Interview

Entretien avec Emilie Llamas

Sa voix résonne encore le long des coursives du théâtre de Montélimar. Parmi les « voix » de la scène française, la sienne se plie volontiers à divers styles de musique, au service du spectacle comme au service de l’humain. Sa belle route n’est pas près de s’arrêter…

 

Entretien avec Émilie Llamas

 

Le piano, la flûte, mais aussi la voix… surtout la voix…

 

 

Michel Martelli : Emilie, dirais-tu que ta naissance a été musicale ?

Emilie Llamas : Je suis venue au monde dans un milieu très « tourné musique », oui. Même si mes parents n’ont jamais fait carrière. En revanche, tous les deux étaient des fans de musique, et cela a généré des heures et des heures d’écoutes diverses à la maison. De plus, nous chantions déjà beaucoup. Avec ma mère, surtout, mon père, c’était moins ça. Lui, enfant, avait tâté un peu du saxophone. Je suis l’aînée de trois filles, et mes sœurs aussi ont commencé une voie musicale, Pauline à la clarinette, et Charlotte, comme notre père, au saxophone. Mais elles n’ont pas poursuivi cette voie. Toutefois, je me souviens qu’avec ma sœur Pauline, lorsque nous chantions, nous « inventions » une seconde voix, et je pense que cette « tactique » m’aura permis de bien travailler mon oreille, comme ma voix..

A ce sujet, je vais te citer une anecdote : je me souviens d’un petit piano, jaune, un jouet, qui jouait des notes qu’il nous fallait deviner. Je me suis beaucoup servie de ce piano. Plus tard, je passerai au synthé, puis, encore plus tard, au piano, au vrai.

Moi, j’allais vers tous les styles de musique. Rien ne me rebutait. Vers cinq/six ans, j’ai été inscrite à l’Éveil Musical à Saint-Étienne, ville où je suis née. Mais ensuite, nous avons déménagé pour aller dans la ville de La Talaudière, où, à l’École de Musique, je vais commencer l’étude de la flûte traversière. Mais, tu vois, depuis mon expérience avec ce petit piano jaune, j’avais aussi envie de jouer de cet instrument. Le piano, je l’apprendrai par moi-même, en autodidacte…

 

M.M. : Tu as commencé par la flûte . Comment ça se passe ?

E.L. : Très bien. Je rentre dans la classe de Mireille Fifre – ça ne s’invente pas – et c’était très chouette, car on jouait beaucoup de petits morceaux en duos ou bien dans un ensemble de flûtes. J’ai bien sûr aussi appris le solfège puis, plus tard, je rentrerai dans l’Harmonie de La Talaudière, plus exactement l’Harmonie de La Chazotte. J’aimais beaucoup notre chef d’orchestre, qui était flûtiste aussi, Jean-François Bonura. Lui aussi a su me transmettre « l’envie » sur plein de musiques différentes. Dans cette Harmonie, on ne jouait pas que de la musique classique, et j’adorais ce côté original. Je crois vraiment que dans la musique, on peut très bien ne pas se prendre au sérieux tout en faisant de la qualité. Dans cet ensemble, nous étions entre vingt et trente musiciens, entre les professeurs, les élèves qui commençaient à avoir un certain niveau… Mireille était là, bien sûr, et nous jouions dans une ambiance vraiment très familiale. Ma sœur Pauline y rentrera par la suite, nous jouerons deux ans ensemble, et ma sœur Charlotte aussi, mais j’en ai moins de souvenirs car nous avons sept ans d’écart. Je quitterai cette Harmonie lorsque j’entrerai dans ma période « lycée », après une petite dizaine d’années passées « en son sein »…

 

M.M. : Tu savais que la musique serait ta voie, à ce moment-là ?

E.L. : Non. J’avais fait tout ce que j’avais à faire avec Mireille et, si je voulais continuer, c’était le Conservatoire de Saint-Étienne. J’étais alors dans ma période Première/Terminale, et je ne me suis pas inscrite. Je ne sentais pas encore que je pourrais en faire mon métier. J’avais envie d’avoir mon Bac, en revanche, et peut-être l’idée d’être enseignante, institutrice en fait. Je dois te dire que ma mère était elle aussi dans l’enseignement. Et, me concernant, je ne suis jamais allée à l’école « à reculons »…

En classe de Première, donc, lorsqu’il a fallu choisir une spécialité, j’opte pour la section « S ». Et les maths, autant dire que ce n’était pas mon fort. En plus, j’apprenais trois langues vivantes, l’allemand, l’anglais et l’espagnol… J’ai eu mon Bac de justesse, après avoir pris pas mal de cours particuliers, et, après ça, j’ai commencé à viser une licence. Pourquoi pas dans une Fac de Langues, puisque j’adorais ça. L’anglais, je l’ai aussi appris grâce aux Beatles ou à Cat Stevens… J’avais choisi l’allemand en première langue car, selon une idée parentale, c’était une langue plus « motivante ». J’ai donc suivi leur conseil… comme pour la flûte traversière d’ailleurs… mais je ne regrette rien.

 

M.M. : Arrivée en Terminale… une révélation !

E.L. : Oui, car en Terminale je vais découvrir… la faculté de Musicologie de Saint-Étienne. La découverte de ma vie. Je m’y suis vite inscrite – une des rares avec un Bac S d’ailleurs. Je me suis sentie d’entrée comme un poisson dans l’eau. J’ai suivi le cursus DEUG puis Licence, avec toujours la musique à côté. Je montais de petits groupes, et rien d’étonnant puisque nous avions souvent des auditions, des concerts… C’est comme ça qu’avec Hugo, un copain guitariste, nous avions monté un duo flûte/guitare. Il y avait aussi un ensemble vocal mixte, mais là c’étaient plutôt des chants classiques.

La Faculté de Musicologie, c’était vraiment ce qu’il me fallait. J’y suis restée trois ans, jusqu’à la Licence. Et puis, je me suis axée sur la Maîtrise, mais à Lyon. Et c’est ce qui s’est passé. J’arrive donc sur Lyon où, pour ma première année, je vais me consacrer à « Roméo et Juliette ». J’ai même fait mon mémoire sur cette histoire. Je connaissais les versions russes, de Tchaïkovski ou de Prokofiev, mais j’ai découvert qu’un compositeur français, Daniel Steibelt, avait lui aussi écrit un opéra sur « Roméo et Juliette » à la fin du dix-neuvième siècle. Mais il avait dû changer la fin de l’histoire car, au dix-neuvième siècle, on ne représentait pas la mort sur une scène de théâtre… Au cours de mes recherches, je vais apprendre que le manuscrit de la partition de l’opéra de Steibelt est à la Bibliothèque Nationale de France, à Paris. J’avais là un excellent sujet de recherches pour mon mémoire et c’est ce que j’ai fait, avec étude du manuscrit, et étude de la partition. J’ai essayé de ne rien omettre. Mon Maître de Recherches, Gérard Streletski, outre le fait qu’il soit très à cheval sur la typographie et qu’il m’ait fait quelques remarques à ce sujet, a été satisfait de mon mémoire…

 

M.M. : Mais tu ne t’arrêtes pas là…

E.L. : Non, c’est vrai. Pendant ma seconde année de Maîtrise, je vais aller m’inscrire au concours de professeur de musique, pour passer le CAPES d’éducation musicale de l’Éducation Nationale. C’est pourquoi je rentre à l’IUFM de Lyon et je mène mes deux voies de pair. On est là en 2002. Je vais passer le CAPES – un concours national – et je vais finir major de promotion, et onzième au niveau  national. Tout s’était bien passé et je croyais que la suite serait de même. Je me trompais. Je vais me retrouver dans des classes « classiques », avec des élèves de la sixième à la troisième, et à Villeurbanne d’abord. C’était pour mon année de formation, et j’ai dû serrer les dents, même si je ne me sentais pas à ma place. Je n’avais simplement pas réalisé ce qu’était la vie de professeure de collège. J’ai ensuite été affectée à Vaulx-en-Velin, où ce n’était pas encore ça, et ce sera ainsi pendant quinze ans, en changeant fréquemment d’établissement…

En 2006, je déménage à Saint-Amour, dans le Jura, mais à cent kilomètres de Lyon et à trente de Bourg-en-Bresse où je vais aller enseigner, mais toujours sans poste fixe. Chaque année, j’ai dix-huit classes de trente élèves, nouvelles à chaque fois. Et toujours cette petite voix en moi qui me disait que je n’étais pas à ma place… Tu vois, je ne suis jamais tombée en dépression, mais je le vivais vraiment très mal. Je pense que j’ai tenu parce que je faisais de la musique à côté…

 

M.M. : Et puis le côté « maman » va t’ouvrir d’autres portes ?

E.L. : Disons qu’à cette période, j’avais un poste adapté qui m’a permis d’aller au Centre de Formation des Musiciens Intervenants de Tours. Nous sommes en 2009. Mon poste me permettait d’aller deux jours par semaine à Tours. J’y allais volontiers car je voulais vraiment changer de métier…

Là-bas, à Tours, je vais opter pour une spécialité : « La musique et l’enfant dans tous ses lieux de vie ». J’ai tout de suite adhéré à cela. Et puis, après ma grossesse, j’ai fait une formation à Paris sur le chant parental, et j’ai découvert encore un autre monde, que je partageais avec ma fille qui venait de naître. Je lui avais écrit une chanson, pendant que je l’attendais; son faire-part de naissance était un CD. Nous avons procédé ainsi pour Inès, qui est née en 2008 et pour Paloma, qui est née en 2012. Paloma a testé le violoncelle, Inès le chant mais elles n’ont pas persévéré. Frédéric, mon mari, est pianiste de jazz, et enseigne à Jazz Action Valence…

 

M.M. : Et tes groupes, dans tout ça ?

E.L. : Sur cette période, je vais connaître mes premières expériences de scène, avec notamment le groupe « Fit’çao » – ne cherche pas, c’est du patois auvergnat et ça veut dire « il fait chaud ». Ce groupe a été créé par le guitariste Jérôme Varillon et par son cousin – qui est également et accessoirement le mien – le batteur Francis Decroix. Ce groupe réunissait aussi un bassiste – il y en a eu beaucoup – et Christophe Vial à l’accordéon, Christophe qui a connu son heure de gloire avec le groupe N&SK.

Je ferai pas mal de concerts avec eux, en tant que flûtiste, et choriste. Jérôme me laissait de plus en plus de place en tant que chanteuse…

Toujours sur Saint-Étienne, je serai dans l’ensemble « Quartier Latin » – treize musiciens au service de la salsa et des musiques latines en général, avec une grosse section cuivres, un ensemble créé par les frères Savin, Xavier qui était saxophoniste et Pierre-Jean qui faisait les percussions et le chant. C’est dans ce groupe que ma route croisera celle de Christophe Garaboux, et aussi celle du pianiste Rémi Ploton, qui tourne parfois avec Zaza Desiderio…

Lorsque j’arrive sur Lyon, « Fit’çao » a continué un peu, mais surtout, je commençais à écrire mes propres textes, dont « Ceux qui crient plus fort » – une « ode » à mes ados collégiens… J’avais aussi expérimenté le chant à trois voix, sur des reprises ou des compositions, avec Marion et Véro…

 

M.M. : Et le jazz, dans cette riche vie ?

E.L. : Justement. C’est à Lyon que je vais réellement me mettre au chant jazz, à l’école « Voix sur Rhône », où je vais prendre des cours avec Jérôme Duvivier et Adèle Bracco, des voix du jazz qui interviennent souvent au Crest Jazz Vocal. Je me souviens avoir relevé des scats d’Ella Fitzgerald et d’avoir découvert tout un univers dans lequel je me voyais bien chanter, y compris en français ! C’est dans cette période aussi que mon premier album est enregistré, avec notamment Florent Nisse à la contrebasse.

Après « Voix sur Rhône », je vais remonter un quartet, avec mon mari, Frédéric Llamas, au piano, Nicolas Soulier à la contrebasse, et Félix Moronnoz à la batterie.

Et puis en 2009 je vais créer « Emilie et Compagnie » avec, cette fois, Nicolas Murtin à la contrebasse, Félix Moronnoz à la batterie et Frédéric Sonnery à l’accordéon. Nous avons sorti deux albums, et on a fait plein de tremplins, de concerts… Une belle expérience, mais qui finit par s’arrêter. Je vais alors travailler avec une violoncelliste, Anne-Gaëlle Bisquay, qui est la violoncelliste des « Têtes Raides ». J’ai dû réarranger les musiques qui, au départ, étaient pour mon quartet, pour les adapter à une formule violoncelle. Notre duo s’est appelé « Lune et l’autre », et nous avons sorti un petit CD trois titres. Lorsque notre duo s’est arrêté, j’ai eu envie de faire un « livre-CD », sur le thème de la naissance, que je vais appeler « Le son du cordon » : treize chansons, et treize illustratrices qui ont, chacune, illustré un de mes textes. Ça, c’était en 2016..

 

M.M. : Quand arrives-tu dans la Drôme ?

E.L. : L’année suivante, en 2017. Dès le premier été, je vais aller faire l’atelier « créations » au Crest Jazz Vocal, avec Pascal Berne et Laura Tejeda – une chanteuse jazz/lyrique qui me coachera un peu. Notre atelier a pu se produire sur la grande scène du Crest Jazz Vocal; nous avions invité la chanteuse Anne Sila, et il y avait le JAV Contreband, bien sûr, dans lequel Pascal Berne, après cette expérience, me fera entrer en tant que flûtiste.

Je vais aussi intégrer l’équipe de l’association « 1,2,3… Soleil », qui chante pour les malades hospitalisés et, à ce titre, je chante aujourd’hui dans les services d’oncologie, d’hématologie, aux soins palliatifs, aux soins longue durée. A Valence, comme à Annonnay, et toujours en duo. J’ai fait déjà quelque chose d’analogue, dans le Jura, mais en pédiatrie. Cette association est d’une grande importance, dans ma vie. C’est en partie grâce à eux que je sortirai de l’Éducation Nationale. Et là, je chante dans tous les styles de musique…

 

M.M. : Mais le violoncelle te manquait…

E.L. : Je voulais continuer mes compositions, et c’est vrai que je cherchais un ou une violoncelliste. Et je vais rencontrer Pascal Coignet, grâce à une maman d’élève – violoncelliste aussi – qui me mettra en contact, au final, avec lui. Dès la première rencontre, et la première répétition, l’affaire était faite. C’était en 2019 et en 2022, l’album « Syllves » sort…

En 2019 aussi, je suis passée intermittente…

Et puis, je rencontre Nolwenn Tanet, qui cherchait une chanteuse pour monter un groupe de swing vocal. Par la suite, Sabine Sassy nous a rejointes pour former « The Memory Box ». Un album est sorti en 2021, « Drink of Dream », et, depuis, le groupe s’est agrandi avec l’arrivée d’Alexandre Bès à la contrebasse – Alex qui est professeur au Conservatoire de Montélimar. Sur l’album, tu peux trouver aussi Nicolas Serret à la batterie, et Maxime Tritschberger à la guitare.

J’ai aussi rencontré le guitariste brésilien Gabriel Marquès, dans le groupe « Bal’en C », qui compte aussi le saxophoniste Cédric Meunier, l’accordéoniste Richard Posselt et le batteur Jérôme Burillon. Moi, j’interviens à la flûte, et au chant.

Je termine en te précisant que je chante aussi dans la formation « Les Kitsch Issimes », qui se produit en trio comme en quintet, et nous proposons des chansons des années 80, revisitées dans une version jazz-swing et dans des versions… élégantes !…

 

Propos recueillis le mardi 31 mai 2022

 

Qui aurait dit, lorsque nous nous sommes rencontrés lors d’une très belle soirée musicale à Montélimar, que nous écririons ensemble ces chouettes pages de vie ?… Vive la vie, et c’est bien ce que tu incarnes. Un grand plaisir de te compter dans cette belle famille du jazz. A bientôt pour d’autres projets…

Ont collaboré à cette chronique :

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