Interview

Entretien avec François Gallix

Il est natif de Mâcon. Une ville qui, musicalement, a beaucoup apporté au jazz français. Grâce à son action et celle de ses copains du moment, notamment. Il est aussi pas mal placé dans le classement des meilleurs contrebassistes français.

 

François Gallix :

De l’humanité, derrière chaque corde de la contrebasse.

 

 

Michel Martelli : François… de quelle façon Euterpe s’y est-elle prise, avec toi ?

François Gallix : Déjà, la vie m’a donné deux parents très investis dans la musique, à des degrés divers. Ma mère était musicienne classique, elle était violoniste. Mais aussi chanteuse au sein d’un chœur classique, l’Ensemble Vocal de Lyon, qui était dirigé à l’époque par Monsieur Cornu. Là, je te parle des années soixante-dix… Cet ensemble tournait en France, et aussi un peu à l’étranger. Je pense avoir été bercé, pendant sa grossesse, aux oratorios de Bach ! Mon père, lui, n’était pas à proprement parler « musicien », mais c’était un amoureux de la musique, de toutes les musiques et du jazz en particulier. A la maison, tu imagines, un nombre incalculable de disques… Ça, c’est pour le décor familial.

A côté de ça, à Mâcon à cette époque, tu trouvais le « Jazz Club de Mâcon » où nous allions écouter des tas de concerts. Un lieu assez tourné vers  le New-Orléans, mais qui organisait aussi, chaque année, un Festival où, une année, j’ai pu aller écouter Chet Baker… Et, en plus du Jazz Club, la ville comptait aussi un Centre d’Action Culturelle très dynamique, et très organisateur, aussi, de multiples concerts. Comme tu peux le voir, nous avions de la chance, à cette époque, sur cette ville où j’ai pu écouter nombre de musiciens américains ou anglais, notamment des gens comme le clarinettiste anglais Samy Remington.

 

M.M. : Et ton histoire d’amour avec la contrebasse, elle va débuter comment ?

F.G. : Timidement, d’abord, mais pas de mon fait. A la fin des années soixante-dix, la contrebasse, pour un gamin, c’était niet. Trop grand… Et moi, de mon côté, alors que je n’ai que cinq ans, je vais aller écouter, pendant un concert, une contrebassiste qui était une grande dame aux cheveux blonds, et qui avait plein d’autocollants sur son instrument ! Et j’avais flashé sur elle… sur la contrebasse ! Et puis, j’ai eu de la chance. Parce que Mâcon, plus précisément son Conservatoire, a été l’un des trois Conservatoires, en France, à toucher des contrebasses pour enfants – à leur taille. Les trois, c’était Paris, Nice… et nous. Donc, à cinq ans… hop, au Conservatoire, sous la direction de Jean-Marie Verne, qui était mon professeur. Jean-Marie a formé énormément de musiciens. C’était lui même un très grand contrebassiste, qui jouait à l’Orchestre National de Lyon, vraiment un grand musicien. A ses côtés, j’ai pu progresser vite. Comme les contrebassistes étaient assez rares, à partir du moment où tu commençais à te débrouiller, tu étais sûr de jouer. C’est comme ça que, petit à petit, j’ai pu intégrer nombre d’orchestres de la région de Mâcon. Comme j’étais dans une phase d’apprentissage « classique », une formation que j’ai suivie de huit à quinze ans, c’était « l’orchestre des jeunes » les lundis, l’orchestre de chambre les mardis, l’orchestre symphonique les mercredis… et je t’en passe.

A quinze ans, après donc sept années passées au service du classique, j’envoie tout promener. Et pas parce que le jazz frappe à ma porte à ce moment-là. Le jazz, chez moi, il avait toujours été présent. Mais j’avais envie de faire « tourner » mon instrument sur autre chose que du classique. Le classique m’avait permis « d’apprivoiser » mon instrument. Et grâce à cet apprentissage, le jazz a été plus facile, pour moi, à aborder. En revanche, mes parents me poussaient à bosser, encore et toujours, sur mon instrument. Et ils avaient raison.

 

M.M. : Et puis… nouvelle opportunité…

F.G. : Oui, c’est vrai, avec… les stages « Jazz pour enfants ». En 1986, « Jazz en herbe » commençait ses stages, et, en plus, à Mâcon ! Dans ce concept, les jeunes, de dix à seize ans, étaient mis en immersion complète dans la musique de jazz, pendant dix jours. Et, crois-moi, pour un gamin, le jazz de dix heures à vingt-deux heures… c’est un choc. Mais bon, ça se fait. De plus, « Jazz en herbe » nous emmenait régulièrement au Festival de Jazz de Cluny, qui avait à l’époque un sacré bon rayonnement, pour y écouter des concerts exceptionnels. J’ai pu y écouter Joe Lovano, le saxophoniste et clarinettiste américain, ou le guitariste – américain aussi – John Abercrombie…

Ces stages, je les ai suivis de douze à seize ans. A seize ans, je vais quitter le Conservatoire, après, la dernière année, avoir suivi une année en classe de jazz. Je te rappelle, on a dû déjà te le dire, que les classes de jazz s’ouvraient seulement à cette époque, en France. Auparavant, c’était tabou. Dans cette année, Jean-Noël Beriat était mon prof – il était bien sûr lui-même contrebassiste, et Bruno Simon, le guitariste, gérait l’atelier jazz.

 

M.M. : En sortant du Conservatoire, tu rentres où ?

F.G. : A  seize ans, j’ai voulu tenter l’E.N.M de Villeurbanne. Je vais y entrer… et, quelques mois plus tard, en sortir. Cette aventure m’a juste permis de mettre un pied à Lyon. Mais je fréquentais plus le « Hot Club », qui va me permettre de rencontrer des musiciens qui vont compter dans ma vie  professionnelle. Notamment Eric Prost, que j’avais déjà croisé au Conservatoire de Mâcon et avec qui j’ai toujours partagé une certaine « dynamique jazz ».

En cette période – je te parle là de 1993, par là – c’était beaucoup de présence au Hot-Club, mais aussi sur les pentes de la Croix-Rousse, où tu trouvais un nombre important de lieux alternatifs pour jouer. Et où il se passait beaucoup de choses. Là, oui, j’ai commencé à vraiment travailler, c’était cinq/six soirs de jeu par semaine. Dans des lieux comme le « Café Musique », « l’Albion » ou encore « Le Phébus »… On y jouait « à l’ancienne », comme on disait « à l’arrache », mais qu’est-ce que c’était sympa.

Outre Eric, les autres potes, c’étaient Laurent Sarrien, et David Sauzay, d’abord. Et puis, progressivement, d’autres nous ont rejoints, comme Gaël Horrelou – que j’ai connu élève ingénieur – il a suffi d’un bœuf au Hot Club pour que ça matche entre nous, et puis Philippe Pipon Garcia, qui était un peu plus âgé que nous, à la batterie bien sûr, Jean-Loup Bonneton à la guitare, Laurent Courthaliac au piano et Fabien Marcoz à la contrebasse comme moi. Jean-Loup a longtemps été « l’âme » du Collectif, à savoir LE compositeur (de génie), comme il y en a peu.

 

M.M. : Un Collectif qui va atterrir… chez toi !

F.G. : Sur le coup, on a tous compris que quelque chose allait naître de notre rencontre. Quelque chose de sympa. Alors, oui, on s’est rabattus sur Mâcon, parce que mon père a mis, à ce moment-là, à notre disposition ses deux caves. Une servait de bar, l’autre de salle de spectacle… Et on avait peur de rien. Dans ces 50 m², on mettait un piano quart-de-queue, deux batteries, deux contrebasses, une guitare et trois sax. Et quarante places pour le public ! Eh bien, malgré ces conditions spartiates, la sauce a pris, et elle a bien pris. On avait bien sûr monté une association, pour gérer l’affaire et on a fonctionné comme ça pendant des années, « officiellement tolérés » ! La Mairie nous suivait, parce que l’équipe municipale avait bien compris que ce que nous proposions au « Crescent » – puisque ça s’est appelé comme ça – était vraiment unique. Je ne crains pas de dire que notre propre expérience a servi d’exemple à plein de collectifs par la suite. L’histoire a fait boule de neige.

Mais on était jeunes, totalement enragés, plongés dans le jazz jusqu’au cou… il nous arrivait de faire parfois vingt-quatre heures de jazz non-stop. Mais on aimait ça. Et notre « petite entreprise » a vu arriver très vite des musiciens de partout.

 

M.M. : Le « Crescent » est toujours là ?

F.G. : De 1995 à 2013, il est resté au même endroit, oui. Les cinq premières années… c’était hors normes. On ouvrait cinq soirs par semaine, y compris le dimanche. Les musiciens que nous invitions, que nous faisions venir, étaient payés avec « nos » cachets, puisque nous, nous jouions « bénévolement »… A l’an 2000, certains d’entre nous ont pris une autre route, que leur commandait leur carrière, ou ont changé de région. Ou arrêté carrément la musique, comme Jean-Loup… Ça devait fatalement arriver. Parce que les premières années, on était toujours tous ensemble, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. C’était beaucoup.

Aujourd’hui, c’est très compliqué de se retrouver tous les neuf ensemble. Mais il m’arrive de jouer épisodiquement avec Gaël, avec Pipon, avec Laurent ou David.

Et puis, j’ai initié quelques projets sympas, comme « AfroJazz », avec le Burkina-Faso, « Akoustik Trio », avec le Québec, « Ambivalence », avec l’Américain Ben Solomon, ou encore avec le « Matthieu Rossignely Trio, en Suisse…

 

M.M. : Et toi, en 2000, tu fais quoi ?

F.G. : Je suis resté quelques années sur Mâcon – avec ma femme Linda, qui est pianiste – jusqu’à la naissance de notre fille Alice, en 2004. C’est vrai que, de 2000 à 2004, je me suis retrouvé un peu seul au « Crescent », parce que tous voyaient leur carrière commencer à prendre de l’importance. Mais moi… c’était toujours dans la maison de mon père. Ça a donc continué de tourner, avec des hauts et des bas, mais ça ne s’est jamais arrêté. Jusqu’en 2005 où, avec femme et enfant, on met le cap vers le sud de la France. Envie, ou besoin, d’aller voir ailleurs.

C’est en 2013 que le « Crescent » a définitivement quitté la « maison-mère » qui l’avait vu naître. Mon père a été présent dans les « années sauvages », quand on tournait sans subventions, juste avec la passion qui nous animait. Mais quand j’y repense, ce côté-là m’allait très bien parce que je me retrouvais dans l’aspect humain des choses. La taille des projets, je m’en moque un peu. Je suis très bien « hors » les gros festivals, « hors » les gros ensembles subventionnés. Je me considère plus comme un artisan que comme un artiste. Chaque jour, on doit se remettre en question.

Donc, en 2006, nous allons nous installer en Ardèche, dans les environs de Lamastre. Dans un coin assez sauvage. Musicalement, on repart à zéro. Juste avec notre réseau, car Linda connaît beaucoup de monde, elle a joué avec plein de gens.

C’est mon truc, ça, rassembler les gens. Mon père était comme ça aussi. Donc, à peine installé en Ardèche, je vais commencer par regarder autour de moi pour voir un peu qui je vais pouvoir fédérer. C’est comme ça que vont arriver sur ma route Benoît Thévenot, Manhu Roche, avec qui je vais commencer à jouer en Drôme-Ardèche… Avec Linda aussi, bien sûr.

 

M.M. : Tu es plus sur le « vraiment local », aujourd’hui ?

F.G. : Mais tu sais que ce n’est pas si mal que ça ! Entre Lamastre et Alboussière, on a fait nombre de « petites scènes ». De 2007 à 2015, tous les étés, on jouait à la brasserie « Les Chopes du Moulin » de Lamastre, avec Josselin Perrier, Pierre Lafrenaye, trompettiste du Québec, François Théberge, Nicolas Serret (batteur).

Avec Nicolas Serret et Benoit Thévenot, nous avons monté le « Magnetic Orchestra ». Un trio qui a beaucoup tourné, qui a accueilli la chanteuse Anne Sila pendant six/sept ans. On a fait des centaines de concerts, jusqu’à Vienne. Et de grands festivals.

Mais j’ai eu la chance, aussi, de partager la scène avec des gens comme le batteur Charles Bellonzi, un mec incroyable qui a joué avec Bud Powell, Martial Solal, Dexter Gordon, Lou Bennett, et tant d’autres. Il a ensuite rejoint, pendant quinze ans, la team de Claude Nougaro. Je le considère un peu comme quelqu’un de ma famille. Et j’aime ce genre de rapport avec nos aînés qui ont tant donné. Comme avec le saxophoniste américain Tony Pagano, qui est aussi un super peintre…

Maintenant que j’y repense… ça a toujours été mon but de faire jouer des musiciens dont on n’entendait plus forcément parler. Et, dans le Collectif Mu, c’était un peu ça, aussi. Je trouve vraiment que, dans le jazz, beaucoup disparaissent sans avoir recueilli la reconnaissance qu’ils méritaient.

Tu veux que je te dise un de mes rêves, aujourd’hui ? Ce serait d’ouvrir une sorte de « maison d’accueil » ou de retraite, pour les musiciens de jazz. En Ardèche, matériellement, j’ai ce qu’il faut pour mener à bien un tel projet. Mais c’est quelque chose qui me tient particulièrement à cœur.

Sunny Murray, Steve Grossman, d’autres… ont connu leur heure de gloire, mais aujourd’hui ? Les voir tomber dans l’oubli me désole.

 

M.M. : Les « Permutants », c’est quoi ?

F.G. : On va dire un projet de renaissance, dans l’esprit de ce qui avait animé les débuts du Collectif Mu. Avec une partie de la musique que nous jouions, un peu revisitée. Ce Collectif, créé en 2016, a réuni Géraud Portal à la contrebasse, Etienne Deconfin au piano, Nicolas Thé et Arthur Declercq à la batterie, Julien Chignier au sax alto, David Sauzay et Stéphane Moutot au sax ténor et à la flûte, Sébastien Joulie à la guitare et Boris Blanchet au sax ténor. Et moi.

Avec ce Collectif, nous avons sorti deux albums.

Et puis, je rejoins aussi parfois mon copain de vingt-cinq ans Manhu Roche, sur son quartet hommage à Michel Petrucciani, avec Pierre de Bethmann au piano et Stefano Cantini au saxo. Jouer avec Manhu, c’est du bonheur. Outre mon copain, je considère qu’il est un des meilleurs batteurs européens, et, humainement, c’est quelqu’un qui a tout compris. On partage, lui et moi, ce côté « artisan » dont je t’ai déjà parlé. J’y reviens un peu : quand tu as vingt ans, tu « fais le métier », tu tournes, tu enchaînes les concerts, tu fais des albums… Mais, au bout de quelques années, tout ça passe. Tu as plus envie de jouer avec tes potes, dans des rayons d’action plus petits. On n’a plus trop envie de cette vie de bohème, toujours entre deux avions, ou dans les hôtels.

Je me revendique aujourd’hui comme un musicien local, écologique, qui veut faire des projets sympas, hors « star system ». Des gens comme Ibrahim Maalouf, Wynton Marsalis, c’est génial. Mais c’est autre chose, qui ne me correspond pas, à moi.

Les concerts « privés », oui, ça, ça me va. Jusque, parfois, chez l’habitant. Ici, en Ardèche, c’est quelque chose qui se développe de plus en plus. Et nous, on va creuser ça. Je te fiche mon billet que c’est un concept d’avenir….

 

Propos recueillis le vendredi 22 mai 2020

 

 

Que dire ? Nos routes se sont croisées le temps d’un concert, où j’avais eu l’occasion de mesurer ton talent musical hors normes, quand tu fais valser ta contrebasse.

Je n’avais pas saisi le côté « humain » du personnage, qui l’embellit encore un peu plus. Un « pur ».

Respect, Monsieur Gallix…

 

Discographie :

 

  • COLLECTIF MU / « live au crescent » 1996 / 7th Records
    • « Don Quichotte  » 1997 /7th Records
    • E Borghi 5et « anecdotes 1997 /7 th records
    • Pacific Trio « live » 1999 7th Records (dist Harmonia mundi)
    • G Torrent : – Désert de sel /Doronjazz avec B Few et S Murray 2000
    • – World jazz sound 2005, vol1 , vol2 vol3 vol4.
    • Transition avec JS Simonoviez ,G Horellou ,Y Serra ,C Simonoviez :
    • -different way ,2004 ,
    • -power of light 2006 ,
    • -To Frank 2011
    • -multifaces 2014
  • Gael Horellou :
    • -Xplorations 2005 ,
    • -Pour la terre 2008 (avec Ari Hoenig)
  • Magnetic Orchestra (avec Anne Sila)
    • – »So », 2012
    • – »Beats & pieces » 2014 ,
    • avec E Lelann « now » en 2015
    • avec S Moutot: “June” 2015
    • Avec Tony Pagano 2000 à 2008
  • LOLO Bellonzi « abracadadrums » 2008
  • Fred D’oelsnitz « pool cue » 2008 , »flash  » 2015
  • de nombreux albums sur le label « JAZZANAS » : Afrojazz ,Bellonzi trio
  • les Permutants 2016 (jazzanas/socadisc) ,inua ,Earz ! 5et , JL Bonneton , J Bertrand New fly ,Latinbird , P Lafrenaye , J Sicard trio , Sélim Nini , Jazzanas , Ambivalence (Ben Salomon)
  • Miche  Fernandez Quartet (2016/2018/2019/2020) chez Futura Marge
  • Seb Joulie :” Resilience” ( freshsound)
  • New Fly : “Free revolution zone” (freshsound)

Ont collaboré à cette chronique :

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