Interview

Entretien avec Grégory Sallet

Il est né dans les environs de Bourg-en-Bresse. En plus de sa voie musicale, il possède aussi une formation commerciale solide. Mais, et c’est tant mieux pour tous les mélomanes, c’est la musique qui l’a emporté.

Grégory Sallet

Un sax « soprano » d’excellence…

Michel Martelli : Greg, ta voie n’était donc pas forcément musicale, à la base ?

Grégory Sallet : Disons que j’ai, en plus, travaillé quelques années après mon Bac (section « Économique et social ») que j’ai eu au lycée de Meylan. J’ai fait, par la suite, des études commerciales à Grenoble, avec l’obtention d’un BTS en Commerce International et une Maîtrise en Management des achats… J’ai même bossé pour Hewlett-Packard.

Musicalement, je dirai que c’est vers six ans que cela va se manifester en moi… Mon père et ma mère ne sont pas musiciens. Une de mes grands-mères écoutait beaucoup de musette, avec beaucoup d’accordéon, et, avec ma mère, nous chantions assez régulièrement…. Mon frère a eu une période piano/batterie, ma sœur sa période piano classique. Mais aucun d’eux n’a poursuivi.

Pour moi, ça a commencé également par deux années de piano en cours particuliers. Mais ça n’a pas été fulgurant. D’ailleurs, j’ai voulu changer d’instrument. Et je vais me tourner vers la clarinette. Pour elle, à neuf ans, je vais rejoindre le Conservatoire de Bourg-en-Bresse, où je resterai quatre ans. Mais, après deux ans, je vais avoir l’occasion d’aller écouter un concert, que donnaient les « Jazz Potes ». Mon frère y jouait. Le chef de cet orchestre était Jean-Yves Auchère et ce qu’ils ont donné sur scène ce jour-là m’a vraiment parlé. La semaine suivante, j’étais à leur répétition, et là, on m’a proposé de faire une impro à la clarinette. J’ai pu montrer que je me débrouillais mieux à l’oreille qu’en lecture, à ce moment-là.

Je resterai avec cet orchestre, jusqu’à mes quatorze ans. Jean Andréo était très proche de ce groupe, il l’encadrait, techniquement. Jean qui m’a aidé dans l’achat de ma première clarinette à Lyon.

Au Conservatoire de Bourg, deux profs ont vraiment compté pour moi : Luc Echampard, d’abord, le papa d’Eric, qui était mon professeur de solfège, et Jean-Marc Tremblay ensuite, en solfège et en harmonie. Jean-Marc qui m’a fait découvrir Jan Garbarek, le saxo ténor et soprano… qui a fait que, lorsque j’arrive à Grenoble, c’est « soprano » à 100%.

M.M. : Grenoble, où finalement, tu n’entres pas au Conservatoire ?

G.S. : Non… parce qu’ils ne voulaient pas de  soprano … et moi, je ne voulais pas d’alto. Du coup, je suis allé m’inscrire au Conservatoire de Meylan, où je vais trouver encore sur ma route deux professeurs formidables : Eric Maiorino (guitariste) qui m’apprendra l’harmonie-jazz, et Pascal Andreïs, mon prof d’ateliers-jazz. Il y avait beaucoup d’adultes, parmi les élèves, autour de moi.

Mais, avant ça, je ferai une année à l’APEJ de Chambéry, avec Hervé Francony.

En l’an 2000, je vais intégrer le « Micromegas Brass Band », un « orchestre-école » qu’emmenait François Raulin. Cet orchestre changeait chaque fois sa rythmique, et invitait beaucoup de musiciens. C’est comme ça que j’ai pu jouer en même temps que des personnes comme Michel Portal, Louis Sclavis, Eric Echampard…. Nous avions aussi pu organiser un « échange » avec le Burkina-Faso, et plus particulièrement Adama Dramé – qui joue des djembés. Nous avons pu partir là-bas, puis lui est venu en France. Ce sera aussi dans « Micromegas » que je rencontrerai Thomas Faure, Pierre-Antoine Badaroux ou Emmanuel Scarpa.

François Raulin va m’aiguiller vers Yves Gerbelot, à l’école de musique d’Eybens, que je vais rejoindre en 2003. Yves va avoir une grande importance pour moi. Il va me donner « de grosses claques bien formatrices ». Et me faire ouvrir les oreilles, stimuler ma curiosité, m’entraîner dans la musique indienne, vers d’autres formes d’art aussi. Notre collaboration durera de 2003 à 2011. Je l’ai continuée en parallèle avec Chambéry, simplement parce que ce que j’apprenais aux deux endroits était différent. Autant Yves, à Eybens, m’habituait au « rythme », autant à Chambéry je travaillais les bases du jazz traditionnel. Avec des personnes comme Pierre Drevet – en harmonie-arrangements – ou Laurent Blumenthal pour mon instrument. Entre Pierre, Yves et Laurent, c’était pour moi d’une complémentarité parfaite.

M.M. : Et vont commencer pour toi les premiers ensembles « conséquents »…

G.S. : D’abord en 2008, année durant laquelle je vais être retenu pour jouer dans une sélection de jeunes musiciens rhônalpins, par « Rhône-Alpes Jazz » – aujourd’hui JazzRA. Nous avions pour  leader  Christophe Monniot, qui jouait dans le « Baby Boom » de Daniel Humair, et j’ai pu croiser dans cet ensemble Roberto Negro, Romain Dugelay, Nicolas Frache, Thomas Mayade, Élodie Pasquier ou Emmanuelle Legros.

Et puis, en 2009, je vais créer mon propre groupe « sérieux », à savoir le « Trio Enchant(i)er », qui réunissait Olivier Jambois à la guitare et Kevin Lucchetti à la batterie – Kevin, je l’ai connu à Chambéry. Ensemble, nous avons remporté le Tremplin Jazz(s)RA en 2011 et le Tremplin National de « Jazz à Vienne » ReZZo-Focal. Une première expérience vraiment riche, et, tant bien que mal, un premier album à la clé. On jouait des compos et des impros. Et nous avons joué aussi, en 2012, au Théâtre Antique de Vienne.

M.M. : L’année suivante, autre phase importante pour toi…

G.S. : Oui, c’est vrai. En 2010, avec mon complice Romain Baret, nous avons créé le collectif « Pince-Oreilles ». On s’était dit : « on tente le CNSMD à Paris… si nous nous ne sommes pas pris, nous monterons notre propre Collectif ». C’est ce qui s’est produit et nous ne l’avons jamais regretté ! Cela nous donnait une structure associative, ce qui est important, voire primordial pour tout musicien. Cela nous a permis de « facturer » pour les concerts, de faire les cachets pour les musiciens. On voulait vraiment, au travers de ça, démontrer la dynamique de notre région – il y a eu très vite une vingtaine de musiciens dans ce collectif – et notre idée était de chercher « ce qui rapproche », une alliance de ces forces en quelque sorte.

Ça a été la période du big band « La grosse attitude », notamment, où nous jouions du Mingus.

Par la suite, le Collectif a émigré sur Lyon, et s’est mis en rapport avec le « Périscope » et le « Lobster », qui nous aident bien. Et puis, ça réunit les énergies.

2010 sera une année riche. En plus de ce collectif, ce sera l’année de l’obtention de mon DEM et, en octobre, de mon voyage à New-York – avec le concours de la ville d’Eybens – où je vais aller « prendre des cours » avec des gens comme David Binney (sax alto), Steve Lehman, le batteur Jim Black, le sax Tim Berne ou encore Steve Coleman. J’aime autant te dire que, pendant ce voyage, je me suis littéralement « gavé » de concerts, de rencontres, de conseils… car j’en ai rapporté plein d’informations à travailler. J’ai compris là-bas plein de choses. Comme relever des standards par exemple, plus important qu’on ne le croit. Ça m’a permis de mettre en lumière plein de liens.

Et puis en 2010, ce sera aussi la naissance de ma fille Léontine, le dernier jour de l’année… et la naissance du « Grégory Sallet Quintet », avec Romain Baret à la guitare, Michel Molines à la contrebasse, Aurélien Joly à la trompette et Guillaume Bertrand à la batterie. Ce quintet, c’est un peu mon laboratoire – un peu comme l’était aussi mon trio Enchant(i)er – mais avec une direction plus axée sur les tournes, sur la rythmique.

M.M. : Et puis, tu vas faire encore de belles expériences…

G.S. : Oui, d’abord en 2011, lorsque la pianiste Anne Quillier va monter son sextet. Un ensemble dans lequel tu vas retrouver certains membres de mon quintet comme Michel, Aurélien ou Guillaume. Pierre Horckmans est là aux clarinettes.

En 2013, je serai papa pour la seconde fois. Et on pourrait penser que mes enfants attirent les voyages parce que, cette année-là, je vais m’immerger dans le « Banff Workshop » au Canada. Un stage pour lequel j’avais postulé sur les conseils de Guillaume Orti, un saxophoniste incroyable qui a notamment joué avec Benoît Delbecq dans « Kartet ». J’ai fait des stages avec Guillaume, j’ai pris des cours avec lui. Lui-même avait fait ce stage au Canada. J’ai donc postulé… il fallait des lettres de recommandation, j’en aurai deux, une de Guillaume et l’autre de David Binney.

Là-bas, les profs tournent. Tu peux y croiser Ravi Coltrane, Esperanza Spalding, Ambrose Akinmusire (le trompettiste), et les directeurs artistiques sont des gens comme Dave Holland, Steve Coleman ou – celui que j’ai eu, moi – le pianiste (monstrueux) Vijay Iyer.

J’aime autant te dire que cette expérience-là a été véritablement enthousiasmante. Imagine. Un univers autant  free jazz  que  jazz traditionnel, des salles de travail ouvertes 24h/24, des concerts autant qu’on pouvait en souhaiter, des « workshops » dans tous les domaines, tout ça dans un tout petit campus, en pleine nature… Nous  étions une soixantaine de musiciens, avec une grosse part venue des continents américains (argentins, brésiliens, américains, canadiens mais aussi australiens…). Beaucoup sont restés des amis, évidemment, et j’ai pu jouer, par la suite, avec pas mal d’entre eux.

Vijay Iyer par exemple, avant ça, je ne le connaissais que de nom. Ma rencontre avec lui a influencé mon travail personnel de compositeur.

De la même façon à Chambéry, lorsque j’ai fait mon dossier en « histoire du jazz » sur Steve Lacy, attention : le saxophoniste américain décédé en 2004 qui avait joué avec Cecil Taylor ou Bill Evans. Il avait développé le son du sax soprano de façon incroyable, et à travers la musique de Monk… Lui aussi m’a beaucoup influencé à une époque, je l’écoutais en boucle.

M.M. : Parle-nous de ta période actuelle, donc lyonnaise…

G.S. : C’est vrai que je suis installé maintenant à Lyon depuis 2014. J’ai déjà à mon actif quelques tournées en Argentine/Uruguay, au Royaume-Uni, en Espagne, en Allemagne, en Italie. En sideman, mais aussi avec le « Sur Ecoute Quartet » que je vais créer – d’abord sous la forme d’un trio – avec Bertrand Beruard à la basse et Kevin Lucchetti à la batterie. Nous avons fait quelques dates sous cette forme avant que nous rejoigne, en 2016, l’excellent pianiste Matthieu Roffé. L’année dernière, nous avons sorti notre album « Muss es sein ? Es muss sein ! » – un titre inspiré d’une citation prêtée à Beethoven.

Mais le plus important, avec « Sur Écoute Quartet », c’est notre projet « Musashi ». Inspiré d’un roman, qui relate les pérégrinations d’un samouraï japonais assez violent, qui va suivre la voie du sabre, avant de rencontrer des artistes de multiples disciplines puis d’en devenir un lui-même.

C’est un projet important, parce qu’il y a également de la danse également  et nombre de musiciens additionnels. Nos prochaines dates, avec « Musashi » : au Luxembourg en septembre prochain, à Grenoble, aux « Détours de Babel » en mars 2021, et à Annecy, au  Brise Glace  en mai/juin 2021.

Sinon… en sideman, on peut me trouver au sein du big band Chalon-Bourgogne, vraiment jazz pour le coup, dans le sextet d’Antoine Galvani, avec Maxime Berton, Pierre-Marie Lapprand, Arthur Henn et Baptiste Castets… et dans le projet « We want our money back » dont tu as déjà parlé avec Romain Baret.

Je voudrais te citer aussi un autre projet, qui me tient à cœur, que je monte avec Adrian Bourget, sous le nom « OPIK-OORT ». Un duo « ingé-son/musicien ». A la base un solo sax, avec des compositions, de l’improvisation et… des effets, c’est là qu’intervient Adrian. Ce sont des concerts immersifs, avec des boucles pré-enregistrées inspirées de mes compos. A côté de mon sax sur scène, Adrian est avec ses machines, et a même un set de batterie. Un super projet.

Avec mon quintet, nous avons sorti un second album, « Le mouvement crée la matière ». Sur cet album, c’est Paco Andréo qui succède à Aurélien Joly.

Notre album « Sélection d’épices », avec le « duo Ginger » vient de sortir aussi… le 29 mai dernier. Avec Romain Baret, bien sûr, mais aussi Michel Molines, Guillaume Bertrand.

Pour finir, je rappellerai que, sensible à la transmission de la musique, j’ai mon diplôme d’état de professeur. J’ai déjà pu enseigner dans des structures à Grenoble, Villard-de-Lans ou maintenant Lyon, ainsi qu’en cours particuliers.

Dernière chose… on a évoqué la musique indienne rapidement tout à l’heure… J’ai commencé à apprendre les « tablas », ces instruments de musique à percussion de l’Inde du Nord principalement, mais joué dans d’autres pays aussi comme le Népal, le Pakistan…. J’étudie ça avec le percussionniste indien Amrat Hussain, et c’est encore, pour moi, une super expérience.

Propos recueillis le lundi 15 juin 2020.

Un saxophoniste de plus, de grand talent. Décidément, la région lyonnaise a beaucoup de chance.

Mes « mercis » ne sont jamais usurpés. Ils viennent du fond du cœur, car les musiciens m’ouvrent leur tranche de vie avec bonne humeur et confiance.

C’est ainsi depuis le début, et avec toi, Greg, il en a été de même. Donc merci  pour ce super moment.

Et des remerciements aussi à mon complice André Henrot, toujours pourvoyeur de fabuleux clichés.

Ont collaboré à cette chronique :

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