • Isaac’s Mood (2015);
    • David Bressat New Quintet – Private session (2001)
    • Audard-Bressat Quintet – Gollum (1999)
    • Tetragone – Redlet (1998)
  • Albums en sideman :
    • Uptown Lovers – By your side (2019)
    • Vincent Périer Septet (2018)
    • L’ŒUF Big Band – Petits plats pour Grand Ensemble (2016)
    • L’OEUF Big Band – Cascade (2012)
    • Ben Guyot Quintet – Hypertextuality (2010)
    • L’OEUF Big Band – Eclosion (2009)
    • Orphéo Baltazar – Du surréalisme et des aborigènes (2008)
    • NEO (Nouvel Engin Orchestral) – De Fursak Plays (2006)
    • Remo Gary – Même pas foutus d’être heureux (2007)
    • Lalo – Quatorze (2006)
    • Céline Brémond – Les mots (2005)

Ont collaboré à cette chronique :

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