Interview

Entretien avec Delphine Joussein

Au travers de cette chronique, on a pu se rendre compte de la diversité des carrières de nos musiciens. Certaines sont plus longues à se mettre en route. Mais le résultat, en qualité, reste le même… Découverte aujourd’hui d’une flûtiste, qui a su construire son chemin musical en même temps qu’une belle carrière « autre »…

 

Entretien avec Delphine Joussein

La musique, entre Le Cap et Paris…

 

 

Michel Martelli : Delphine, bien qu’issue d’une famille musicienne, chez toi ce ne sera pas « précoce »…

Delphine Joussein : C’est vrai que je ne suis pas entrée dans le monde de la musique très tôt, comme à trois ou quatre ans. C’est ainsi. Je suis originaire de Seine-saint-Denis, de Neuilly-sur-Marne plus précisément, et puis ma famille a émigré en Seine-et-Marne. Et oui, comme tu l’as dit, j’ai quelques musiciens autour de moi, à commencer par mon père, qui était clarinettiste « swing Dixieland », en plus de son métier de professeur de mathématiques. Mon père était un véritable passionné de jazz, mais le jazz d’avant 1940. Et oui, inconsciemment, il m’a transmis sa passion, parce que nous allions souvent le voir en concert. Il se produisait au sein du Jazz Hot Quartet, au sein du « Happy Six » et avec son ensemble, le « Claude Joussein Quartet ». Ça, c’est la période 1950-1990. Et, en plus, mon père a ouvert un club de jazz à Casablanca, au Maroc, un club qui marchait terriblement bien dans les années soixante-dix.

Ma maman n’était pas musicienne, en revanche. Mais mes deux grands frères, oui. Yann, d’abord, un des fondateurs du collectif Coax, et qui est batteur. Et puis Michael qui, lui, est tromboniste de jazz. Quant à moi… disons que, jusqu’à l’âge de neuf ans, c’était beaucoup d’écoute de musique de jazz, j’ai même fait une incursion dans le monde du violon – mais l’incursion n’aura duré que deux mois, coupée nette par notre déménagement ! Et puis, j’ai découvert la flûte, et je me suis mise en tête d’apprendre la flûte à bec. C’est comme ça qu’à neuf ans, emmenée par mon frère Yann, je vais aller à un rendez-vous professeurs-élèves du Conservatoire de Chelles… où je pensais rencontrer un professeur de flûte à bec. Il s’est avéré que le professeur que nous avions rencontré apprenait… la flûte traversière, qui m’attirait moins. Tu vois, j’ai commencé ma carrière sur un malentendu ! Mais je te rassure : le malentendu s’est très vite dissipé, et dès le premier cours. J’y ai été littéralement conquise. Je me souviens que mon professeur s’appelait Didier… Trois années plus tard, l’envie de devenir musicienne se concrétisait très fortement. Après Didier, je suis entrée dans la classe de Christophe Brandon, au Conservatoire de Gagny, en Seine-Saint-Denis, et je resterai dans cette classe – en flûte classique – jusqu’à mon Bac, soit presque huit ans…

 

M.M. : Tu avais opté pour des classes aménagées ?

D.J. : Pas du tout. J’ai eu mon Bac (littéraire) de façon classique. Non, la musique, à cette époque, c’était vraiment « à côté ». Mais, vers quatorze/quinze ans, ça m’aurait bien plu… parce que je rêvais d’entrer au C.N.R. de Paris, en flûte traversière classique. D’autant que mon frère Yann venait d’y entrer. malheureusement, j’ai échoué au concours d’entrée. Alors j’ai mis les bouchées doubles pour pouvoir réussir le suivant… mais malgré toute mon envie, je l’ai encore loupé. Je ne te cache pas que , sur le moment, je me croyais sans aucun talent et j’en étais très déçue. Jusqu’au Bac, je garderai la musique pour mon seul plaisir, et je me suis dirigée vers un BTS Hôtellerie-Restauration. Mais, avant ça, j’ai eu envie de changer d’air, et je suis partie en Grande-Bretagne, dans le Sussex. Je voulais parfaire mon anglais et j’ai profité des services d’une agence qui plaçait les jeunes français là-bas, pour les faire travailler… presque gratuitement. Je vais rester huit mois en Grande-Bretagne et oui, j’ai appris l’anglais. Ma flûte m’a accompagnée là-haut bien sûr, déjà à cette période, je pouvais me débrouiller seule, sans professeur ni cours.

Après ces huit mois, je reviendrai sur Paris pour passer mon BTS, avec l’option « gestion hotellière ». Mais j’avais encore l’envie de repartir. Ce métier m’a conduite dans quelques restaurants de luxe, j’ai même fait deux ans de sommellerie, et puis, j’ai eu l’opportunité d’aller travailler dans un restaurant… en Afrique du Sud. Mon profil correspondait bien à ce qu’ils cherchaient. Au départ, je pensais partir pour une durée de deux mois, le temps de « lancer l’affaire », mais au final, cela m’a tellement plu que j’y resterai deux ans, assurant la co-gestion du restaurant. Côté musical, je jouais toujours, mais c’était souvent seule, avec une approche, je le reconnais, assez erratique. En revanche, j’allais très souvent dans les concerts. Tu trouves pas mal de choses à écouter, sur Capetown, assez sympa….

Lorsque je rentrerais en France, ce sera à l’âge de vingt-sept ans.

 

M.M. : Pour te lancer, enfin, sur ta voie musicale ?

D.J. : Pas encore, non. J’avais l’envie d’ouvrir un restaurant associatif culturel à Paris. Je voulais associer mes compétences et mes passions. Ça partait dans plein de directions, la programmation musicale, bien sûr, mais aussi la poésie, et plein d’autres choses. Je voulais évoluer dans quelque chose de radicalement différent du monde des « trois étoiles », tout en restant dans l’univers des arts de la table que j’ai toujours aimés. J’ai cherché pendant quelques temps, en faisant le tour de Paris, pour trouver LE lieu à gérer. Mais je me heurtais soit à des rideaux fermés, soit à des refus. Les demandes que l’on me faisait, c’était pour du bénévolat… Bref, je tournais un peu en rond.

C’est alors que mon frère Yann m’a proposé, pour son collectif Coax, un rôle de coordinatrice / chargée de production. Et moi, je ne savais pas du tout ce en quoi ça consistait, même si je connaissais parfaitement son collectif, puisque j’allais souvent voir mon frère en concert. En confiance pourtant, je lui ai dit « oui », et je resterai six ans sur ce poste, côtoyant des musiciens comme le guitariste Julien Desprez, comme Simon Henocq – qui est aussi producteur et ingé-son – le saxophoniste Antoine Viard sans oublier le percussionniste Benjamin Flament. Je dirais quand même qu’à leur contact, j’ai plus appris le métier de « couteau suisse » que celui de musicienne ! Mon quotidien, c’était la compta, la production, l’organisation pour les festivals, la presse… tout un univers que je découvrais. Et en plus que j’adorais faire. Mais, tu vois, je ne me déclarai encore pas musicienne, comme si j’avais installé en moi une sorte de blocage. Mais il allait finir par s’en aller. Je faisais pas mal de stages de musiques improvisées et, pendant ces six années – dont le terme sera en 2016 – je me suis impliquée dans la « fanfare » de Fidel Fourneyron. Pendant un an. Quant à mon style… rappelle-toi que j’ai fait pratiquement dix années en classique, dans mes divers Conservatoires, mais à la maison, par contre, avec mon frère Yann (toujours lui) qui jouait un peu de flûte à bec, il « m’initiait » aux accords jazz sur le piano. Il m’en a même appris beaucoup et je dois dire que j’aimais ça. Par la suite, j’ai même accompagné mon père, aussi…

 

M.M. : Tu t’es lancée à quel moment ?

D.J. : Du temps de Coax, c’était parfois deux concerts par jour. A « La Miroiterie », c’était des « bœufs » à n’en plus finir. Mais je ne jouais toujours pas, moi, car je ne me sentais encore pas légitime. Ça paraît fou, non ? Je faisais quand même quelques sessions, avec des amis.

Et puis, j’ai monté ma propre association, « Gigantonium », pour monter plusieurs événements, que j’avais réunis sous le nom de « La Culture avec un gros Q ». Au départ, j’ai commencé avec un hommage à notre troisième frère, Olivier, un vrai mélomane bien trop tôt disparu. Olivier était auteur-compositeur, et cette idée de l’hommage m’a servie, en fait, pour créer du « sans barrières ». Car mon frère aimait toutes sortes de musiques. Il était très ouvert et, sur ce plan-là, on se ressemblait beaucoup. Ces spectacles, je les associais avec des dégustations de vins, et je faisais même intervenir la cheffe Elsa Magne. Il y avait aussi un côté « performances » de toutes sortes, pluri-disciplinaires, même si la musique y avait la plus grande place. mais je tenais à ce que, durant ces soirées, il se passe plein de choses. On réinventait les codes du spectacle. Ma première « édition » date donc de 2016, et cela s’est poursuivi jusqu’en 2019, jusqu’au premier confinement en fait. On a produit sept spectacles en trois ans. Là, pour le moment, c’est en stand-by.;

Dans le même temps, j’assurais certaines missions de production pour des tas de musiciens de jazz, notamment pour Sylvain Darifourcq. Mais, très vite, l’envie de renouer avec mon vieux rêve est revenue à la surface…

 

M.M. : J’ai envie de te dire : « Enfin ! »

D.J. : Oui… Après 2019, je me suis donnée deux ans pour arriver à un super niveau en flûte. Je voulais jouer, jouer, inviter plein de gens à venir jouer avec moi. Comme tu as pu le voir, j’ai toujours été entourée de musiciens, et j’ai pu facilement « piocher » dans tous ces contacts pour diverses sessions. A commencer, bien sûr, par mon compagnon, Xavier Camasara, qui est pianiste. L’avoir à la maison, c’est top, et Xavier s’est toujours bien impliqué pour moi. Il m’a donné le « top-départ » en quelque sorte. Nous avons commencé ensemble, en duo sur des musiques de répertoire, et notamment du répertoire brésilien… Et puis, nous avons monté le quartet « Bastille », avec le batteur Philippe Gleizes et Olivia Scemama à la basse. J’aime beaucoup le jeu de Philippe Gleizes et, très vite, je lui avais proposé une session. Et lui m’a invitée ensuite sur son projet « Band of dogs » où j’ai pu explorer un autre univers.

Avec Olivia Scemama, nous avons fait pas mal de rencontres improvisées. Notre duo basse/flûte marche bien et nous venons de sortir un album, « Pimprenelle ».

Et puis j’ai commencé à jouer avec des pédales d’effets électronique. Dans le duo « Boulevard », par exemple, un duo flûte/batterie, initié avec Guillaume Béguinot, et où je pouvais jouer ma musique. Lorsque Guillaume a stoppé l’aventure, je l’ai poursuivie avec un autre batteur, Sheik Anorak. Nous sommes sur le point de sortir un album, et puis nous allons partir en tournée..

Bon, je vais rappeler ma rencontre avec Rafaëlle Rinaudo, que tu as rencontrée il y a peu. Raf et moi étions colocs à la base. mais nous avons très vite monté un duo, un duo qui s’est transformé en trio, lorsque la batteuse Blanche La Fuente nous a rejointes.

Ce trio est devenu « Nout », et, en 2021, nous avons été élues « Jazz Migrations ». Et, du coup, cette année, nous allons faire leur tournée, parrainée par « La Dynamo » de Banlieues Bleues…

On languit…

 

 

Propos recueillis le mercredi 11 mai 2022

 

 

J’ai été ravi de te découvrir, d’apprécier ton contact chaleureux et enthousiaste. Un grand merci, au passage, à Rafaëlle, qui aura été notre trait d’union…

J’espère pouvoir t’écouter sur scène très vite…

 

[NdlR : Merci à Sylvain Gripoix pour le prêt de la photo]

Ont collaboré à cette chronique :

X