Changer le plomb en or. Un rêve fou, mais symbolique. Que l’on peut donc adapter à nombre de domaines, y compris à des personnes, a fortiori des musiciens…

Ellinoa entre dans cette catégorie. Depuis toujours, et n’en déplaise à son perfectionnisme, elle a donné à la planète Music la sensation de transformer en sublime tout ce qu’elle conçoit.

La musique ouvre, chez chacun d’entre nous, de multiples facettes de visualisation. Et sa musique à elle est remarquable pour cela…

Ellinoa
(Camille Durand)

Alchimiste du jazz vocal…

Michel Martelli : Ellinoa… ce nom vient d’où ?

Ellinoa : C’est un nom que j’ai inventé… et même avant de penser que j’allais un jour l’utiliser professionnellement. Quand j’étais jeune, j’étais assez rêveuse et j’écrivais assez souvent de petites histoires. Ce nom est le rapprochement de deux mots : ellimac, Camille à l’envers, et Linoa, un personnage de jeu vidéo auquel je m’étais identifiée. Je l’utilise aujourd’hui dans ma vie professionnelle parce que simplement, et tu en conviendras avec moi, mon nom d’état civil est très courant. Je me suis créé un personnage artistique, avec un nom évocateur. Dans un cadre purement artistique, Ellinoa, c’est ce que je suis…

M.M. : Tes débuts sont précoces. Qu’en dirais-tu ?

E. : Ma mère est chef de chœur, passionnée de transmission. Elle travaille au conservatoire d’Etampes où elle dirige de nombreux chœurs, de tous les horizons. Elle a aussi organisé dans sa vie beaucoup de stages réunissant des chanteurs amateurs. Des chanteurs qui se sont révélés à son contact. Et moi, j’ai grandi dans ce milieu, parmi tous ses « fans ». Toute petite, et par jeu (mais peut-être pas que, finalement), elle et moi communiquions en chanson… Bref… à cinq ans, je rentre dans la chorale pour enfants qu’elle dirigeait. Et à sept ans, j’attaque le piano parce que j’en ai écouté depuis que je suis très très jeune. Je crois donc que j’ai développé un sens musical très tôt, grâce à ce parcours, et j’ai encore les traces de mes premières compositions qui datent de cette époque. Le piano, pour tout te dire, c’était plus un instrument pour mes compositions que l’instrument en tant que tel.

Je crois que je peux dire que ma mère a été la plus grande chance de mon enfance. Elle est aujourd’hui très fière de moi et, aujourd’hui nous nous alimentons l’une l’autre dans nos projets artistiques…

M.M : Malgré tout, tu vas assurer aussi ton cursus scolaire ?

E. : Oui, j’ai même eu deux directions de travail. Sciences Po, et l’Université Pierre et Marie Curie de Paris VI. Mon père était professeur de S.V.T, comme on disait à l’époque, et son influence s’est faite là sentir. Je « devais » être une bonne élève. Alors pourquoi ce choix ? Et ces deux directions ? Ce parcours permettait de se former à la fois comme des personnes capables d’une bonne compréhension du monde, et aussi comme de bons scientifiques. Cette orientation venait de naître, juste pendant l’année de mon Bac. La voie m’a tentée parce que c’est, quand même, une voie assez généraliste qui m’allait, sur le moment, très bien. Quant à la musique… franchement, à cette époque, je n’y distinguais pas encore ma voie. Mes parents tenaient plus à mes études… Pourtant oui, j’avais déjà passé des auditions, mais ma mère m’avait surtout transmis des choses intuitives, plus que de la théorie, et je ne me sentais pas assez « capée » pour pouvoir intégrer un Conservatoire. Pour moi, ça voulait dire forcément un cursus lyrique, et pour ça, au piano ou au chant, je n’avais pas le niveau. Pourtant, crois-moi, ce rêve secret de musique était bien là..

En 2008, j’ai passé une audition – qui n’a rien donné – mais qui m’a donné à réfléchir. C’était pour le groupe des « Voice Messengers », dont le créateur, l’arrangeur et le pianiste était Thierry Lalo. Je n’ai pas été retenue, mais je suis arrivée dans les finalistes, et ça, c’était intéressant pour moi. D’ailleurs Thierry m’a encouragée à poursuivre…

Côté scolaire, je suis arrivée à Bac + 5, en Master… Mais lorsque je reviens sur Paris, la musique, que j’avais un peu délaissée, se représente à moi par l’intermédiaire du groupe « Yep », un octet, composé de chanteurs déjà assez chevronnés. Il y avait là un beau challenge. J’ai passé l’audition et Vincent Puech, l’arrangeur – un ex des Voice Messengers, du reste – me retient cette fois. Cette aventure était à la fois très exigeante, et très grisante. Elle a duré deux ans et demi. C’est là que je vais rencontrer Cynthia Abraham, qui a la carrière que l’on connaît aujourd’hui..

M.M. : C’est là que tu mets un pied dans le jazz ?

E. : Le cursus jazz, c’était tout nouveau. Mais Cynthia m’a montré la voie. Notamment via le DEM. En 2011, j’intègre le Conservatoire de Bobigny, dans la classe de Déborah Tanguy [NdlR : une des profs du stage de Crest]. Pour la première fois, je vais recevoir une éducation « jazz » formalisée, je vais découvrir l’improvisation, l’interprétation des standards, les arrangements… La première fois aussi où je vais « apprendre » à jouer du jazz avec d’autres comme un batteur, un pianiste, une contrebasse… Tout était nouveau pour moi, mais j’ai véritablement là découvert la culture jazz en profondeur. Jusque là, des pans entiers m’échappaient…

J’ai rencontré Carine Bonnefoy (voir ici la chronique sur « L’Ailleurs » de Carine Bonnefoy) grâce à Déborah. Carine avait un ensemble de dix-huit musiciens, et elle a eu une opportunité de travailler en Afrique du Sud. Sur un projet qui réunissait son orchestre, des musiciens locaux, et de jeunes étudiants musiciens. Elle nous a proposé ce challenge, à Cynthia et moi. Ça a été un tournant dans nos vie, tu peux imaginer. Une expérience de fou, avec des musiciens au top. Déborah, Cynthia et moi étions les « voix » de l’ensemble. Me concernant, six mois après ma première expérience entourée d’autres musiciens, j’avais là une opportunité inespérée. Qui m’a fait découvrir les grandes formations. Je me rendais compte que le jazz pouvait aussi permettre ça. Ce voyage a permis d’ouvrir en moi de nombreuses portes. Et, à l’époque, j’avais plus la culture de la musique que celle du chant…

M.M. : Quelle route vas tu prendre, ensuite ?

E. : Mon DEM en poche, je rentre au Centre des Musiques de Didier Lockwood. Ça s’est imposé à moi, à ce moment-là. Pour l’obtention du DEM, on devait présenter un projet : c’est ainsi que naît « Old Fire » , qui était la résultante de tout ce que j’avais pu emmagasiner en moi jusqu’alors. Ça a été pour moi un beau moment, car c’était la première fois que je jouais MA musique, celle que j’avais écrite. Les félicitations reçues ont fait plaisir, et, émotionnellement, l’ensemble était très fort. Certaines des compos, je les avais écrites huit ans auparavant… Plus tard, l’équipe des musiciens, sur ce projet, a changé, mais le Ellinoa Sextet a continué sa route – ou « Old Fire », si tu veux, mais « Old Fire », c’était plus le nom du projet. Sur une formule : piano-batterie-guitare-contrebasse-saxophone et chant.

Dans la foulée aussi, je vais rencontrer Sandra Dambrosio, Sandra qui va devenir ma manageuse et qui l’est encore aujourd’hui. Sandra est originaire de la région Centre, et c’est elle qui va nous trouver une date pour « l’Orléans Jazz », qui fut notre première grosse scène… Le CMDL nous a permis aussi de faire plusieurs autres dates, plusieurs tremplins également, que nous avons remportés pour certains.

Toute cette période CMDL aura été pour moi une grosse période d’émulation. Être dans ses rangs, et partir aussi sur les routes avec mon propre projet était passionnant.

M.M. : Mais, la musicienne, comment évolue-t-elle ?

E. : Une année plus tard, je vais commencer à poser les bases de ce qui sera le « Wanderlust Orchestra ». Donc, à la base, je vais commencer ce projet avec des camarades du CMDL. Tout est parti de ma collaboration avec Carine. Je te rappelle que mes débuts ont été très « autodidactes » quant à l’appréhension des Big Bands. Et puis moi, je voulais aller vers quelque chose qui me ressemble. La composition, qui me passionne, reste quand même toujours un moment très laborieux, difficile émotionnellement. Il n’y a que quand c’est fini que je peux dire que je suis fière de mon travail. Je suis très exigeante vis-à-vis de moi-même. C’est d’ailleurs surtout pour ça que je dis que ce sont des moments difficiles. Mais lorsqu’un sujet m’inspire vraiment, alors là, ça peut devenir fluide. Ou alors si je trouve le moyen de ne pas trop me mettre la pression, si je trouve directement le ton, la couleur que je veux donner au projet. Comme par exemple cet « opéra » pour enfants que j’ai écrit dernièrement, d’une seule traite. Tout dépend en fait de l’endroit où je place mon exigence !…

M.M : Tes albums, comment les conçois-tu ?

E. : Les albums que j’ai conçus à ce jour…. ils ont tous un fil rouge. C’est important. Pour « Wanderlust Orchestra », c’était assurément les « mots intraduisibles ». Pour « Old Fire », j’ai enchaîné des liens sur diverses thématiques, le fil rouge s’est matérialisé petit à petit… Et pour « The ballad of Ophelia », l’eau, l’introversion, la folie étaient là dès les premières compositions … Au départ, tout est spontané, mais, très vite, j’ai besoin d’un cadre à suivre.

C’est pareil pour les musiciens qui m’entourent. En règle générale – sauf pour « Old Fire » car il y avait quelques compositions anciennes – lorsque j’écris un morceau, je pense au musicien qui va l’interpréter. Sur le projet « Ophelia », Paul Jarret et Arthur Henn en sont de bons exemples. Arthur est, du reste, sur tous mes projets aujourd’hui. Tu sais, pour un compositeur, écrire de la musique dans laquelle chaque musicien peut se retrouver, c’est du pain béni. J’ai la chance de vivre ça aujourd’hui. Et puis, prévoir qui intervient, à quel moment il ou elle intervient, c’est top à mettre en place…

Est-ce que j’ai l’oreille absolue ? Non. Mais je m’en rapproche. A force de pratique. Je préfère l’oreille relative, beaucoup plus analytique (donc intéressante) pour moi. Ceci dit, à ce jour, c’est un détail qui ne me travaille pas particulièrement, et qui ne m’empêche pas d’avancer…

M.M. : Suis-tu aujourd’hui la route que tu voulais suivre ?

E. : C’est rigolo, ta question, parce que je me la suis posée récemment. Il y a six mois, je t’aurais répondu « oui » sans hésiter. A partir de 2015, j’ai bien avancé, tous les projets que je menais allaient dans le bon sens…. bon, j’avais les doutes que peuvent rencontrer tous les artistes à un moment ou à un autre…

Depuis quelques temps, je me repositionne en tant que chanteuse. Ce n’était pas vraiment le cas sur des projets comme « Old Fire » ou « Wanderlust Orchestra » où j’étais plus « instrumentiste de la voix ». Maintenant, et depuis quelques mois, je me suis vraiment trouvée sur le chant. Et depuis, je creuse mon sillon, et un bon sillon. Dans « The ballad of Ophelia », je suis plus en accord avec ma proposition vocale. Alors que, crois-le, je peux entendre mes doutes ou un certain manque de maturité dans les albums qui l’ont précédé.

Aujourd’hui, je propose une prestation vocale authentifiée. Un positionnement propre dans un album très personnel où j’ai vraiment trouvé ma place. En tant que musicienne, j’ai souhaité créer une musique qui puisse parler au plus grand nombre tout en étant un peu différente de ce qu’on entend d’habitude. Et puis des chansons. Des chansons où la voix va exprimer une émotion, dans lesquelles, même si on peut reconnaître un certain héritage du jazz, vont démontrer que mon univers va, aujourd’hui, beaucoup plus loin. L’album, cette fois, va raconter une histoire, les arrangements et le son ont été très travaillés… cela a été un travail très précis pour, au final, essayer de sortir une véritable pièce d’orfèvrerie. Grégoire Letouvet m’a beaucoup appuyé pour la réalisation – il a fait, notamment, tous les arrangements pour le quatuor à cordes – , quant à Nicolas Charlier, ingénieur du son ET excellent batteur, il a mis « sa patte » au service de la technique. Cet album, à la base, c’est une union sacrée entre nous trois…

M.M : Et demain ?

E. : Demain ?… ce sera d’abord ma collaboration avec l’Orchestre National de Jazz, qui est un très beau challenge qui commence mal avec cette épidémie qui nous empoisonne tous… mais 2021 et 2022 pourront nous permettre de présenter notre « récital » plus facilement..

La sortie de l’album « The Ballad of Ophelia » a été différée aussi, tu t’en doutes… (bien que l’album sorte aujourd’hui en version numérique ! voir ici ) Et puis, les groupes auxquels je participe, « Shades » et « Theorem of Joy », ont vu leurs dates annulées… mais je ne doute pas que ce projets prendront, malgré tout, une grande importance…

J’en profite pour travailler sur une nouvelle création pour « Wanderlust Orchestra ». On prendra certainement une direction un peu plus contemporaine, et il y aura une thématique autour de la ville et un dispositif technique qui fera que les spectateurs seront  vraiment plongés au cœur du son mais, bon… pour l’instant, je ne t’en dis pas plus, tout ça est encore en gestation… Nous serons en résidence, pour ce projet, en octobre prochain.

Et puis enfin, une dernière direction qui me plaît beaucoup… je suis maintenant sollicitée pour des créations. Comme c’est le cas aujourd’hui avec la Maîtrise de la Loire, la deuxième plus importante de France, ou encore le Conservatoire de Lorient qui m’a demandée en tant que compositrice. Mais ce sont là des projets qui seront de véritables partages c’est bien le plus important…

Jusqu’en 2019, je me disais que chaque année passée avait été meilleure que la précédente. Curieusement, en 2020, j’ai plus envie de me dire que la route sera encore longue. Sans doute encore un coup de l’ascenseur émotionnel qui est présent en chacun d’entre nous. Et puis ce virus agit beaucoup aussi sur le moral. Donc, tout repartira !…

Propos recueillis le mardi 31 mars 2020.

… en pleine crise du Covid 19 qui restera longtemps dans les mémoires.

Pourtant, en plein cœur de cette tourmente, ta musique nous apporte ce bout de ciel bleu, celui qui nous fait tant de bien quel que soit le style de la musique que l’on écoute.

Merci, Camille, pour ces presque trois heures qui auront été plus qu’un bout de ciel bleu au milieu de ce marasme.

Garde surtout confiance dans ton travail. Les alchimistes cherchent, mais quand ils font, ils font bien.

Et André, encore merci de m’être fidèle dans cette tâche, au travers de tes photos…

 

31/07/2019 – Ophelia au Crest Jazz Vocal

et

17/08/2019 – Ellinoa & Wanderlust Orchestra à Buis-les-Baronnies

Ont collaboré à cette chronique :

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