Interview

Entretien avec Greg Théveniau

Il est né à Digne, mais, grâce à des parents voyageurs, a grandi dans des « paysages lointains ». Son parcours musical l’a conduit aujourd’hui à se faire un nom sur la scène française, aux commandes de sa basse.

 

 

Greg Théveniau

Aux Antilles comme dans l’Hexagone, la passion reste la même.

 

 

Michel Martelli : Greg, la musique va donc se révéler… assez loin, en ce qui te concerne…

Greg Théveniau : Se révéler… pas tant que ça. J’ai grandi dans des milieux favorables, oui… De Digne, où je nais (une veille de Noël), mes parents vont s’envoler vers les Antilles, la Martinique, plus précisément, où je vais passer une partie de mon enfance. Et tu sais comme moi combien la musique est présente, quotidiennement, dans ces départements. Ma première expérience, je l’aurais donc à l’école, où on « apprenait » à taper sur des percus, avec des claves ou sur des steel-drums aussi… J’avais une dizaine d’années. Et puis, après l’école, on était toujours plongé dans cette ambiance musicale. Certaines personnes commençaient à dire que j’étais doué.. bon. Moi, j’allais, à cette époque, écouter mes voisins jouer, mais sans plus.

Un peu plus tard, en début d’adolescence, nous allons émigrer vers La Nouvelle-Calédonie. Mes parents ont toujours eu la passion des voyages et le goût des rencontres. Et je crois qu’ils nous ont, quelque part, communiqué cette envie, à ma sœur et moi. Nous avons aussi tous les deux beaucoup voyagé même si, aujourd’hui, pour des raisons « citoyennes », j’ai un peu freiné sur les déplacements en avion… Bref, nous avons vécu à Houaïlou, un coin de l’île très perdu, et puis ensuite à La Foa. Mais on ne vivait même pas dans ces villes, plutôt aux abords… Toujours est-il que je rencontre là-bas deux potes, dont un jouait de la basse, et l’autre de la guitare. Un jour, alors qu’il pleuvait à verse, ils ont pris leurs instruments, et m’ont mis entre les mains une guitare…pour droitier alors que je suis gaucher ! C’était la première fois que je grattais réellement un instrument, et ça a produit quelque chose.

 

M.M. : Quelque chose de réel, pour l’avenir ?

G.T. : Non, pas encore vraiment. Là, sur le moment, je me dis que jouer de la guitare, c’est sympa, mais à la condition de le faire en groupe. Je prenais ça un peu comme un passe-temps. En fait on se débrouillait de jouer dès lors qu’il pleuvait… Mais pour te montrer à quel point je n’avais pas encore « mordu » à cette époque, sortaient les premiers ordinateurs de jeu, et ils me fascinaient. Au point, bien sûr, d’en vouloir un. Mais mes parents n’ont jamais investi là-dedans. A la place, ils m’avaient pris… une guitare sèche. Sur le coup, ça m’a dégoûté… Et, si je n’avais pas changé mes habitudes avec mes potes, la guitare, elle, restait accrochée à mon mur.

A quatorze ans, je la décrocherai. Et je vais commencer à me l’approprier, en autodidacte.

Là où j’étais, et à cette époque, tu trouvais une antenne locale de radio et une chaîne de télévision qui commençait à émettre en tout début de soirée seulement. La chaîne de radio, elle, par économie ou je ne sais quoi d’autre, passait les mêmes titres le matin, et puis le soir. La même bande. Et moi, comme apprentissage, j’écoutais les morceaux sur la diffusion du matin et je les mémorisais lors de l’écoute du soir. J’avoue que c’était un peu hybride, et pas très structuré, mais j’ai développé mon oreille comme ça. Sur de la musique country, de la bossa-nova, du blues aussi. Comme mes deux potes ne semblaient pas vouloir beaucoup avancer par rapport à ce que nous avions fait jusqu’alors, c’est là que j’ai commencé à travailler tout seul, y compris dans la prestation de petits concerts que je commençais à faire pour gagner trois sous. Mais, je te l’ai dit, je jouais, moi gaucher, sur une guitare pour droitier et puis, lorsque « j’enregistrais » des morceaux qui au réel se jouaient à deux guitaristes et que je restituais tout seul… tu imagines que le résultat était parfois… limite. Mais bon, c’était le début.

 

M.M. : Ce sont les études qui te font rentrer en France ?

G.T. : En partie, oui. J’avançais en âge et il fallait penser à l’avenir. De retour en France, j’ai quinze ans, et je vais atterrir à Brou, en Eure-et-Loire. Je vais, normalement, me retrouver au lycée local où je vais avoir la chance de croiser la route d’une prof atypique. Claudine di Vittorio était notre professeure de français qui est devenue notre professeure de musique. Déjà, elle-même était très mélomane, mais en plus, pendant son heure de cours, une grosse moitié était dédiée à « l’écoute ». L’écoute de tous les styles de musique possibles. Ça en gonflait beaucoup mais moi, ça me fascinait. Lorsqu’elle a appris que je jouais un petit peu de la guitare, elle va me présenter son fils, Axel, qui est guitariste aussi, et son frère Fabrice, plus âgé, qui, lui, est batteur de métier. Ces personnes sont véritablement devenues ma deuxième famille. Très proches. Et, bien sûr, ce sera donc  mon premier trio. Un trio dans lequel, grâce aux potes de Fabrice qui côtoyait beaucoup de musiciens, on accueillait de nombreux «  passagers ». Ce fut très important, humainement parlant. J’ai pu jouer là de la guitare sèche, de la guitare électrique, de la guitare jazz… On faisait énormément de bœufs avec les copains de Fabrice.

Je vais rester à Brou deux/trois ans. Ensuite, je vais mettre le cap sur Chartres où, dans mon nouvel établissement, je vais retrouver Axel et l’on va commencer à jouer plus sérieusement. A Chartres, à cette époque, on pouvait trouver pas mal de musiciens. Et notamment Alain Cadiou, dont j’ai croisé la route au détour d’un bœuf, et qui m’a donné quelques cours sur une année. Et qui m’a fait écouter plein de belles choses…

 

M.M. : Tu étais enfin lancé ?

G.T. : Eh ben, non, pas encore tout à fait… Oui, avec Axel, on jouait très régulièrement ensemble, et, à côté de ça, j’avais monté plusieurs groupes avec lesquels je faisais quelques dates ici et là. Dont un trio funk, et un autre jazz. On jouait dans les restos. Gentiment, au départ, et puis la demande a été de plus en plus importante.

Pourtant, quand la fac est arrivée (une fac de Maths appliquées aux sciences économiques) – je suis allé jusqu’au DEUG – je vais me lancer… dans le sport. Volley, rugby, arts martiaux… mon père était très sportif et m’avait transmis ce goût-là. Musicalement… je me cherchais bien encore un peu. J’avais commencé à donner quelques cours de guitare. Bizarrement, c’est dans ces moments-là que l’on va venir me chercher pour des concerts plus « professionnels ». Moi, j’étais très intimidé, parce qu’à l’époque, je ne jouais qu’à l’oreille ! Mais je me suis lancé et… j’ai bien galéré. Les concerts ont, en effet, commencé à s’enchaîner. J’avais vingt ans, et j’avais compris que la musique serait importante pour moi. Mais, bien sûr à l’époque, je n’avais aucune notion de ce qu’était l’intermittence, ainsi que tout le côté administratif et gestion. Je vivais au gré des rencontres, je me laissais un peu porter par les expérimentations diverses. Géographiquement, je bougeais beaucoup, sans trop m’arrêter nulle part. Jusqu’au jour où je vais bien finir par me poser. Et ce sera dans l’Ain. A Bourg-en-Bresse.

 

M.M. : Pourquoi l’Ain ?

G.T. : Oh… presque par hasard. En fait, je me suis fait rattraper par le Service Militaire… et oui, je l’ai fait… En étant toujours à gauche et à droite, c’est un domaine qui ne m’avait jamais beaucoup travaillé. Mais bon, ils m’ont retrouvé, et les circonstances ont fait que j’ai échoué à Bourg-en-Bresse. Coup de bol, mes parents y habitaient à cette époque-là… C’est dans cette période que je vais rencontrer les personnes qui m’ont véritablement modelé, à savoir le batteur Hervé Humbert, et le pianiste Bruno Ruder. Tous les deux étaient des « locaux », Bruno est né à Bourg, et Hervé pas loin. Alors des rencontres… on s’est croisé souvent mais je vais te raconter la plus inédite… A cette époque-là, j’avais un naturel un peu casse-cou et je m’étais cassé la main. Ça ne m’empêchait pas d’aller aux bœufs, mais j’y allai plâtré, et je ne faisais qu’écouter. A « La ferme à Jazz », pendant une jam, Hervé jouait et je découvre Bruno au piano. J’ai trouvé que, tous les deux ensemble, c’était génial. Du coup, je fais quoi ? Je rentre chez moi, je casse mon plâtre, je récupère ma guitare et je cours vite finir la jam avec eux. Pour la petite histoire, c’est la main qui grattait les cordes qui était cassée… Bon, je t’avoue que j’en ai un peu bavé, mais j’y ai gagné deux « frères ».

 

M.M. : Parce que, bien sûr, vous avez joué ensemble très vite ?

G.T. : Normal. Vu comme on s’entendait… Et puis on jouait tout. Du Coltrane, du free, du funk… Dans notre groupe, je jouais de la guitare mais un jour, je ne sais plus pourquoi, le bassiste nous a fait défaut. Ma sœur avait (par chance) une basse, et pour gaucher en plus ! Ce jour-là, je me suis donc retrouvé à la basse. C’était à Pont-d’Ain, dans un club qui a malheureusement disparu aujourd’hui. Comme cette expérience a été concluante, j’ai gardé la basse. Mais, très vite pourtant, je vais passer sur la contrebasse. Comment ? Un soir, on va faire un bœuf au « Bec de Jazz » à Lyon – où joue le pianiste Tchangodei – et, en fin de soirée, un des musiciens présents va m’encourager à basculer de la basse à la contrebasse, et je réalise qu’en effet, dans la musique que l’on produisait, j’aurais meilleur jeu à la restituer à la contrebasse. Et je vais aller jusqu’à me procurer une contrebasse – une daube, en fait – qui me faisait saigner les doigts. Mais je n’ai pas pris de cours. A ce moment-là, Hervé et Bruno étaient à Villeurbanne et passaient leurs DEM. Pour l’obtention de leurs médailles, ils ont présenté un morceau avec le groupe dans lequel je jouais. C’est un peu à cause, ou grâce à ça que je vais moi aussi m’inscrire au Conservatoire, où je vais rester une année, mais pour les cours d’atelier seulement, avec Gilbert Dojat.

A côté de ça, je donnais toujours des cours, par l’intermédiaire d’une association du Bugey.

Et puis ensuite, je m’inscrirai au Conservatoire de Mâcon, avec Bruno Simon. J’y ferai deux ans. Pour info, quand j’ai passé mon audition, avec Bruno… on avait joué ensemble, quelques jours auparavant à « L’Euterpe » de Villefranche-sur-Saône.

 

M.M. : A partir de là, tu vas réellement « exploser »…

G.T. : Si on peut dire… mais oui, il va y avoir là une rencontre déterminante, avec le « Crescent ». On est mi-1990. Avec Bruno et Hervé, on allait y faire les jams. Et on était complètement captivés par le Collectif Mu, à l’époque où ils jouaient encore sur la terre battue, dans la maison du père de François Gallix. Une époque extraordinaire, tu peux pas savoir les souvenirs qu’on en garde.

Par la suite, j’ai monté mon quartet, que j’avais appelé « Electro G Funk ». Avec Hervé et Bruno, Eric Prost jouait avec nous. Une belle rencontre, encore, Eric est quelqu’un qui humainement est top, et musicalement il m’a toujours, et il continue, impressionné. Dans ce projet, je vais commencer à composer.

Encore plus tard, je décide de faire un quintet, avec Nacim Brahimi en plus, au saxo alto, qui lui aussi est devenu mon « frère » musical. Ce quintet, je vais l’appeler « La Vie est un poulpe » que l’on appelle communément « Le Poulpe ». Ça fait deux ans que le groupe n’a pas joué, mais il n’est qu’en sommeil, rassures-toi.

Sinon, mon activité d’aujourd’hui passe par le « TNT Trio », avec Hervé, et Benoît Thévenot au piano. Benoît avec qui j’écris la musique. Déjà quinze ans de collaboration. Un album devrait sortir l’an prochain.

Je joue bien sûr dans le Quartet du Crescent, avec Stéphane Foucher à la batterie, Eric Prost au saxo, et Romain Nassini au piano. Là encore, depuis quelques années, et un album est sorti cette année.

Je joue aussi dans le « Marcos D Project », du pur jazz brésilien, avec Marco de Oliveira (chant-flûte-guitare), Ewerton Oliveira et Zaza Desiderio à la batterie. Là aussi un album est né.

Enfin, dans le plus récent, dans le trio « I.O.K » avec le guitariste Pierre Genin, et le batteur Pierre Vanaret.

 

Inutile de te préciser que, dans les projets que je viens de te citer, j’interviens en tant que bassiste.

La contrebasse, je l’ai arrêtée, et la guitare, ce n’est plus que sporadique.

Mais, pas d’inquiétude… je me régale avec ma basse…

 

Propos recueillis le vendredi 15 mai 2020.

 

 

Un grand merci à toi, Greg, pour cette évocation de ton parcours dans un entretien super décontracté  et très agréable.

Comme d’habitude, rendez-vous est pris sur un prochain spectacle pour profiter de ton art.

 

Voir le site de Greg Théveniau

Discographie (source wikipedia)

  • Greg Théveniau La vie est pleine de surprises, MCEJ prod 1997
  • Free Wheels, Musique à Flot prod 1997
  • Yolanda oh No es, Arcade music company
  • Hors série, P&C prod
  • Mosaïco Aromas, Hobo prod 1998
  • Mosaïco Nou ke sonje, Hobo prod 1999
  • Free time, auto prod 2001
  • Pasyma, Hobo prod 2002
  • Morilla 5tet Turtle paradise, Morilla-Musicos prod 2003
  • La vie est un poulpe, Musicadom, 12 prod 2004
  • Snake Oil Doustrian Waltz, 12 prod 2005
  • Drôle de famille, Robert martin 2006
  • Long john Brown trio, Musicadom 2006
  • Snake Oil Uppercut attitude, 12 prod-Wayside 2007
  • Yemaia Quartier latin, Isaya prod 2008
  • Morilla 5tet Façon puzzle .feat Emmanuel bex and james Mac gaw, Aphrodite record 2008
  • Robert Alexandre Mes rêves, auto prod 2009
  • Philippe Berecq group Eleven, 12 prod 2010
  • Ricky James (participation), Isaya prod 2010
  • GT3 Overplan (EP), autoprod 2011
  • TnT trio Muskaat Nuss, 12 prod-Crescent 2012
  • Morisson Caballitos, Arts en portée 2012
  • David Suissa Chantes et tais-toi, Ogroove-Gourmet 2012
  • Drixiland Tribute to jimi hendrix, Artscenio 2012
  • Big Mik Groove Factory, autoprod 2013
  • Lovely Fly trio Masque, Crescent 2013

Ont collaboré à cette chronique :

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