Interview

Parole de président : Entretien avec Jean-François Gojon

Il est natif d’Annecy, une des villes les plus appréciées des Français. Une ville, et une région, qu’il a bien servies dans son passé d’avocat, avant de lui apporter aujourd’hui de très belles programmations de jazz, sous diverses formes…

 

 

Parole de Président – Jean-François Gojon pour le Festival Jazz de Clermont en Genevois et le Jazz Club d’Annecy

 

 

Michel Martelli : Jean-François, ce Festival, il naît comment ?

Jean-François Gojon : L’aventure a commencé avec la création du « Jazz-Club d’Annecy » en 1993. Et puis, six années plus tard, en 1999 donc, nous organisions la toute première édition du Festival de Jazz de Clermont en Genevois, sur un site départemental – je te parle du château qui nous tient lieu de décor… Et depuis 1999, l’aventure se poursuit avec, je dois le dire, une très belle programmation. Car nous tenons, chaque année, à un très bon niveau artistique pour les musiciens invités, sans pour autant oublier la promotion des jeunes. Et depuis vingt ans, seule cette année aura vu une annulation, pour cause, tu l’as compris, de Covid-19. Je crois que, même si c’était la mort dans l’âme, cette décision était justifiée. Notre Festival fonctionne sur une jauge régulière de cinq cents personnes, et, de par la disposition des lieux, ç’aurait été impossible de respecter les distances de sécurité… Impossible et déraisonnable. Mais, aussi difficile que cette décision d’annulation ait pu être, elle a malgré tout été bien accueillie… Notre Festival a lieu la dernière semaine d’août.

 

M.M. : Et, à côté de ça, tu as aussi créé une autre manifestation, qui prend son vol, aussi…

J-F. G. : Depuis six ans, en effet, au printemps (la première semaine d’avril) nous avons créé le « Lac in Blue Festival », en synergie avec quelques partenaires. L’édition 2020 a été bien sûr annulée, elle aussi, mais nous avons quand même tenu à « sauver » pour cette année 2020, un des concerts qui avaient été prévus. Celui de la chanteuse irlandaise Kaz Hawkins, en l’occurrence. Kaz Hawkins est de la même veine qu’Etta James, à qui elle rend hommage, d’ailleurs. Elle est originaire de Dublin, et elle a un coffre incroyable. Quand tu prends la peine de remonter sa vie, tu te rends compte que cette femme n’a pas été gâtée par sa destinée, mais qu’elle s’en est sortie grâce au blues, grâce à la soul… Son concert, initialement prévu en avril, avait été dans un premier temps rebasculé en octobre. A l’Arcadium d’Annecy. Et puis, en définitive, nous l’avons programmé pour le cinq décembre prochain. Et nous avons voulu l’organisation de cette soirée comme un remerciement, en quelque sorte. Sur les mille cinq cents places du concert, nous en attribuerons quatre ou cinq cents gratuites, pour toutes les personnes qui auront œuvré contre le virus… En espérant, bien sûr, un « non rebond » de l’épidémie. Ce qui nous importe, c’est transmettre de la bonne humeur, mais surtout, dans de très bonnes conditions…

 

M.M. : Programmateur, aujourd’hui, c’est simple, selon toi ?

J-F.G. : Je t’avoue que je reste perplexe, parfois, à la réception de certaines demandes de programmation. Nous, on doit se mettre « en adéquation » avec notre public. Celui « qui paye ». Et crois-moi, ce n’est pas simple d’arriver à être certain de le captiver. Il ne nous faut pas trop tabler sur des programmations trop avant-gardistes, par exemple. Les scènes qui sont subventionnées peuvent, et devraient aider les créateurs, les novateurs. Mais nous, dans les jazz-clubs ou les petits festivals comme celui de Clermont, nous devons faire attention avec notre programmation. Il ne faut pas de « provocation ». Le jazz, historiquement, a été populaire, festif. Mais aujourd’hui, il s’est parfois bien sophistiqué. Chez certains musiciens, c’est carrément de la recherche fondamentale.

 

M.M. : Comment es-tu arrivé là-dedans, toi ?

J-F.G. : Moi ? Je suis un vieux soixante-huitard ! Un musicien yé-yé… J’ai été guitariste, oui, mais quand je vois le niveau atteint par les guitaristes d’aujourd’hui, j’avoue être plus confortable en jouant en famille ! Dans « le temps », j’ai même fait partie d’un groupe, les « Drakers ». On était là sur du rockabilly façon sixties, très inspirés par Eddie Cochran, Gene Vincent ou Chuck Berry.

J’ai toujours été fan de blues. Je ne suis tombé dans le jazz que progressivement. Au début des années quatre-vingt-dix, à Annecy, plus rien n’existait. Pourtant, tout un creuset avait vécu, et bien vécu, depuis les années soixante.

C’est avec une bande de copains que la décision de recréer un jazz-club a été prise. Et comme nous étions la plupart des avocats, nous avions pris le parti de défendre le jazz. Mais, attention : jamais nous ne nous sommes pris pour des « spécialistes ». Nous n’avons jamais perdu de vue notre statut de bénévoles.

Au « Brise-Glace », ou au Conservatoire, il y a aussi parfois des soirées jazz, et de temps à autre il nous arrive de collaborer. Mais ce qui est primordial pour nous, dans notre organisation, c’est notre indépendance. Que nous voulons totale. Et, depuis vingt-cinq ans, ça ne marche pas si mal que ça.

Dans les circonstances actuelles, je me rends compte que les musiciens, parfois, pour faire des dates, acceptent des cachets bien en deçà de ce qui devrait être. Et ça me fait mal au cœur. Mais, tu sais, un festival, c’est une micro économie… Nous, sur Annecy, la Ville nous aide, mais très peu. Rien à voir avec ce que touchent, ici ou là, d’autres scènes. Heureusement que nous avons la passion. Notre vraie récompense, c’est lorsqu’on écoute les musiciens. Car beaucoup comprennent, et heureusement, que, pour nos programmations, on fait tout ce que l’on peut, dans leur sens.

 

M.M. : Une crainte particulière, en tant qu’administrateur ?

J-F. G. : Oui, mais qui n’est pas un souci propre à notre association. Je te parle ici de la relève, des jeunes. Et quand je te dis « jeunes », je pense « trentenaires ». Je crois que, de nos jours, la plupart des personnes veulent aller au plus simple, et surtout, ne veulent plus s’engager… Dans l’équipe, la moyenne d’âge est de soixante/soixante-cinq ans, à peu près. Peu de jeunes tapent à notre porte, peut-être justement parce que cette moyenne d’âge n’est pas motivante. Mais, encore une fois, c’est la même chose partout. On voit, parfois, pour une même association, un club « anciens » et un club « jeunes ». C’est aberrant. On va bien voir comment tout cela va évoluer. Mais nous gardons plus que jamais notre bâton de pèlerin. Et l’espoir.

 

M.M. : La programmation, ça se passe comment ?

J-F.G. : Pour la programmation, nous sommes une dizaine, en gros, à nous en occuper. Comme je reçois toutes les propositions, de la part des musiciens, je joue un peu le rôle de l’entonnoir. Je trie l’essentiel, et puis je transmets les offres « sérieuses » à mes petits camarades. Le Festival de Clermont en Genevois, ce sont trois soirées avec, chaque fois, deux concerts. En première et deuxième partie. Mais l’idée aussi, parce que nous sommes à six cents mètres d’altitude et à vingt kilomètres d’Annecy, est d’éviter les concerts trop intimistes. Et puis, les groupes qui viennent doivent avoir déjà « une certaine ampleur ». Et un nom susceptible d’attirer.

Notre site, en lui-même, est magnifique. Il a été aussi pour beaucoup dans la notoriété du festival. Et puis cet événement déconnecte totalement avec tout ce qui est proposé, l’été, sur Annecy. Au jour d’aujourd’hui, nous « faisons le plein » chaque soir. Nous avons même souvent dû refuser du monde, avec notre jauge à cinq cents personnes. Mais cela nous permet de garder cet état d’esprit « jazz-club ». personne ne vient au Festival « par hasard ». On essaie de trouver un certain équilibre aussi en proposant, quand on le peut, des artistes qui ne se produisent pas trop ailleurs. On favorise « les découvertes », si tu veux. China Moses, par exemple, ou encore Yilian Canizares… nous avons été parmi les premiers à les programmer.

Je te le redis encore, notre récompense est de savoir que le public, comme les musiciens, ont passé une super soirée. Nous sommes dans le partage, dans l’échange.

Je vais te donner un simple exemple, personnel. Quand nous avions invité le guitariste américain Larry Coryell, malheureusement décédé en 2017, il était venu habiter chez moi pendant huit jours. Le soir du concert, pour son dernier morceau, il nous a proposé une toute nouvelle création, qu’il avait composée chez moi, et qu’il avait appelée « Gojon » . Crois-moi, ça fait chaud au cœur.

 

M.M. : As-tu gardé certains moments forts en mémoire ?

J-F. G. : Ce serait difficile de faire un choix, tant ces moments ont été nombreux… Mais je me souviens, par exemple, du concert donné par le trompettiste Tom Harrell. Tu sais que, malgré son « handicap » cérébral, Tom Harrell est capable de choses extraordinaires. Mais sa programmation procure quand même quelques sueurs froides… Quand il s’est produit chez nous, tout s’est passé à la perfection et, à la fin, tout le monde avait les larmes aux yeux.

Le guitariste manouche Tchavolo Schmitt, ça a été un grand moment aussi… ou lorsque, heureusement en fin de concert, Philip Catherine a cassé une corde de sa guitare sans en avoir aucune de rechange… une chose qui était arrivé, par contre, en début de concert pour Bireli Lagrène, Bireli que l’on cherchait partout parce que lui-même cherchait ses cordes de rechange…

Ce que j’aimais aussi parfois, c’était aller chercher les musiciens à l’aéroport de Genève. Lorsque le pianiste Monty Alexander est venu à Clermont… déjà il devait s’être produit à New-York la veille parce que, en le conduisant dans notre belle nature, je le sentais un peu inquiet… sûrement en regard du nombre de spectateurs, puisque sur le trajet, il s’était inquiété ouvertement auprès de moi s’il y en aurait. En réponse, je lui ai montré des vaches qui déambulaient dans un pré, en lui disant : « tu vois, ils commencent à arriver ». Plus tard, sur scène, (j’étais au premier rang), comme l’assistance était comble, Monty m’envoyait des clins d’œil depuis la scène… Joli moment de complicité.

 

M.M. : Pour le futur, ton ressenti ?

J-F.G. : La question essentielle, aujourd’hui, c’est « quand rouvrirons-nous ? ». Nous espérons avant septembre car, pour le moment, nous sommes en stand-by pour la rentrée.

Ce que nous espérons, c’est que le concert de Kaz Hawkins aura bien lieu. On y tient, en regard de notre idée de « récompenser » nos soignants.

On va tout faire pour que l’impact sur nos jazz-clubs (chaque deuxième mercredi du mois, à Annecy) soit le plus faible possible.

Quant à la programmation du Festival Clermont en Genevois 2021, je pense qu’on se dirige vers une reconduite des invités prévus en 2020. Sauf imprévus.

 

 

Propos recueillis le mardi 07 juillet 2020.

 

 

Merci, Jean-François pour ton accueil chaleureux. Bienheureux sois tu, dans ce beau département qui est si cher à mon cœur.

J’espère t’y croiser très vite.

Ont collaboré à cette chronique :

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