Interview

Entretien avec François Rigaldiès

Il est né à Saint-Étienne, d’un père aveyronnais et d’une mère bourguignonne. Saxophoniste de grand talent, il est le fondateur du Skokiaan Brass Band… une réussite, mais quoi d’étonnant ?…

 

François Rigaldiès

 

Quand la Louisiane éclaire la musique…..

 

 

Michel Martelli : François, on va peut-être, en amont, s’arrêter sur ton parcours professionnel…

François Rigaldiès : Oui, parce qu’en effet, ce n’est pas sans lien avec mon parcours de musicien.. J’ai fait l’école primaire à Saint-Étienne, le reste, collège et lycée à Lyon où nous avions déménagé par la suite. Après mon Bac, je pars en Faculté, en économie d’abord, puis surtout en ethnologie, ensuite. J’ai passé mon DEUG en éco, puis une Licence et ma Maîtrise en ethnologie, à Lyon II. Il faut dire que j’étais passionné par les rencontres, par les relations entre les peuples… Ma maîtrise ? Je vais la construire autour de la troupe « SAABA » – une troupe de musiciens et de danseurs de Koudougou, au Burkina-Faso – pays où je me suis rendu, la première fois, à l’âge de vingt ans, avec un de mes oncles, qui faisait des échanges culturels avec ce pays. Un Centre de formation avait été créé, financé par les activités de cette troupe. « SAABA » s’est produite en France, accueillie la plupart du temps par le mouvement « Emmaüs ». Et bien sûr que j’ai eu envie de faire ma maîtrise en les prenant en exemple. Pendant les deux mois où ils ont été en tournée en France, je me suis débrouillé pour être leur chauffeur, et à la fin de leur tournée, j’étais reparti avec eux pour trois mois.. L’Afrique m’a toujours fasciné…

Après la maîtrise, en 1997, je vais travailler pour Inter Services Migrants, une structure qui avait des départements « Culture », « Sociologie humaine »… J’y ai été chargé d’études pendant deux ans, une période qui a été aussi très riche… et puis enfin, un DEA à Paris, en « sociologie des migrations ». J’ai travaillé sur, et avec, les musiciens qui étaient basés à Paris, j’en ai donc rencontré, et interviewé, beaucoup… Mais dis-toi que la musique était continuellement présente pendant ces périodes…

 

M.M. : Justement, revenons-y. Comment s’insinue t-elle en toi ?

F.R. : Je vais commencer ma vie musicale à six ans, à l’école de musique de l’Etrat. Ma prof était Mme Chassaing. Elle m’a appris les bases sans que j’en garde pour autant un souvenir précis… A six ans, tu commences par une classe de solfège, et puis normalement l’année suivante, tu commences avec l’instrument. Et moi, j’avais déjà envie du saxophone. Mais le saxophone, c’était trop lourd pour moi, trop imposant aussi. J’ai donc commencé par une année de guitare – un instrument que je n’ai, d’ailleurs, jamais trop perdu de vue, avant de commencer, à huit ans donc, le sax. D’abord à la maison, pendant environ un an, et puis à l’école de musique de Saint-Héand, où je vais rester deux/trois ans… A partir de là, je vais avoir des professeurs qui eux-mêmes seront passés entre les mains de Serge Bichon – prof au CNR de Lyon, donc une école très « classique », avec un son très typé dont, si on rêvait de jazz, on s’écartait très vite !

A onze ans, je m’inscris à l’école de musique de Francheville, avec encore d’autres profs, dont Bénédicte Devouassoux, encore une professeure très classique…. et puis est arrivé Jean Andréo, le père de Paco qui est tromboniste de jazz aujourd’hui…

Je dois te dire aussi qu’en parallèle, et dès l’âge de huit ans, je suis allé tous les ans en colonie de vacances, mais en colonie « musicale » et puis, plus tard, j’ai voulu faire des stages de jazz – que j’avais découvert vers quinze ans – je vais ensuite m’y plonger carrément dedans, et je vais y grandir. Mais au départ, ce fut personnel, car en école, le jazz était quasiment tabou…

 

M.M. : Jusqu’à Jean Andréo ?

F.R. : Jean va ouvrir l’atelier jazz à l’école de Francheville. En 1991. Et, bien évidemment, je vais y entrer ! D’ailleurs, après le Bac, et après mon inscription en Fac, je vais prendre deux années de cours particuliers avec lui.

A la fin de ma première année de Fac, je vais tenter une première entrée à l’ENM de Villeurbanne. Ce sera non. Mais ça ne me découragera pas. A la fin de ma deuxième année, je retente, et, cette fois, ça marche. A vingt ans, j’intègre le cours de Gilbert Dojat. Je ferai marcher l’ENM et la Fac en parallèle. A l’ENM proprement dite, je vais y demeurer six ans… Mes groupes ? J’en avais fait pas mal, dans mes années lycée, mais rien de vraiment marquant. En revanche, à vingt-deux ans, je vais rencontrer le violoniste tunisien Ridha Ben Mansour, qui faisait ses études à Lyon. Ridha est un violoniste exceptionnel. Le groupe qui va nous réunir va s’appeler « Zit Zitoun » et nous aurons avec nous un bassiste et deux percussionnistes. C’était une super expérience car c’est le premier projet où l’on créait quelque chose artistiquement. Elle aura duré quatre ans…

 

M.M. : Et puis des liens entre le scolaire et le musical vont se forger…

F.R. : C’est vrai. Et ça commence suite aux divers entretiens que j’avais menés pour le compte de mon DEA et dont je t’ai parlé. Parmi ces musiciens, il va y avoir Zêdess. Il est auteur-compositeur-interprête du Burkina-Faso et il va m’embarquer avec lui en tournée… C’était du reggae en français, avec un fond de rythme burkinabé. On a tourné en Belgique, en Allemagne, dans une formation où nous étions huit – Africains, Réunionnais… tous des musiciens incroyables…

En parallèle, je vais rencontrer – en 2000 – les personnes qui formeront le « Gazomètre », à la base une cave de répétition pour tous ceux qui faisaient de la salsa, de la musique africaine… Un vrai collectif. Et puis, ça s’est transformé en club, et ce fut le début de belles années pour la fête, mais aussi pour apprendre la musique. Tu sais, ce sont aussi des périodes importantes dans un apprentissage musical. Notre groupe phare, à ce moment, était le « Son del Gazo » très marqué salsa, mais, dans ces années-là, je m’évertuais à tourner dans nombre de milieux musicaux différents, et je ramenai avec moi au « Gazomètre » des tas de musiciens… Nous avons organisé aussi des bals, avec la Ville, des bals « rouges » (salsa) et des bals « blancs » (brésiliens)… Ça, c’était les années 2002-2003…

Par la suite, le « Gazomètre » s’est administrativement cassé la figure… il sera alors temps pour moi de mettre le cap sur Condrieu, là où nous sommes encore aujourd’hui, mais là, au début, j’y rencontrerai aussi une période de « vaches maigres ». Pour pallier à ça, je vais rapidement me mettre en cheville avec des « anciens » qui m’entraîneront, pendant quelques temps, sur la route des thés dansants – très formateurs, aussi. Nous en assurions un chaque dimanche…

 

M.M. : La période, aussi, d’une rencontre déterminante, pour toi ?

F.R. : Absolument, puisque je vais croiser la route des « Charentaises de Luxe ». Le concept ? Ce sont des jazzmen de Rhône-Alpes réunis pour jouer dans les rues. Je vais donc y entrer en 2003 et, tu vois, en 2020, on se voit toujours… Ce groupe existe depuis 1997, fondé par Jeff Giroud et Philippe Bostvironnois… Là, je vais rencontrer des musiciens comme Pierre Baldy-Moulinier, Christophe Metra, Nicolas Couturier, Christophe Durand… Je vais participer à la création de quelques spectacles de rue, au départ, du reste, de théâtre de rue très musical et puis, assez vite, on va travailler le côté « clown », avec la Compagnie des Nouveaux Nez – basée à Bourg Saint Andéol en Ardèche – et avec un de leurs metteurs en scène, André Riot-Sarcey…

Avec Christophe (Metra), Philippe et Jean Crozat, nous créerons le spectacle « Le Bon Jour », grâce à l’appui d’Aude Maury, qui est « un super clown »…

Mais je continue aussi d’emmagasiner les belles expériences musicales, à côté de ça. Grâce au saxophoniste Thierry Beaucoup, je vais rencontrer Bebey Prince Bissongo – un « chant/guitare » du Burkina Faso exceptionnel, avec qui je vais tourner de 2006 à 2014. Avec encore à la clef de nombreuses rencontres, et des tournées en Afrique, dans plusieurs pays d’Europe, en Algérie… Je vais avoir l’occasion de jouer avec le pianiste Karim Maurice, le bassiste Étienne Kermarc, ou le batteur Christophe Michel… Un album « live » enregistré à l’Opéra de Lyon verra le jour en 2010.

Là encore, j’ai beaucoup appris. Notamment au chant, pour les chœurs. Bebey est quelqu’un de très exigeant, du coup, tu apprends vite… et bien…

J’ai connu aussi une période « bals/fêtes votives » pendant quelques années. Une période « assez ingrate », je dirais. Heureusement, je continuais aussi diverses participations à divers groupes de salsa…

 

M.M. : Le « Skokiaan » est une de tes plus belles réussites… tu nous dis un mot de sa genèse ?

F.R. : On va le faire… chronologiquement. Et ça commence en 2006, aux « Charentaises », avec l’arrivée de Vincent Stéphan. En 2009, Vincent va recevoir « une commande » de la part de la chorale « Clap Yo Hands », un groupe de gospel, c’était un projet sur la musique de la Louisiane.

Vincent va carrément « brancher » les membres des « Charentaises » dessus, et va s’occuper des arrangements. Le spectacle qui va en découler va être joué sur Voiron, en 2009. Pour cette occasion, le chef de chœur viendra… de Bâton-Rouge. Il va trouver notre musique.. géniale, à tel point qu’après le spectacle, il parle de nous faire venir en Louisiane. Ce que nous entendons « distraitement ». Pourtant, ce projet va bel et bien se concrétiser, en 2010, et nous allons tous aller poser nos valises, pour dix jours, au soleil de la Louisiane. Ce seront dix jours assez « épiques », je dois bien l’avouer. Pourtant, juste avant de partir, alors que nous sommes à La Nouvelle-Orléans, je vais « prendre une claque » monumentale, musicalement parlant. Jusque là, je n’avais pas conscience de « la musique d’avant Duke Ellington » ou, du moins, j’en avais une vision « plutôt poussiéreuse ». Là, dans les bars, je les ai entendus, découverts, écoutés… et… choc.. J’aurais bien voulu en profiter plus, mais…

J’ai découvert le « Rebirth Brass Band », le « Soul Rebel Brass Band », Troy Andrews aussi, que l’on connaît mieux sous le nom de « Trombone Shorty »… et puis… toute cette musique traditionnelle. Une musique que je n’écoutais plus qu’en boucle, et qui me faisait mieux comprendre mon attirance pour la musique africaine, pour le jazz… J’ai aussi compris le rôle que jouait le jazz dans la vie de tous les jours de tant de personnes.

Bref… je donnais des cours de musique depuis 2003, ma compagne et moi avions deux enfants nés en 2002 et 2003, la vie de sideman… j’avais bien donné, j’ai eu envie de monter mon groupe, et ce sera le « Skokiaan Brass Band », pour lequel nous étions sept au départ, sur une formation : grosse caisse, caisse claire, sousaphone, sax ténor, trombone et deux trompettes. Autant te dire que le répertoire de base, c’est très « La Nouvelle-Orléans », très « Second Line », tu sais, cette tradition de parade qui a lieu là-bas tous les dimanches, organisés par les quartiers de La Nouvelle-Orléans. La musique joue, et puis les danseurs s’y mettent et ils progressent sur un itinéraire qui va bien jusqu’aux vingt kilomètres.

Notre travail, c’était un mix d’influences caribéennes, avec une teinte funk et quelques compos.

 

M.M. : Un groupe qui a évolué ?

F.R. : Oui. Dans mon idée, je voulais un groupe qui puisse jouer dans tous les contextes, sur scène comme dans les rues. On a tourné pas mal avec ce jazz hyper accessible, qui plaît beaucoup.

Et puis, on a appris que le centre de formation Trempolino organisait, dans le cadre de formations pour les musiciens professionnels, des stages Brass Band à La Nouvelle-Orléans. Ils envoyaient là-bas une dizaine de personnes par an. On demande. 2013 : non. 2014 : non….

Et puis se propose une session… spécifique aux groupes déjà constitués. Il en faut dix, nous sommes sept… qu’importe, trois autres musiciens vont nous rejoindre et, en octobre 2015, nous allons en bénéficier, grâce à Jérôme Bossard, un batteur nantais qui a une grosse connexion avec La Nouvelle-Orléans. C’est notre lien avec Trempolino.

Ce stage, je vais le faire (au sax ténor), avec Pierre Baldy-Moulinier et Félicien Bouchot aux  trombones, Christophe Metra, Aurélien Joly et Vincent Stéphan à la trompette, Fred Gardette au sax baryton, Christophe Garaboux au sousaphone, Philippe Bostvironnois à la grosse caisse et Christophe Durand à la caisse claire.

(à noter que, par la suite, Aurélien partant sur d’autres projets, c’est Félicien qui récupérera la trompette, et Jean Crozat qui arrivera au trombone…)

En fait, là-bas… tout le monde a pris sa claque. Le « bar » où nous faisions nos « workshops » – nos séances de travail s’appelait le « Chickie Wah Wah »… mais surtout, surtout… nous allons rencontrer  Kirk Joseph, sommité s’il en est dans le monde du Brass Band – il est membre du Dirty Dozen Brass Band, qui existe depuis 1977… Kirk nous a tout de suite mis dans l’ambiance, en nous parlant, non pas de technique musicale parce que cette musique est, techniquement, finalement assez simple, mais il nous a parlé de tout ce qu’elle véhicule, le feeling, la pensée, les émotions… tout ce qu’elle peut véhiculer est en fait infini. Il aurait pu rester une demi-journée avec nous, comme souvent. Finalement, il restera deux jours, et je peux te dire qu’il a ouvert la voie au groupe. Il nous a élevés, et nous sommes rentrés des States complètement transformés. Nous avons, du coup, travaillé d’une autre manière.

 

M.M. : Et ça se traduit par… ?

F.R. : D’abord un EP, enregistré en 2017 chez Aude Maury, « We need Music ». Et puis, dès le mois d’avril 2018, se met en place le projet de l’album qui sera plus tard « The French Touch ». Et, en amont de ça, je voudrais rendre hommage à deux personnes, particulièrement, qui nous ont aidés sur ce projet : d’abord Pierre-Alexandre Gauthier, le producteur de « Z Production », et le fondateur de la boîte « InOuïe Distribution ». Il nous a donnés l’envie d’aller plus loin.

Et Marc Glomeau, aussi, batteur, fondateur du groupe « Muddy Gurdy », qui a notamment enregistré un album dans le Mississippi. Marc nous aura appris à « porter haut nos ambitions »

Et donc, pour cet album… Kirk Joseph en est « le réalisateur », et nous avons aussi des « invités » comme le trompettiste Kevin Louis.

Notre label de production est le label Obstinato (créé entre autres avec Pierre Baldy).

Depuis novembre 2018, nous avons tous retroussé les manches, tant musicalement qu’administrativement, pour que ce projet voit le jour. Un projet dans lequel nous voulons faire passer les valeurs telles que les porte notre pays, comme la fraternité, la tolérance… et puis aussi porter des interprètes comme Joséphine Baker, Boris Vian ou Serge Gainsbourg.

L’enregistrement a eu lieu en décembre 2019, au studio de l’Hacienda, à Sainte-Colombe-sur-Gand, et tout le monde était là, malgré une période de grève assez tendue, pour cinq journées fabuleuses.

A cause du Covid, nous avons reporté la sortie de l’album au mois de novembre prochain, mais nous allons faire quelques dates, au grand complet et avec deux touches charme supplémentaires, matérialisées par les voix de Lisa Caldognetto et Cindy Pooch.

 

Une très belle aventure, qui sera suivie, je le souhaite, de beaucoup d’autres.

 

 

Propos recueillis le mardi 26 mai 2020

 

 

Un début de semaine tonitruant, avec cette rencontre. François, je te l’ai dit, les rencontres avec les musiciens de notre région sont toujours une joie intense, portée par l’évocation de vos projets et l’humanisme que vous mettez pour les annoncer. Cela aura été encore démontré avec toi. Merci

 

 

Les dates à retenir, pour le « Skokiaan Brass Band »

 

  • 29 août : Festival « Jazz au Moulin » de Lentilly (69)
  • 11 septembre : Parc Thermal de Châtel-Guyon (63)
  • 17 septembre : Jazz Club de Grenoble (38)
  • 18 septembre : Jazz Club de Savoie, à Chambéry (73)
  • 19 septembre : « Le Baron de Bayanne » à Alixan (26)
  • 20 novembre : « Toi toi le zinc » à Villeurbanne (69)

Ont collaboré à cette chronique :

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