Interview

Entretien avec Emmanuel Scarpa

Il est originaire de Voiron, en Isère, et son nom figure aujourd’hui sur la liste des grands batteurs français. Mais pas que… car il est plein de ressources, et son goût prononcé pour l’écriture se ressent dans tous ses projets.

 

Emmanuel Scarpa

 

La passion avant tout…

 

Michel Martelli : Emmanuel, comment débutes-tu ta route musicale ?

Emmanuel Scarpa : Eh bien, tu vois, je n’ai compté que sur moi-même… Je t’explique. Je ne suis déjà pas issu d’une famille de musiciens. J’ai quelques souvenirs d’un oncle par alliance, dans mon enfance, qui écoutait du jazz… mais sinon, il n’y avait aucun instrument à la maison. Scolairement, j’étais plus attiré par la littérature, et je ne m’étendrai pas sur le sujet, de toute façon très vite, l’appel de la musique a été très fort. Parce que j’aimais ça, écouter de la musique encore et encore, toujours plus en profondeur. Tu sais, c’était le temps, encore, des vinyles, et puis des cassettes, des CD ensuite… Et mes goûts se partageaient entre le rock, la pop internationale, même le métal… Donc oui, l’envie était là, sans que l’on m’y pousse.

Et puis, à Voiron, pendant les fêtes de la Musique, j’allais écouter les divers groupes sur les places de ma ville. J’étais fasciné par les batteurs, et l’instrument m’attirait. Tu sais, si j’ai pu faire une petite incartade avec une trompette, ça s’est très vite arrêté. C’est à la batterie que je vais commencer mon apprentissage, et en total autodidacte. Dans une cave, pour faire du son. A seize ans, j’ai eu ma première batterie. Mais j’aime autant te dire que, lorsque, avec des copains, on est montés sur scène la première fois, on ne savait pas jouer grand-chose… Mon premier groupe, à cette période ? C’était un trio, « M.S.D » – qui voulait dire « Maggy Sunshine Diary », le journal d’un personnage féminin de notre invention – où l’on avait créé un univers très punk-rock assez « sauvage », on ne savait pas jouer mais on était convaincus (rires).  J’étais avec les deux « Vincent » de Voiron, un à la basse, l’autre à la guitare, qui nous amenait les textes et les premières  idées musicales… très vite, on a fait nos compos à trois… « M.S.D » a duré trois ans, notre premier concert était dans l’église de Voiron … avec des amplis (rires) et tous nos potes debouts sur les bancs. Une drôle de messe… mais je t’avoue que peu de souvenirs me restent, à part une cassette. On n’avait pas les moyens d’aujourd’hui pour conserver nos archives.

 

M.M. : Toujours pas de cours, pour ton instrument ?

E.S. : Non, ça viendra plus tard, à l’âge de vingt ans… Non, par contre, par la suite, j’ai connu un véritable « choc » culturel en écoutant des groupes comme « Yes » ou « King Crimson », avec des morceaux musicaux assez développés… Et, en parallèle à ça, Stravinsky me fascinait aussi, avec sa musique très rythmique… A cette période, tout se précipitait dans mes envies, construire des musiques plus pointues, pousser de plus en plus loin les limites de mon instrument et.. l’envie d’improviser. Ce que j’ai toujours plus ou moins fait, du reste, même dans mes premières périodes où je ne savais pas encore  « écrire ».

Après cette période « M.S.D », j’ai connu ma période « AIMRA » cette école privée de jazz de Lyon, qui a disparu aujourd’hui. Là, je vais y entrer – pour deux ans – en tant qu’objecteur de conscience. J’ai préféré donner mon temps à la musique plutôt qu’à l’armée. Et ça va être pour moi un réel « basculement » : la vision de la musique telle que je la portais depuis Voiron allait exploser. Grâce à mes rencontres avec les élèves, bien sûr, mais avec les profs comme Jacques Helmus, Mario Stantchev, Pascal Berne, je vais passer du monde du rock à celui du jazz. Je commence à accrocher avec des albums merveilleux, le premier étant l’album de Miles Davis « Decoy », sur lequel j’écoutais en boucle les solos de guitare de John Scofield.

Et puis je me dois de dire qu’à l’AIMRA, ils ont toujours été super cools avec moi. J’assistais à plein de choses intéressantes, sans compensation. Et c’était génial. Mais je pense qu’ils avaient compris que je portais l’envie, et ça a été mon sésame.

A cette époque aussi, je vais rencontrer Michel Samoïlikoff, qui nous a quittés l’année dernière. Michel était un excellent pianiste, un homme discret, et très sensible. Nous avons par la suite joué très souvent ensemble notamment dans le trio Möbius, avec Rodolphe Guillard (saxs) et moi-même. Musicalement, il inventait sans arrêt, et faisait parti des personnes qui me touchaient vraiment lorsqu’il jouait les standards.

Bref, j’ai passé deux belles années à l’AIMRA… La deuxième année, je me suis inscrit au CNR de Lyon. « Par la petite porte », car on ne pouvait pas cumuler l’objection de conscience et les études, puis il fallait un diplôme de solfège que je n’avais pas… Là, je vais faire un an, dans la classe d’écriture classique, avec Denis Magnon comme professeur. 

M.M. : Et ensuite, où pars-tu ?

E.S. : Et ensuite, va se mettre en place ce que j’appelle ma « triangulaire », parce que je vais être, à la fois à Lyon, pour jouer avec les musiciens que j’avais rencontrés, à Chambéry, où je vais suivre mon prof d’arrangements et d’harmonie jazz, Brad Wheeler. Je m’arrête un peu ici : Brad, je l’avais rencontré à l’AIMRA et il est parti sur Chambéry pour y remplacer, dans l’équipe pédagogique, Pierre Drevet. Et moi, donc, je l’ai suivi – j’ai passé le concours d’entrée à vingt-deux ans – et j’ai eu aussi comme professeur Patrick Chastel un homme très généreux, très pédagogue. C’était une année pendant laquelle j’ai été une vrai éponge. Et puis enfin, Grenoble. A Grenoble où je rejoins les cours de François Luzignan, quelqu’un dont j’entendais parler depuis longtemps, et qui m’a enseigné l’harmonie, le contrepoint, la fugue mais ce cursus d’écriture classique, vraiment, ça me passionnait. Le « langage des compositeurs », je m’en suis régalé pendant six années. Avec bonheur, parce que ça m’a aussi beaucoup apporté quant à la lecture de la musique. Aujourd’hui, j’en retire encore le bénéfice car, dans l’écriture comme dans le jeu,  cela a façonné ma façon d’entendre, de construire la musique, ce qui me donne une force de proposition aux groupes avec lesquels je collabore.

J’aime aussi faire entendre que la batterie n’est pas simplement un instrument d’accompagnement. Et ça, c’est suite à deux directions bien précises que j’ai suivies dans ma vie, la batterie d’un côté et l’écriture musicale de l’autre,  ces deux directions qui se sont rejointes que bien plus tard,  après ma période d’écriture.

 

M.M. : Deux directions que tu as toujours menées de front ?

E.S. : Oui, je les ai toujours appréhendées en parallèle et je rajouterais la troisième, l’improvisation ! Je trouvais beaucoup d’intérêt à écouter de la musique classique,  autant que du jazz ou des musiques dites expérimentales, ainsi qu’un intérêt à fréquenter ces différents milieux. Je vois, aujourd’hui, le sens de ces diverses attirances. J’ai même traversé des périodes pendant lesquelles je ne touchais plus du tout ma batterie – je te parle de travailler dessus, car je jouais toujours sur scène, avec – car, dans ces moments-là, seule l’écriture comptait. Composer, voilà ce que je voulais.

Mais ces trois directions qui m’ont animées ont fini par se rejoindre.

Au bout de ces six ans, j’avais le choix de tenter la classe d’orchestration et de composition au CNSM de Paris, ou jouer avec les musiciens dont j’avais fait la rencontre. Je choisis la seconde option. Je vais revenir vivre à Lyon, et jouer dans le « Fred Escoffier Trio », avec Fred, bien sûr, au piano, et Jérôme Regard à la contrebasse. Une très belle aventure, on a beaucoup expérimenté avec cette formation.

J’ai omis de te dire que, depuis quelques temps déjà, j’enseignais la batterie. Notamment à Jazz Action Valence, ainsi qu’au 3ème cycle Jazz du conservatoire de Valence, et au Polaris de Corbas.
J’ai fait cela pendant onze ans.

Dans cette période aussi, en 2000, je vais être sollicité par « La Forge » de Grenoble  par François Raulin, Pascal Berne et Michel Mandel. Tu sais que La Forge est un collectif qui « s’est substitué » à l’Orchestre Régional de Jazz que dirigeait Gil Lachenal. La volonté était de créer quelque chose de plus collectif, et ils m’ont sollicité dès le début, car un batteur « qui savait écrire », ça leur parlait bien. Et pour moi aussi !

Là encore, ça a été une étape décisive de ma vie. Mais, avec tout ce que je faisais à cette époque, ils n’ont pas tardé à me dire que j’allais me crever en plein, et ils m’ont conseillé, au moins, d’arrêter les cours. Sauf que j’aimais ça.

Ce qui va être décisif, cela va être une nouvelle sollicitation, de la part du collectif hollandais « Trytone », très actif à Amsterdam, pour aller jouer dans le groupe  « Man bites dog ». Ce groupe, je l’avais découvert par hasard à Lyon lorsqu’il était en tournée, j’avais beaucoup aimé leur musique. Leur guitariste, Damien Cluzel, était lui-même originaire de Lyon et vivait  à Amsterdam depuis quinze ans. On a donc beaucoup échangé, et sympathisé. Et lorsque le groupe s’est mis à chercher un batteur, je me suis mis sur les rangs. Voilà comment je les ai rejoints, et cette histoire va durer trois ans, pendant lesquels je croiserai la route d’excellents musiciens, comme le saxophoniste Tobias Klein, la bassiste Mark Haanstra, l’altiste Oene van Geel, Amsterdam Klezmer Band … Et nombre de pays, Allemagne, Suède, Danemark, Norvège, pays Baltes, Pologne, Pays-Bas bien sûr. Une vraie respiration dans ma vie de musicien. Déjà, passer de Voiron à Lyon, c’était bien. Mais, même Lyon qui est un gros village, au bout d’un moment, tu connais tout le monde dans le milieu de la musique et tout le monde te connais, ce qui peut être sclérosant. Là, avec cette aventure à Amsterdam, j’arrivais dans le parfait inconnu. On ne m’assimilait à rien, ni à personne. Et ça m’a fait un bien fou, ne serait-ce que pour l’humilité… C’est aussi une période où je vais avoir l’opportunité d’écouter des tas de groupes de toute l’Europe qui proposaient des musiques incroyables, j’avoue avoir pris des sacrées claques.

 

M.M. : Paris n’a jamais vraiment eu tes faveurs ?

E.S. : Je reconnais qu’Amsterdam a été plus importante que Paris pour moi. Mais, après cette page Batave, je vais entrer dans le paysage musical parisien sans jamais m’y installer. J’y retrouvais juste mes potes – dont le saxophoniste Pierre-Antoine Badaroux – qui organisaient des rencontres improvisées au CNSMD, et qui m’ont fait rencontrer d’autres musiciens. Mais je garde de cette période des rencontres importantes, avec des musiciens et des musiciennes avec qui je joue encore aujourd’hui.

Comme la confiance à grandi un peu plus en moi, à Lyon je vais initier mon groupe « Oxalis », un quintet qui va regrouper deux saxophonistes, Rodolphe Guillard et Yves Gerbelot, Jérôme Regard à la contrebasse, Fred Poncet à la guitare, et moi à la batterie, et à la composition. Ce quintet a duré un peu plus de deux ans, on s’est produit surtout en Rhône-Alpes, mais aussi à Strasbourg et en République Tchèque.

Ensuite, en 2004 je vais former le trio « Umlaut », avec Fred Poncet à la guitare et Fred Escoffier aux claviers. Fred Escoffier avait, dans les derniers temps d’Oxalis, remplacé Jérôme Regard. Je suis quelqu’un qui part du principe que les musiciens ne sont pas interchangeables, de fait,  plutôt que de contacter un autre contrebassiste pour remplacer Jérôme, j’ai préféré faire appel à Fred qui était alors venu avec un synthé basse pour proposer une autre couleur.

« Umlaut » était un trio  « électrique », classé « Power Trio ». Avec lui, on a joué en France comme à l’étranger pendant huit/neuf ans et enregistré deux albums.

Lors de cette même période nait le groupe Marteau Matraque, une mini fanfare un peu « punk-jazz », avec la voix et la présence de Damien Grange. Cette aventure collective continue toujours depuis, nous allons bientôt sortir notre quatrième album !

M.M. : La Forge ne te perd pas de vue…

E.S. : C’est vrai, oui. Ils vont me donner carte blanche pour monter un projet. Bon. J’avais toujours des contacts, évidemment, à Grenoble comme à Amsterdam. Je vais donc créer « Les Métamorphoses », qui va mêler des musiciens des deux côtés. Ce collectif de musiciens ainsi créé a pu jouer sur de très belles scènes tant françaises qu’hollandaises. Il s’est étalé sur deux ans, je le menais parallèlement à « Umlaut ». Ce qui me plaisait c’était d’apporter une façon de jouer la batterie bien différentes dans les deux groupes. Dans « Les Métamorphoses », j’étais obligé de jouer vraiment plus soft, pour ne pas écraser le jeu des cordes et des clarinettes.

Beaucoup de rencontres de musiciens m’ont nourri. Comme celle que j’ai eu avec Marc Ducret, qui est un guitariste exceptionnel, très singulier, avec une très belle écriture, singlulière elle aussi… On a fait pas mal de projets ensemble, et Marc m’a fait entrer dans sa sphère. Tu vois, je ne suis encore jamais allé aux États-Unis, mais, comme Marc a joué avec pas mal de musiciens américains, j’ai pu ainsi en rencontrer quelques-uns.

Dans les groupes « parisiens » dans lesquels j’ai joué, je peux te citer « Radiation 10 », un groupe de potes créé par des musiciens du CNSMD de Paris, que j’avais rencontrés auparavant dans les rencontres improvisées dont je parlais plus haut.  Les musiciens, c’étaient Pierre-Antoine Badaroux au sax alto, Fidel Fourneyron au trombone et tuba, Joachim Florent à la contrebasse, Hugues Mayot au sax et clarinette, Benjamin Flament au vibraphone, Clément Janinet au violon, Mario Boisseau au violoncelle, Julien Desprez à la guitare, Aymeric Avice à la trompette et Bruno Ruder, non pas au piano, mais au Fender Rhodes.

Pendant cette même période, je vais jouer avec deux trios différents, emmenés par des musiciennes, « Alexandra Grimal Trio », avec Antonin Rayon qui est organiste, et « Sylvaine Hélary Trio », toujours avec Antonin – Sylvaine est une merveilleuse flûtiste.

Lorsque « Umlaut » s’est arrêté, j’ai enregistré l’album « Invisible Worlds » avec plein d’invité.e.s qui se sont prêtés au jeu, puis j’ai enchaîné sur un nouveau trio, « Blue Yonder », avec Bruno Ruder, cette fois au piano, et Guillaume Orti au sax. On a peu joué pour l’instant, et la dernière fois c’était au « Périscope », juste avant le confinement.

Et puis… une envie d’autre chose… j’ai souvent été sollicité pour jouer en solo. D’entrée, jouant de la batterie, j’ai dit « non ! ». Et puis j’ai reconsidéré la question. Et, en fonction de tout ce que j’avais accumulé dans ma vie musicale, je me suis amusé à « créer » des morceaux spécifiquement pour moi, pour mon instrument. Un solo dans lequel j’utilise aussi un peu ma voix. Depuis 2017, le projet s’appelle « Might Brank ».

La même année, le violoniste Clément Janinet a créé le quartet O.U.R.S – quatre musiciens de Radiation 10 – on se connait très bien, la musique circule facilement entre nous, c’est « bath ! »

J’ai intégré également les deux derniers projets de la pianiste Eve Risser, l’un avec des musiciennes malienne de Bamako et l’autre avec des musiciens burkinabé vivant en France, les deux projets avec une équipe de musiciens européens, je dois dire que c’est une rencontre musicale et humaine très stimulante !

Et puis je termine… par quelque chose dont tu vas avoir une partie de la primeur (parce que le nom, par exemple, n’est pas encore sûr).. ; je monte un nouveau groupe, avec mon camarade Bruno Ruder, encore, mais c’est un bonheur de bosser avec un gars comme lui, et Olivier Lété, à la basse électrique, et Philippe Gordiani à la guitare.

Le deal ? Des canons, des riffs, des poêmes, des impros, des juxtapositions, des croisements, autour de la musique de la fin du XIVe, une période musicale qui me passionne depuis longtemps. Je serai à la  batterie, et à la voix aussi. J’ai profité du confinement pour écrire le répertoire, je me suis bien amusé.

A suivre…

 

Propos recueillis le jeudi 21 mai 2020

 

 

Un entretien avec un batteur… mon instrument fétiche, ça devait bien se passer…

Et en effet, ce moment m’aura permis de te découvrir, Manu, avec toute ta spontanéité, ton envie débordante de musique et des projets à revendre.

See you soon, really…

 

Merci à Christian Petroz ; Mlle Dou & Bruno Belleudy  et Christian Petroz  pour les photos.

Ont collaboré à cette chronique :

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