Interview

Entretien avec Géraldine Laurent

Elle est native de Niort, dans le département des Deux-Sèvres. Son parcours musical, elle l’a bâti de façon solide et, bien qu’elle s’en défende, son talent brut a beaucoup contribué à la propulser dans le monde des sax féminins, qui nous donne déjà tant…

 

 

Géraldine Laurent

 

 

Pour que le jazz ne meure jamais…..

 

 

Michel Martelli : Géraldine, un homme a d’entrée beaucoup compté dans ton parcours. Ton père.

Géraldine Laurent : Mon père, oui, bien sûr, mais en fait c’est toute notre famille qui était « baignée » de musique, et chacun en profitait. Mes parents ont tous les deux été enseignants, mais mon père a été, en plus, conseiller pédagogique en musique pour le compte de l’Éducation Nationale. Son travail consistait à s’occuper des enfants – hors Conservatoire – de zéro à sept ans.

Et en plus, mon père adorait chanter, et il était pianiste. Mais il était surtout très fort en pédagogie.

Quant à ma mère.. elle aussi était conseillère pédagogique, mais en arts plastiques. Elle aussi aimait chanter. Et puis j’ai également un frère, plus âgé que moi de cinq ans, mais mon frère, lui, était plus parti sur un piste musicale « rock ».

Pour résumer, mon contact avec la musique a été très précoce mais, tu le remarqueras, pas de contact avec le jazz à cette époque. Oui, j’avais beaucoup de musique autour de moi, mais c’était un univers de chanson française, de musique classique et de rock par mon frère.

Je vais entrer au Conservatoire de Niort à l’âge de six ans. Mais, comme tu le sais peut-être, il y a eu une époque où on devait commencer par une année de solfège. Et pour moi, cette première année, de solfège donc, va s’avérer compliquée. Au point que je ne vais pas continuer, je vais me rabattre sur des cours particuliers. Des cours de solfège, encore, et des cours de piano « classique ». Une expérience qui a vu défiler, pour ça, plusieurs professeurs. Les cours de piano, je les suivrai jusqu’à mes quatorze ans.

 

M.M. : A quel moment arrive le saxophone, dans ta vie ?

G.L. : Il est arrivé dans mon existence avant que je n’arrête le piano. Alors que j’ai douze/treize ans.

Comment ? Eh  bien, un jour, j’assiste à une fête dans l’école où travaillait ma mère. Là, un Big Band jouait, le Big Band du Conservatoire de Niort. Et j’ai eu « un flash » à leur écoute, mais pas forcément, sur le moment, un flash sur l’instrument même du saxophone, ça aurait tout aussi bien pu être le trombone.

Il se trouve que mon père connaissait le professeur de sax du Conservatoire de Niort, où je vais retourner, alors que j’ai treize ans. Là, j’étais dans la classe de Robert Boillot, dans une classe de sax classique, mais je témoigne que Robert a été un excellent professeur. Vraiment. Et, si son enseignement était « classique », il s’occupait aussi, à côté, d’ateliers jazz. Et il poussait ses élèves à en écouter – sans perdre de vue que nos examens étaient en « classique ».

Je vais rester sur ce cursus quelques années (avec une petite pause). Je vais passer mes examens de premier, puis de second cycle. Je découvrais, par la bande, le jazz petit à petit, je commençais même à le travailler un peu. C’était l’époque où les premiers « départements jazz » naissaient.

A la fin de mon second cycle, je commence à fréquenter de façon plus poussée les ateliers jazz. Et je vais y rencontrer des élèves plus anciens que moi mais qui ont su créer chez moi une certaine forme d’émulation. Pourtant, crois-moi, je tâtonnais encore. Ça ne faisait pas si longtemps que ça que je « domptais mon instrument ».

 

M.M. : Et comment te sentais-tu, justement, sur ton instrument ?

G.L. : Mon premier vrai examen de jazz, je vais le vivre à l’entrée de mon troisième cycle . O

En parallèle, le « super sax » Sylvain Cathala avait monté le « Collegial Sax Band », un super sextet avec de très bons saxophonistes, plus âgés que moi. Et tous les sax avaient leur place au sein de ce sextet, alto, baryton, ténor… Au milieu de tous ces « pairs », j’ai beaucoup appris.

En troisième cycle, mon professeur (de jazz) va être le fabuleux pianiste hollandais Floris Nico Bunink – malheureusement décédé le lendemain du Noël 2001. Floris, c’était du très très haut niveau, il avait eu l’occasion de jouer avec des musiciens extraordinaires comme Charles Mingus.

J’ai eu vraiment beaucoup de chance de croiser la route de ce professeur-là. Son enseignement était dans la droite ligne de ce que j’avais appris jusqu’alors, avec un autre niveau.

Je vais travailler comme cela jusqu’au Bac.

 

M.M. : Mais après, curieusement, tu vas prendre une décision… un peu abrupte, non ?

G.L. : Mon Bac en poche, je vais partir sur la Faculté de Musicologie de Poitiers. Et, à cette occasion, oui… je vais arrêter le saxophone. Bien que, je le précise, toujours inscrite au Conservatoire. Je ne vais plus le toucher pendant tout mon cursus à la Fac, jusqu’à l’obtention de mon DEUG. J’ai tout de même appris, dans cette période, énormément de choses sur le « côté littéraire » de la musique. Bon, après le DEUG, j’entre en « licence » (je suis toujours inscrite au Conservatoire) et, à cette période, je vais « me booster » pour tout recommencer, peut-être pas de zéro, mais sur la voie à présent du sax jazz.

Mon compagnon, à cette époque, était un pianiste classique. Il m’a été d’une aide particulièrement précieuse dans cette période, notamment pour tous les travaux techniques. Je vais reprendre assidûment les cours avec Floris, qui avait, je le redis, un très gros degré d’exigence. Mais c’était quelque chose qui ne me gênait pas, bien au contraire. J’ai appris le jazz « à l’ancienne », c’est à dire « à l’oreille ». Pour moi, comme pour beaucoup, les deux axes jazz sont : écouter et repiquer. Ne pas plaindre le travail. Aller chercher les morceaux. Sans cesse. Au bout de cette année, je passe mon DEM Jazz. Franchement, je ne croyais pas l’avoir. Je pensais que je n’avais pas le niveau. Pourtant, le jury, sur le moment, a dû penser que je pourrai peut-être arriver à quelque chose. J’ai mon DEM, et j’ai vingt-et-un ans.

 

M.M. : Et tu te lances dans le grand bain…

G.L. : Oui. Après la Faculté de Musicologie – j’arrêterai la licence – je vais me consacrer à mon instrument. D’abord dans ma région de Poitou-Charentes. Je vais commencer, comme beaucoup, à jouer dans des bars, ici et là, certains musiciens vont m’inviter pour faire quelques petits concerts… des concerts qui auront parfois des couleurs différentes, ce qui a été très formateur aussi pour moi.

J’ai eu notamment l’occasion de jouer dans un groupe de salsa, super expérience, et aussi dans un groupe « New-Orleans » revisité, avec lequel j’ai fait pas mal de concerts et de festivals de rue.

Vers vingt-deux/vingt-trois ans, je vais décider de « monter à Paris ». Je connaissais déjà le contrebassiste Yoni Zelnik, et puis je vais rencontrer le batteur David Georgelet, et également le pianiste (et accordéoniste) Marc Leseyeux. Mon premier groupe, ce sera avec eux que je le ferai.

Mais à Paris, c’était surtout énormément de travail personnel sur mon instrument (dans ma cave, souvent). On faisait pas mal de sessions, chez David, je faisais autant de bœufs que je pouvais, en fait je ne perdais pas une occasion pour jouer. Tu sais, il n’y a pas de secret.

Mais je faisais encore beaucoup d’aller-retours avec la région Poitou-Charentes. Parce que je jouais toujours dans mon groupe « New-Orleans ».

Mais ça a été aussi le moment de quelques belles collaborations, notamment lorsque Christophe Joneau va m’inviter sur son quartet, mais je peux te citer aussi mes rencontres avec le pianiste Antoine Hervier, avec le contrebassiste Guillaume Souriau ou le batteur Eric Groleau – qui nous a quittés l’année dernière en laissant un vide.

Bosser sans relâche, faire des rencontres, et jouer… tel était mon quotidien parisien au début des années 2000.

 

M.M. : Et puis un trio va naître.. qui va être important, aussi…

G.L. : C’est vrai. On est alors en 2005. J’habitais alors dans le vingtième, et je jouais dans pas mal de clubs. Il se trouve que mon voisin, un de mes voisins, était le batteur Laurent Bataille. Et Yoni connaissais bien Laurent. On a commencé à faire une première session, à trois, pour laquelle j’amenais mes arrangements. Ça a tellement bien fonctionné que l’on s’est dit : « pourquoi ne pas se constituer en trio ? ». On jouait à « La Fontaine » qui existait encore à ce moment-là. Et puis, le saxophoniste Pierrick Pédron va m’écouter, et va me pousser à participer au « Festival de Calvi », en Corse. Ce Festival est vraiment sympa et je ne me suis pas privée pour y faire le bœuf. Je connaissais peu de monde, à vrai dire, pourtant, apparemment, tout le métier était là… J’ai aussi eu l’occasion de croiser la route de journalistes, qui m’ont bien soutenue. Comme Pascal Anquetil, ou Claude Carrière ou encore Philippe Carles.

Claude Carrière a su « mettre le pied à l’étrier » au « Time Out Trio ». Il a notamment œuvré pour que nous puissions enregistrer, et il a donné ensuite cette bande à pas mal de personnes.

A la suite de ça, des choses se sont mises en place, des musiciens ont commencé à m’inviter. je voudrais ne pas oublier de citer des artistes musicaux comme Xavier Richardeau ou Cédric Caillaud. Et puis Aldo Romano, bien sûr, qui va m’inviter dans un de ses groupes, et ma rencontre avec Francis Dreyfus qui, à partir de ce projet-là, va devenir mon producteur. Je me produirai dorénavant sous son label, « Dreyfus Jazz ». Francis aussi, en disparaissant en 2010, a laissé un grand vide.

Je jouerai aussi avec le clarinettiste Mauro Negri. Je suis reconnaissante à tous, car chacun d’entre eux m’a beaucoup apporté dans la construction de ma route.

 

M.M. : Et puis.. second projet sous ton nom…

G.L. : Tu sais, comme je ne me prétends pas compositrice, je n’enregistre que tous les quatre ou cinq ans… Avec mon sax alto, j’adore les reprises des belles œuvres existantes, et il y en a vraiment beaucoup. Et puis je reconnais que j’aime beaucoup ce rôle de « sidewoman ». Grâce à lui, je progresse.

Mon second projet, chez Dreyfus Jazz, va voir le jour en 2010, après que Francis et Aldo m’ont proposé de faire un album hommage à Gigi Gryce, le sax américain. Cette aventure, je vais la mener avec Yoni, toujours, à la contrebasse, Franck Agulhon à la batterie, et Pierre de Bethmann au piano.

Le projet, « Around Gigi », va tourner autour de morceaux arrangés de George Gryce, mais avec aussi par-ci, par-là quelques compositions.

Avec ce projet, nous avons déjà connu de belles choses…

 

Et comme je t’ai dit que j’aimais beaucoup être sidewoman, je vais refaire un projet avec Aldo,  le trompettiste Fabricio Bosso, et le contrebassiste Henri Texier, je vais collaborer aussi avec Mico Nissim, Térez Montcalm…

 

C’est le travail normal pour tout musicien. J’ai la chance de toucher à l’improvisation, en compagnie de grands musiciens. C’est top, pour moi.

Comme en 2013 aussi, avec ce projet initié par Christophe Marguet, avec le super guitariste Manu Codjia, un projet qui a commencé à se dessiner autour de Charlie Parker. L’aventure sera baptisée « Looking for Parker », et on va y ré-arranger les standards de Charlie Parker… sans la basse. C’est « Bee Jazz » qui nous a proposé d’enregistrer ce projet, qui tourne encore parfois, du reste…

 

En 2015, le pianiste Laurent de Wilde va me proposer d’enregistrer mon nouveau projet, sous son label « Gazebo ». Sur cette aventure-là, j’avais envie de revenir à une formule que j’aime, un quartet sax-piano-batterie-contrebasse. J’ai, bien sûr, rappelé Yoni.. j’avais eu l’occasion de travailler déjà avec David Kontomanou… et j’avais rencontré Paul Lay au Conservatoire. Je me suis dit que l’on pourrait très bien se réunir sur ce projet. On a , en effet, quasiment les mêmes goûts dans le jazz.

Ce sera, en 2015, l’album « At work » qui naîtra de notre collaboration, un album dans lequel tu trouves plus de compositions que de reprises.

Et puis, Laurent va récidiver, en 2019, avec « une suite » à l’album « At work ». Sur ce nouvel album, qui s’appellera « Cooking » – je dois t’avouer que j’ai une grande sympathie pour l’art culinaire – tu ne trouveras qu’une seule reprise. J’y ai ramené, en effet, plus de compositions.

Il aura été, en tout cas, une belle aventure supplémentaire.

 

M.M. : Que fais-tu, dans l’immédiat ?

G.L. : Comme l’ensemble de mes pairs musiciens, je sors de cette période de confinement qui nous a fait du mal, tout de même. Là, je suis à l’école de Lucerne, en Suisse. Je ne donne pas de cours, mais je fais partie d’un jury et c’est aussi un rôle que j’adore, car je vois de jeunes musiciens au talent déjà très marqué.

 

Au moins, tu te dis que le jazz n’est pas mort.

 

 

Propos recueillis le jeudi 02 juillet 2020

 

 

Géraldine, je vais répéter ici que ça a été une grande joie, pour moi, que de m’entretenir avec toi. Ta gentillesse, et la disponibilité que tu as su trouver pour ce moment, font chaud au cœur.

Je n’en rajoute pas sur ton talent. Tu sais ce que j’en pense, et je crois que je ne suis pas seul à penser ainsi…

 

A bientôt, à l’occasion d’une scène..

Ont collaboré à cette chronique :

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