Interview

Entretien avec Franck Pilandon

Il est originaire de la belle région d’Auvergne, puisqu’il est né à Ambert. Aujourd’hui, la vie, la musique, l’ont ramené à Clermont-Ferrand, où il continue d’étoffer une carrière éclectique très riche…

 

Franck Pilandon

La musique de tous horizons, pour tous, partout…

 

 

Michel Martelli : Finalement, Franck, l’Auvergne a su te garder…

Franck Pilandon : Elle a su me ramener au bercail, oui… Ambert a été le point de départ de cette vie qui est la mienne aujourd’hui, c’est là qu’à l’âge de six ans, je vais entrer en école de musique. Je te dis six ans parce qu’à cette époque, on commençait par une année de solfège. A sept ans, j’ai pu choisir mon instrument. Bon… côté familial, ce n’était pas trop des musiciens. Ma mère est Oranaise de naissance et, à un moment donné, on lui a demandé de choisir entre une machine à écrire et un piano… Elle a choisi la machine à écrire, ce qu’elle a eu le temps de regretter ensuite. Mon père était Auvergnat pure souche, et lui non plus n’était pas musicien… sauf qu’il possédait un accordéon qu’il utilisait dans les fêtes de famille et sur lequel – sans avoir pris aucun cours – il arrivait à jouer de beaux morceaux. Je garde en mémoire de beaux flashes de cette époque, de ces moments. Mais ça ne l’a pas décidé à embrasser la carrière de musicien pour autant. Ce que je retiens de lui, c’est qu’il avait donc tout appris d’oreille, et que c’est quelque chose qu’il a eu la bonne idée de me transmettre. Lorsque j’ai commencé le sax, donc à mes sept ans, je m’essayais déjà à jouer, avant d’avoir pris le moindre cours et en plus sur un instrument… monté de travers.

 

M.M. : Pourquoi le saxophone ?

F.P. : Par hasard, je pense. Pour faire plaisir à mon grand-père, qui était instituteur, un instit’ bercé au son de morceaux comme « La Vie en rose »… et qui a toujours adoré le saxophone. C’est, je crois, pour ça que j’ai choisi cet instrument. Et puis on n’avait qu’une idée très sommaire, très vague des autres instruments. On ne nous les faisait pas découvrir comme c’est le cas aujourd’hui. En même temps, je n’ai jamais regretté mon choix, même si j’avais eu, aussi, l’envie de partir sur un instrument « rythmique ». J’ai aussi toujours pensé que le sax a une sonorité qui se rapproche bien d’une tessiture de voix. Et puis c’est un instrument très important, dans le jazz.

Je vais rester dans cette école jusqu’à mes quinze ans, en fin de parcours classique. Mais, mon professeur Bernard Garde était très branché « harmonie municipale », et c’était bien le but de cette école : former des musiciens pour qu’ils intègrent l’harmonie municipale. Je mentirai en te disant que cette période de ma vie m’a prodigieusement intéressé…. En revanche, vers mes dix-onze ans, je squattais la médiathèque de la ville, le rayon cassettes surtout, et je ramenais à la maison des cassettes de Charlie Parker, de Stan Getz… Les écouter a été LA révélation. C’est là que je vais tomber dans cette musique-là. Sur mon appareil « double-cassettes », j’enregistrai tous leurs morceaux. Que j’écoutais ensuite sur mon « walkman »…. pour la petite histoire, à dix-huit ans, Sonny Rollins me donnera « une seconde baffe ».

Mais c’est ça qui m’a permis de m’accrocher à mon instrument. Mon professeur m’enseignait des morceaux classiques, contemporains, adaptés aux examens et franchement, ça me saoulait. A onze ans, Parker et Getz étaient devenus mes professeurs. J’ai tout appris d’oreille. Une « gamme altérée », j’ai su ce que c’était… à trente ans.

 

M.M. : Et en sortant de cette école ?

F.P. : A mes quinze ans, je vais partir pour le Conservatoire de Thiers. Avec un nouveau professeur. Ah, c’est une année qui ne va pas durer longtemps ! Deux mois, seulement… car après ça, le professeur va expliquer à mes parents que je ne suis vraiment pas fait pour la musique et qu’il faut vite que j’arrête cette voie-là ! Et, du coup, mes parents m’ont retiré du Conservatoire. En classe de solfège, par contre, j’ai continué mon parcours. Mais avec un autre professeur, le trompettiste Eric Geneste – qui a fait partie de la classe de Maurice André… A cette époque, je me suis mis à beaucoup écouter, du jazz bien sûr, mais aussi beaucoup de musiques actuelles, de rock, de be-bop… Curieusement, pendant environ trois ans, j’avais mis un peu le sax de côté. Sur Ambert, je m’étais mis… à la batterie. Notamment avec Patrick Gagne, qui est aujourd’hui sur Saint-Etienne. J’ai encore travaillé du classique, mais aussi des morceaux de Led Zeppelin, de Police…. avec mes potes du lycée, on était dans cette mouvance-là. On a donc commencé à jouer ensemble, et j’ai adoré cette période. Parce que, déjà, je composais. Nous étions une douzaine – deux guitares, deux claviers, des percus, une batterie, mon sax et des choristes… j’aimais orchestrer tous ces gens… Cet ensemble portait le joli nom de « Rutabaga ».

Ensuite, j’ai monté un premier trio – guitare, basse et batterie – avec mes copains Pierre Bernert, qui était plutôt guitariste rock-punk, et Kaj Oppenheim à la basse. J’y étais donc à la batterie, et le trio s’appelait « Noise Reduction ». On jouait beaucoup dans les bars, les boites de nuit, on n’était pas très encadrés à cette époque.

Et, pour ces deux groupes, ce n’étaient que des compositions… et d’ailleurs, c’est depuis cette période-là que j’ai gardé ce goût de la composition. On ne cherchait pas à faire de la reprise. Mais au final, tout ça a été très initiateur.

 

M.M. : Qu’est-ce qui a été ton vrai « élément déclencheur » ?

F.P. : Déjà, je dois dire que, côté scolaire, ce n’était pas tout à fait ça… Bon, j’ai quand même passé mon Bac (avec mention, ce qui en a fait hoqueter pas mal…), mais je ne me sentais pas encore partir vers une carrière musicale. La preuve… je vais m’inscrire en fac de Sciences Économiques ! Bon, d’accord, la seule fois où je vais y mettre les pieds, ce sera le jour de l’inscription… mais quand même ! Il faut te dire qu’un an avant ça, avec mes potes du trio, nous avions fait la première partie d’un groupe de rock, les « Barons du Délire ». Après le concert, et sur l’insistance de Kaj, j’avais sorti mon sax, qui ne me quittait quand même pas, et j’ai joué du Charlie Parker sur mon alto. Le pianiste des « Barons », Jean-Louis Bettarel – un super pianiste – va venir jouer avec moi, et puis, on va échanger nos numéros. Très vite, il va me proposer de rejoindre son groupe de jazz d’abord, et puis ensuite, carrément son groupe des « Barons du Délire ». Simplement parce qu’à ce moment-là, leurs saxophones partaient, et ils allaient se retrouver à deux, lui et son pote guitariste (et chant) Géraud Costet. Tu mesures le choix qui se présentait là ? C’était un groupe pro, qui faisait une centaine de dates par an… je n’ai pas hésité très longtemps, la musique a été la plus forte. Ce qui a été plutôt mal pris par mes parents. Mais, pour moi, ça devait arriver. A partir de ce moment-là, je vais rencontrer plein de musiciens et puis j’empruntais là une route qui différait totalement de celle de professeur qui était assez courante dans ma famille. Il s’en est suivi tout de même une période conflictuelle qui a duré trois-quatre ans… mais je me suis accroché.

 

M.M. : Tu étais enfin lancé ?

F.P. : En tout cas, avec cette expérience-là, j’ai vraiment posé les bases solides en moi. Le projet a duré six ans, avec une centaine de dates par an, et deux albums à la clé… On partait sur les routes parfois tout un mois d’affilée. Oui, c’était très intense. On a sillonné tout l’Hexagone. Les « Barons du Délire », c’était du rock-fusion. Je te rappelle qu’on est là dans les années quatre-vingt-dix et que c’est une période très riche sur ce créneau-là. Du trio, nous avons vite reformé un… quintet dans un premier temps, avec Claudius Dupont à la basse et Fred Adler à la batterie, sextet ensuite avec le tromboniste (et bassiste) Stéphane Robert qui nous a rejoints… Le groupe a duré jusqu’en 1999.

Mais ensuite… eh bien, j’avais évolué, musicalement, et j’avais de plus en plus envie d’aller vers des musiques très variées. Sans perdre de vue que ma « langue natale » était le be-bop, le jazz, je voulais faire du « free-jazz », en y mêlant l’énergie du rock. En fait, je recherchais tout ce qui était expérimental… Et puis, monter sur scène… j’en avais un peu assez. J’avais plutôt envie de « ré-interroger la musique ».

Une rencontre importante va arriver là. Sur Clermont, je vais croiser la route de Clément Gibert, qui est clarinettiste. Il est aussi le fils d’Alain Gibert, malheureusement décédé en 2013, qui était tromboniste et un des fondateurs de l’ARFI – l’Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire, qui est un collectif d’une trentaine de musiciens. Très expérimental. Très intéressant.

Avec Clément, nous allons former le quartet « Bomek », avec Stéphane Arbon à la contrebasse et Sylvain Marty à la batterie, et nous allons faire partie du collectif « Musique en friche », un collectif de douze musiciens sur Clermont, où je vais beaucoup travailler.

Alain Gibert était un grand compositeur et, dans ce collectif « Musique en friche », nous allons développer pas mal de projets.

 

M.M. : Et pourquoi quittes-tu tout ça ?

F.P. : Parce que je suis alors en couple avec une fille qui doit partir sur… Tours. Donc, je la suis. Et là-bas, je vais faire la connaissance de Jean Aussenaire qui était – il est décédé aussi – clarinettiste et sax. Dans cette période, j’allais faire pas mal de jams au « Petit Faucheux » qui, s’il est aujourd’hui un club de jazz très côté, était à l’époque une petite salle au fond d’une ruelle… Je vais aller y voir de nombreux concerts et, même si je jouais pas forcément beaucoup, j’échangeais beaucoup avec Jean Aussenaire. J’ai écouté les conseils qu’il me donnait, je pense que c’est là que je me remets dans les rails du jazz. Ce qui est drôle, c’est que Jean se retrouvera à l’ARFI, quelques dix ans plus tard.

Après Tours, mon amie part… sur Paris. Je pars donc à Paris. Mais là-haut, j’avais plus envie de faire de la pédagogie musicale. Et pour ça, je visais le DUMI, le Diplôme Universitaire de Musicien Intervenant. Ils ne prenaient que vingt personnes, mais je me suis inscrit aux tests. Et j’ai été pris. Pour pouvoir intervenir en milieu scolaire, j’ai suivi deux ans de formation sur Paris. Je faisais quelques jams au Sunset, mais je n’avais plus trop le temps.

Parce que j’étais très motivé pour faire de la musique avec des enfants. Et, dans cette activité, j’ai rencontré des gens incroyables. Pour moi, c’était la plénitude, même si j’ai pu travailler dans les quartiers nord de Paris, ou en Seine Saint-Denis où la violence est fréquente, y compris en écoles primaires… Mais bon, à Bondy par exemple, on avait quand même monté un spectacle. Tout ça demandait une énergie de dingue.

 

M.M. : Et puis… l’appel pressant du pays…..

F.P. : C’est ça ! En 2003, je finis par revenir sur Clermont-Ferrand. Pour retrouver mes potes, pour refaire de la musique… et dans un autre cadre de vie. Chance ! Un poste de « dumiste » (cf. DUMI : Diplôme Universitaire de Musicien Intervenant) se libérait à Thiers. Et figure-toi que là, je retombe sur le professeur qui avait conseillé à mes parents de « fuir » la musique ! Bref.. à l’école de Thiers, je vais rester quatre ans. Petit à petit, je vais monter un atelier jazz, des chorales aussi, de quatre-vingt gamins. J’étais musicien intervenant et je kiffais ça. Mais on m’a demandé de plus en plus… les derniers temps, je gérais quarante-cinq classes dans une seule semaine, dans les huit écoles de la ville. Parce qu’à côté de ça, je faisais des concerts ! Avec Alain Gibert, nous avions créé un « ciné-concert », sur de vieux films Super 8, qui s’appelait « L’œil du Pharmacien ».

En 2003, je monte le trio « Les Trois Moustiquaires » – guitare, batterie et sax – avec Pascal Chassagny à la guitare, et Stéphane Werner à la batterie. On proposait du jazz festif, populaire et surtout improvisé. On a joué en France, en Europe, pour tous styles de publics. Crois-moi, c’était la fête à chaque fois.

Jai eu l’occasion de faire des ateliers avec des tas de personnes différentes. Avec des enfants, on l’a vu, mais aussi avec des enfants trisomiques, des enfants autistes (un atelier par semaine). J’en ai aussi fait en milieu carcéral. J’ai monté des spectacles avec des enfants sourds, aussi… Toutes ces expériences m’ont nourri. Humainement, tout a toujours été très fort. Mais tu peux comprendre aussi pourquoi la vie de « saltimbanque » m’a rattrapé.

 

M.M. : On parle un peu de tes formations ?

F.P. : Volontiers… Depuis 2009, j’ai monté un quartet jazz « Pilharmonik Band », avec Dominique Mollet à la basse, Bruno Martinez au piano et Rémi Faraut à la batterie. Avec cet ensemble, on a reçu le Prix Composition au Festival de la Défense en 2011, et le Prix Soliste au Festival « Esprit de Jazz » de Paris, en 2011 aussi. Et on a fait pas mal de dates. D’ailleurs, Bruno m’a, en retour, invité dans son quartet. J’ai joué aussi dans le « PG Project », le septet de Pierre Guicquéro. Sur deux albums.

Dans le projet du guitariste Dominique Carré – beaucoup de concerts et un album.

Dans le groupe « Meï Teï Shô », avec le batteur Germain Samba, qui est un copain d’enfance, Boris Kulenovic à la basse et Bruce Sherfield au chant.

J’ai aussi monté un quintet, « Sing and Swing », où l’on reprend des standards du jazz mais improvisés, avec Emmanuel Garrouste au piano, Josselin Hazard à la batterie, Dominique Mollet à la contrebasse et, surtout, Jessica Martin Maresco, au chant.

J’ai participé au projet de Charles-André Wentzo, « Ellington » avec Fabien Mille et Lionel Grivet

En 2015, je vais monter un Big Band, le « Blackstone Orchestra » qui compte dix-sept musiciens. Là, ce sont des compositions personnelles. Tu retrouves des gens comme Gaspard Baradel, Gaspard que je retrouve dans le « Moutin Blowin’ Quartet », avec François et Louis Moutin.

Dans les projets plus récents, je peux te citer « Solar Ship » un projet électro-jazz / musiques africaines, un quintet, avec notamment Pierre Larrat au vibraphone, Jérémy Hegay à la batterie et Anthony Miranda à la basse.

 

… et je termine par un trio, né il y a un an seulement, le « PilTrio », toujours avec Dominique Mollet et Josselin Hazard. Nous avons invité le trompettiste Julien Alour. Pour jouer dans la merveilleuse salle de Cournon d’Auvergne, « La Baie des Singes », un vrai « phare » dans la région avec qui je suis partenaire depuis quatre ans. Nous y ferons une « résidence » en novembre prochain, c’est une salle dans laquelle nous avons déjà fait des « workshop » avec le Blackstone.

Sympa…

 

Propos recueillis le jeudi 07 mai 2020

 

 

Merci à Franck Benedetto, fournisseur de clichés sur ce coup-là, qui m’a gentiment aiguillé sur Franck Pilandon. Ça doit venir du prénom !….

Merci à toi, Franck P, pour ta bonne humeur, ta simplicité et… ton investissement tant au plan du musicien qu’au plan humain. Tu témoignes que les deux vont souvent de paire.

A te voir, toi aussi, sur scène, bientôt…

 

Discographie exhaustive :

  • Barons du Délire « live à Rezé » 1994 – « Bienvenue en France » 1997
  • Les Ejectés « Gangsta Skanka » 1999
  • Quartet Bomek « éponyme » 2004
  • Les Trois Moustiquaires « Le monde de la Win » 2006
  • L’ Auvergne Imaginée « L’oeil du pharmacien » 2006 
  • Dominique Carré Swing quintet « Live au diapason » 2007
  • La Marmitte Infernale (ARFI) « Envoyez la suite ! » 2007
  • Mei Tei Shô « Take a ride » 2008
  • Bruno Martinez Quartet « Face à phase » 2009
  • Fanfare Les Défrichés « Treize à table » 2009
  • PG Project « Bleu outre mémoire » 2010
  • Drifting Box Celebration « éponyme » 2011
  • L’ Auvergne Imaginée « Troubler Canteloube » 2013
  • Drifting Box Celebration « Noeud-Col » 2013
  • PG Project « Back from N.O » 2014
  • Blackstone Orchestra « Du vent dans les feuilles » 2016
  • OumTcha « Swing toujours tu m’intéresses » 2018
  • Duke’s Place Quartet « New Ellington Project » 2019

Ont collaboré à cette chronique :

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