Interview

Parole de président : Entretien avec Jacques Seigneret

Il est né à Fareins, a un très beau passé avec l’église du village, pas toujours très rose, mais qui reste « fabuleuse ». D’où son amour pour son village, pour toute cette région… Une partie d’explication de la naissance de ce très beau festival, qui a lieu régulièrement pendant la dernière semaine du mois de novembre…

 

 

Parole de Président : Jacques Seigneret pour « Jazz à Fareins »

 

 

Michel Martelli : Jacques, parle-nous de ton rapport personnel avec la musique…

Jacques Seigneret : Dois-je avouer que je suis lié par le sang à la musique… C’est pourtant ce que j’ai toujours ressenti depuis ma « communion solennelle » à onze ou douze ans. En effet, j’avais dix frères et sœurs, j’étais le dernier et il paraîtrait que je chantais très tôt, à cinq ans, pour les mariages, avant d’intégrer l’école. J’avoue ne pas m’en souvenir, j’étais très joyeux paraît-il, et je crois l’être encore aujourd’hui.  La musique, particulièrement le chant, m’a été transmis par mon parrain qui était « chantre » à l’église de Fareins, baryton basse, et Minuit Chrétien a été, et reste, ma « Madeleine »… sachant qu’à cette période je ne connaissais pas Proust mais qu’une de mes nombreuses sœurs s’appelait Madeleine. Et cette jeune sœur plus âgée se plaisait paraît-il à me faire pleurer pour pouvoir me faire chanter et me consoler. Ces propos sont, évidemment, la stricte vérité….Tu comprends mieux cette relation intime, ce lien du sang… avec la musique. Sans m’arrêter sur les rites de la religion, j’ai gardé ce côté optimisme, je me sens toujours en possession de mon enfance gorgée de ces perceptions, de ses souvenirs.

Ça marque un enfant « sensible » !… Je ne m’en remettrai jamais..! C’est ainsi qu’est né cette étrange relation, secrète,  avec, je peux dire aujourd’hui, le « monde » où ma solitude s’est changée en un corps de rêves ; un corps de mots ;. un corps de phrases ; un corps de style ; un corps de musique… enfin un corps de jouissance ! Voilà ma naissance ; mon lien ; à la musique par le verbe « chanter»  dans l’église du village, et son glissement naturel au mot «Gospel» à la découverte de Louis Armstrong que j’entends à la radio sur Europe n°1 qui chante Nobody knows the trouble I’ve seen, je ne comprends pas une parole, je ne connaissais pas l’anglais, pas beaucoup mieux aujourd’hui, mais à son écoute, à sa prononciation, à son « feeling »  mes neurones se dressent, et mon « striatum » ne cessera de demander toujours plus ; toujours plus de musique et en particulier de jazz. 

 

M.M. : Comment vont évoluer tes goûts musicaux ?

J. S. : Quelques années plus tard, je découvre Sinatra, nous sommes début des années 60,  « The voice ».  Et, évidemment, à cette même période, le rock and roll avec Elvis Presley, et mon premier 45 tours des Beatles qui chantaient très bien.  Mais mon choix s’est très vite fixé sur « La Voix » qu’était celle de Sinatra, la classe c’était Sinatra, l’élégance c’était Sinatra, le « feeling » c’était Franky ! La rythmique rock m’était un peu lourde ; bien qu’à quinze ans je « bougeais » beaucoup. J’ai revu à la télévision, dernièrement, une rencontre entre Elvis et Frankie chantant ensemble à cette époque, c’était la fin des « groupies » de Franky et le début des « fans » d’Elvis. La raideur de ce nouveau crooner, quand il dansait, son corps n’avait pas quitté son « manche à balai ». Avec Franky on dansait encore à deux, Astaire et Rogers dansaient encore. L’apparition d’Elvis, celle du rock and roll, sonnait le début d’un éloignement des corps danseurs.

A dix-huit ans j’ai eu la chance, ou le hasard a bien fait les choses, « en quittant ma province… », de rencontrer « une première grande amie d’enfance » qui avait un prof de terminale, à Lyon, passionné de jazz. Nous nous sommes rencontrés et là…  des milliers de vinyles, des magneto bandes, des magneto-cassettes et des émissions de radio de l’époque nous sommes en 1966. C’est comme ça que j’ai découvert Willis Conover et son émission de jazz en direct de NYC retransmise >par Munich à 17h30 heure française. Je voyais cet ami une fois par semaine et enregistrais un ou deux vinyles à chaque visite.

M.M. : Et puis, tu vas t’immerger dans ce monde-là.. par les concerts…

J.S. :Mes premiers concerts ont lieu au BC BLUES place Carnot à Lyon, tenu par l’illustre  « Père Dédé » où j’ai vu pour la première fois le quartet d’Illinois Jacquet accompagné par Hank Jones, Bobby Durham et George Duvivier. J’enregistrais chez mon ami les vinyles des courants du jazz swing, Bebop, Cool, en même temps que je les dansais au B.C.BLUES. Mon ami, de vingt ans mon ainé, s’était arrêté à Dizzy que nous avions rencontré plus tard, et Miles des débuts, (All blues…) La révolution Jazz rock fusion, free funky n’était pas passée à l’oreille de mon ami.

M.M. : Et le Festival de Fareins, comment naît-il ?

J.S. :La création du festival a lieu en 2003, au cours de la fête de la musique organisée par l’Office Culturel au village de Fareins.

J’avais invité Nathalie Soles avec Olivier Truchot et Tibo Soulas que je connaissais déjà. Après une avalanche de rosé en compagnie du futur Maire, Yves Dumoulin, nous avons décidé de mettre en place un festival de jazz en HIVER !  Pas persuadés du succès, nous avions osé programmer 3 jours de festival,  comprenant trois soirées (jeudi, vendredi et samedi) avec deux groupes sur scène par soirée. Olivier Truchot notre parrain du festival accompagnait Nathalie Soles notre marraine. La première soirée du jeudi était autour du saxophoniste Mickaël Marcus, Olivier Truchot au piano, Ferenc Bokany à la contrebasse et Imre Koszegi à la batterie. Le vendredi soir, nous avions reconduit la même formation avec en guest Nathalie Soles au chant et Tony Petrucciani à la guitare. Dès cette première édition nous avions mis en place un « Apéritif jazz » le samedi à 18 h. L’idée principale de ce festival, en hiver, a été, dès le début notre désir d’installer une ambiance club. Notre salle des fêtes qui a une bonne acoustique et une scène de théâtre convenait très bien. Nous avons installé des petits tables rondes (guéridons) où nous pouvons consommer, dans le strict respect de la loi, champagne, jus  de fruit et divers.

La deuxième édition, hiver 2004, nous avons modifié l’organisation, supprimé la soirée du jeudi et ouvert le dimanche matin un concert Brunch à 11 h. Et un après midi concert avec également deux groupes en concert. Deux éditions plus tard nous rajoutions le jeudi au programme.

En 2007, une édition qui reste dans les mémoires, le Bireli Lagrene trio était au programme du samedi soir. Salle de concert « à ras bord ». A 14 heures Bireli est hospitalisé… pour dent de sagesse… Nous avions innové pour cette édition en créant une troisième partie de concert en after : un « BŒUF » CAROTTES avec un quintet régional de rêve que nous avait concocté Olivier Truchot au piano. Eric Prost, Pierre Lafrenaye, Brice Berrerd et Charles Clayette. Une soirée mémorable aussi, heureusement, Diego Imbert et Dédé Ceccarelli accompagnant Bireli avaient pris le train et Eric Prost, au pied levé a assuré l’immense défi en remplaçant Bireli. Merci Eric. Parmi les concerts marquant en 2006 Rhoda Scott  « Lady » quartet, 2007 le (regretté) chanteur Marc Thomas.

L’édition 2009 restera, peut-être, parmi les plus abouties. Avec en « soirée événement » la venue des « The Headhunters Tribute » vibrant hommage au Herbie Hancock des 70’s. Excusez du peu Alfio Origlio,  Guillaume Poncelet, Patrick Manougian, Michel Alibo, Stéphane Edouard, Arnaud Renaville.

Lavelle Quartet avec Sangoma Everett et Jacques Schwarz-Bart, Stephan Party. Mais aussi Lou Tavano quintet en soirée charme et Doodlin septet.

Edition 2010 : Année marquante du festival, au programme : La « naissance » de l’Amazing Keystone Big Band pour leur premier concert en salle, – Robin Mckelle Septet – André Minvielle Duo, David Sauzay Christophe Métra Quintet.

 

En 2011 : Cécile McLorin Salvant quintet et, particulièrement, une deuxième naissance  pour cette édition : Création d’un tremplin jeunes talents le dimanche matin, ouvert à toute la jeunesse, mise en place par Cédric Perrot et Christophe Métra.

 

Edition 2012 : Didier Lockwood accompagné par The Young Blood Quintet devenus des « pointures » du jazz actuels. Mario Stantchev solo autour de Monk, Malted Milk.

 

EDITION 2014 : Une troisième naissance le Quartet du festival à l’origine de notre parrain Olivier Truchot, groupe de musiciens qui joue à l’accueil du public, à la pause et à la fin des concerts.

Thomas Enhco et Vassilena Sarafimova, Boney Fields.

 

En 2015 : le quartet d’Olivier Truchot autour du saxophoniste Ralph Moore, Electravoice, Electrophaz, Jazzbeforejazz, Tempo Forte et l’incontournable quartet du festival  composé de Truchot, Thibaut François, Zaza Desidério, et Christophe Lincontang.  Enfin, beaucoup d’autres moments inoubliables. Eric Legnini trio, Glenn Ferris, Martha High.

 

M.M. : Qu’as-tu envie de dire, pour le futur de ce Festival ?

J.S. : Durant ce confinement, les bars étant fermés, j’ai profité de cette liberté pour laisser « planer mon esprit » en parcourant des livres, mais surtout les magazines de jazz de ma jeunesse, particulièrement Jazz magazine et Jazz Hot. Et, évidemment, je suis « tombé » sur des interviews de musiciens. N’étant pas musicien moi-même, « amateur » de jazz uniquement, mes critères de sélection, pour la programmation, aurait tendance à reposer sur « Mes Madeleines ». mes « Ami-e-s d’enfance ».  C’est pourquoi, en plus d’écouter, je lis beaucoup les « critiques » sur tel ou tel disque tout en étant conscient que la « littérature » sur la musique ne peut relater les émotions de l’écoute. 

Enfin durant ces lectures, jazz magazine de juilet-août  1968 n° 157, Shelly Manne disait au cours d’une interview :  « On ne peut retenir sa jeunesse en imitant l’apparence de la jeunesse, je veux rester jeune en conservant les yeux, les oreilles surtout ouvertes ».

Une autre de Quincy Jones dix ans auparavant, jazz magazine n° 34 de Février 1958 avec la « gueule » superbe d’Erroll Garner en couverture. Le sommaire, quelques articles, tenez-vous bien 1) Miles Davis vous parle, 2) La première école de jazz crée par Dizzy Gillespie et Max Roach 3) le blues de demain se jouera « funky » avec la biographie d’Horace Silver avec un article de Quincy Jones : Le style « funky » est né à l’église, l’article se termine par : « Moi, je préfère dire « soulful » (littéralement : plein d’âme) – et je crois que ce mot remplacerait avantageusement le mot funky. » et c’est ici que je reviens sur l’esprit et les choix de la programmation qui m’intéresse. « Né dans une église » dit-il, ça peut faire rire certains, je leur « conseille » une petite visite à Harlem pour découvrir la transcendance « du jouir » Ce sont les derniers lieux existants permettant le « soulful »…. Avec bien sur, quelques clubs de jazz en France, dont le plus beau se trouve à Mâcon au « Crescent » dont malheureusement nous ne pourrons jouir cet été, son festival, à dimension humaine, et au bord de Saône.

M’égarais-je pour la programmation ? Non, je reviens.

Aujourd’hui, nous avons un immense privilège, nous disposons d’une mémoire d’un siècle de jazz.

Nos critères de sélection reposent sur un désir de porter à la connaissance du public les différents styles de cette musique appelé « jazz », mais le « plein d’âme » à l’écoute me paraît essentiel. Nous disons aujourd’hui, l’authenticité du musicien,  un désir profond de vivre ce « plein d’âme ».

Didier Lockwood dans son livre « Questions d’âme » écrivait : « La musique a la faculté d’éveiller la curiosité de chaque individu, de l’inciter à écouter le récit de l’autre, et d’inspirer le courage nécessaire à entendre ce qu’on préférerait ne pas entendre »

Je ne suis pas le seul à décider pour la programmation, mais je crois que cet état d’esprit anime notre équipe du festival. Notre parrain Olivier Truchot est une aide précieuse pour nous présenter tous les ans des « pointures » nationales et internationales. Nous avons également, la chance, dans notre région,  d’avoir de nombreux musiciens depuis la création de la classe jazz au conservatoire régional de Lyon en 1987 de Mario Stantchev, nous pouvons vivement le remercier d’avoir apporter par sa compétence, les connaissances du jazz avec son esprit d’ouverture à la diversité.

Ahmad Jamal 90 ans nous disait dernièrement : « J’essaie toujours d’acquérir la sagesse, de faire ce dont je suis capable et d’éviter ce dont je ne suis pas capable… La musique c’est comme la richesse, vous ne devenez pas plus bête vieux que jeune, En vieillissant, il vaut mieux tendre vers la sagesse qui est l’application correcte du savoir ».

Enfin, j’ai terminé !  Pardon pour ceux que j’ai pu offenser dans mes propos, qui ne sont que des mots ! Et un grand Merci à tous ces musiciens qui éveillent le temps, qui nous éveillent à la jouissance la plus raffinée du temps.

Je remercie particulièrement toute l’équipe du Festival, tous bénévoles évidemment, merci à nos sponsors et nos mécènes, et notre public fidèle depuis bientôt vingt ans. En souhaitant vivement la tenue de notre dix-huitième édition qui signera notre majorité, en espérant que le virus « jazz » revienne… très vite dans les « Bars et clubs » désolé je ne m’en remets pas.

 

 

Propos  (sans en changer une ligne, à part quelques mots!) recueillis le vendredi 03 juillet 2020

 

Merci, Jacques, pour cet apport de témoignage qui, je le confesse, m’aura donné bien moins de travail qu’habituellement. J’y ai gagné aussi de te connaître, et la joie de voir que des « vrais » travaillent encore et toujours au service de cette musique qui nous comble tous…

A bientôt de te rencontrer…

Ont collaboré à cette chronique :

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