Interview

Entretien avec Jean-Philippe Fanfant

Fanfant c’est de la balle…

 

Chose promise,chose due. En nous présentant pour la première fois de son incroyable carrière son propre quartet à Francheville en 2018, le grand batteur des stars promettait aussi un tout premier album à venir, ce «Since 1966» enfin paru (voir ici la chronique du CD) et parmi les disques les plus éblouissants de l’année. Fidèle en amitié, il nous fait le bonheur de revenir avec ses merveilleux acolytes pour le présenter en live sur la scène de l’Intervalle à Vaugneray ce jeudi 16 décembre.

Allons Fanfant de la batterie… disions-nous à l’époque, ton jour de gloire est bien arrivé. Entretien avec Jean-Phi à la veille de ce moment magique.

 

 

 

Michel Clavel : Jean-Phi, pour remonter à ton point de départ, et comprendre ton attrait pour les musiques afro qui ont évidemment beaucoup de points communs avec celles des Caraïbes de tes origines, il faut rappeler que tu as débuté avec Angélique Kidjo. Comment s’est faite cette connexion?

Jean-Philippe Fanfant : – C’était en 1988, j’avais vingt-deux ans et j’étais en formation au CIM. J’ai rencontré Angélique qui n’était pas encore connue, au Baisé Salé. Elle constituait une équipe pour faire ses premiers concerts et j’ai accepté. Quand nous avons joué au New Morning, le grand producteur et patron d’Island,Chris Blackwell, était ce soir là dans la salle et il a proposé à Angélique de le rejoindre à Miami pour monter une tournée avec des musiciens américains. Mais Angélique est quelqu’un de très fidèle et elle a accepté d’y aller en imposant son équipe française. C’est comme ça que j’ai commencé à tourner et nous avons ensemble parcouru les USA, l’Australie, le Japon, l’Angleterre…

 

M.C. : Tu as énormément tourné depuis avec de très nombreux artistes et notamment de grands noms de la chanson française. Quels sont ceux avec lesquels tu as le plus d’affinités ?

J-P. F. : On a forcément plus d’affinités avec certains que d’autres, mais je dirais que j’ai eu un feeling particulier avec Louis Bertignac et avec Julien Clerc. Ce sont des artistes qui aiment vraiment aller vers les gens et ça me correspond. J’ai été très sollicité c’est vrai, mais il m’est arrivé de refuser à certains dont je ne donnerai pas les noms, c’est délicat… Je peux exprimer cependant un regret, c’est d’avoir eu à un moment  l’opportunité de jouer avec Charles Aznavour, mais finalement ça n’a pu se faire avant qu’il ne nous quitte.

 

M.C. : Tu as aussi joué avec de grands artistes internationaux comme par exemple Supertramp ou plus récemment Sting. Quels sont ceux avec lesquels tu rêverais de le faire ?

J-P. F. : J’ai toujours adoré l’univers de Peter Gabriel, mais comme je suis fan de Manu Katché j’ai été très heureux de voir que son choix s’était porté sur lui. Et je comprend pourquoi lui aussi est très demandé, il a une vraie signature qui fait passer tout ce qu’il touche au niveau supérieur, il bonifie encore tout ce qu’on lui confie. Il joue avec moi d’ailleurs sur le titre Left to right. Sinon, dans la nouvelle génération, j’aimerais bien travailler par exemple avec quelqu’un comme Ed Sheran.

 

M.C. : En parlant de batteurs, quelles sont tes plus grandes références, et aujourd’hui, notamment sur la scène française, quels sont tes repérages, tes coups de cœur ?

J-P. F. : C’est difficile par ce qu’ils sont nombreux à m’avoir influencé, mais à l’international je dirais Steve Gad et Jef Porcaro, et chez nous je pense à mes amis Dédé Ceccarelli et Paco Sery. A propos de Paco, quand à l’époque Jean-Pierre Como montait l’équipe de Sixun, j’avais été approché. C’est Paco qui finalement a fait partie de l’aventure et j’avoue que quand je les ai vus, ça a été pour moi une révélation. Là j’ai compris que c’était bien le métier que je voulais faire. J’ai alors abandonné la fac de droit que je suivais en parallèle aux écoles de musique pour ne faire plus que ça.

En ce qui concerne la nouvelle génération qui constituera la relève, mes préférences vont  vers ceux qui ont une vraie démarche artistique, ceux qui à mon sens sont de purs créatifs. Je pense notamment à Arnaud Dolmen (sacré révélation de l’année par Jazz Magazine, ndlr), et à Sonny Troupé, tous deux d’origine guadeloupéenne d’ailleurs, mais aussi Pierre Lucbert le tout jeune prodige bordelais, ou encore Julien Botras surnommé Ironman puisqu’il est aussi très connu dans le monde des courses extrêmes, un ultra sportif qui allié sport et batterie avec la même endurance et la même énergie. En dehors de leur énorme talent, ce sont toutes des personnes très avenantes, qui ont un vrai savoir-vivre ensemble. C’est fondamental pour l’esprit de groupe, aussi bien en studio qu’ à fortiori lors de longues tournées.

 

M.C. : Pourtant au vu de tes origines familiales, puisque tu es issu d’une grande lignée de musiciens, ça pouvait sembler tout naturel ?

J-P. F. : Oui évidemment puisque depuis la plus tendre enfance j’ai toujours baigné dans ce milieu et j’étais sans arrêt emmené à droite et à gauche aux concerts familiaux. Mais je voyais ça comme le fait d’être souvent hors de la maison, et en plus avec des caisses de matos à charrier, et ça ne me faisait pas forcément envie! En fait, c’est vers 13 -14 ans, quand je suis passé des percussions, par lesquelles j’avais commencé, à la batterie que jouer d’un instrument est devenu une vraie joie. Là j’ai eu le bonheur de me dire que c’était bien ma place. Mais par sécurité dirons-nous, comme tous les parents, les miens ont quand même voulu que je suive des études, d’où l’inscription quelques années plus tard à la fac de droit…

 

M.C. : Revenons à ce «Since 1966» qui est ton premier disque perso alors que tu as joué sur environ quatre cents albums comme sideman. Et je sais que toi même n’en reviens toujours pas! Pourquoi avoir attendu si longtemps pour enfin te lancer «à ton compte» ?

 J-P. F. : C’est déjà une histoire de timing, puisque tu l’as compris, avec autant de séances de studio et de tournées non-stop, plus tous les innombrables morceaux qu’il a  fallu travailler pendant des années pour des programmes  hebdos de télé comme la Nouvelle Star ou pour The Voice, il reste très peu de temps pour soi. Et puis il y a comme une habitude qui a été prise d’être toujours derrière les autres.  C’est seulement il y a trois ans que j’ai commencé à y penser, d’où le quartet que j’ai présenté en 2018 à Francheville avec les premières compos abouties. Il aura fallu les premiers confinements à la maison, quand tout s’est arrêté au début de la pandémie, pour que je me mette sérieusement à bosser sur ce qui n’était encore que des idées, des brouillons.

C’était aussi un challenge d’y inclure toutes mes influences, tout ce qui m’a nourri et façonné de manière décloisonnée avec beaucoup d’ouverture, de brassages culturels, d’envies éclectiques. Et c’est vrai que je suis un gros bosseur, j’aborde ça comme un sportif de haut niveau et à vrai dire, ça me détend ! Mais pour canaliser tout ça, être orienté et bien cadré, j’ai fait appel à mon ami pianiste Thierry Vaton qui est aussi un grand arrangeur et  qui a su centraliser tout ça. Et puis dans cette volonté de se lancer sous son nom, il y a le fait que c’est très gratifiant de savoir que les gens vont venir pour toi, qu’ils t’applaudissent pour qui tu es.

 

M.C. : Tu es un homme d’amitié, toujours charmant, qui a côtoyé tous les plus grands musiciens de la place et ton carnet d’adresses est forcément faramineux. Comment as-tu choisi ceux qui jouent sur cet album ?

J-P. F. : Effectivement c’était très délicat car il y avait trop de possibilités ! J’ai forcément du faire des choix qui ont peut-être déçu ceux qui voulaient en être et qui bien sûr auraient eu toute leur place, mais je n’ai pas voulu non plus faire un album dit de copains. Et il y en aurait beaucoup trop!  Par ailleurs, il fallait un fil conducteur avec des morceaux d’évidence et éviter le côté catalogue. Quant à moi, je ne suis pas là pour être en avant et faire de la démo [NdlR : il partage, comme on lui souffle, cette belle attitude sur scène avec son compère Manu], c’est la différence entre un instrument rythmique comme la batterie contrairement à un instrument harmonique. Même si l’on fait nous aussi des solos qui impactent.

La première évidence c’était bien sûr d’avoir mon frère Thierry [NdlR: l’énorme bassiste] à mes côtés, mais aussi d’autres grands bassistes qui sont comme mes frères, Michel Alibo, Guy N ‘Sangué, Stéphane Castry… Même chose côté piano avec Thierry Vaton, David Fakeure, et aussi Janysette Mc Pherson qui apporte sa touche latino.

En tout cas, j’avoue que ça me fait bizarre, moi qui ai toujours été au service des autres, de devenir le «patron» en recrutant des musiciens «à mon service».

 

M.C. : Ils sont effectivement très nombreux  avec d’autres encore tout aussi prestigieux sur cet album. En fonction des dispos de chacun ce n’est pas évident non plus de définir la base formelle de ceux qui partageront la scène avec toi ?

 J-P. F. : Oui, mais le quintet de base a été arrêté et c’est bien celui-ci que vous entendrez à Vaugneray, avec Vincent Bidal au piano [Ndl : il a composé et joue Une lueur d’espoir sur l’album, morceau avec Laurent Vernerey à la basse où l’on entend la voix angélique d’Anne Sila], Stéphane Castry à la basse, l’excellent Ludovic Louis à la trompette, le classieux Allen Hoist au sax et voix, et la chanteuse d’origine ivoirienne Olyza Zamati qui fait les chœurs en bambara sur le titre Kanari Conakry en ouverture d’album. Pour le concert qui vient, c’est sur le morceau Une lueur d’espoir que nous serons aussi rejoints exceptionnellement par la chorale de Francheville que l’on a associée à l’événement. Sinon, comme nous espérons bien faire de grands  festivals la saison prochaine, il est certain que nous réserverons des surprises avec ça et là des invités inattendus qui viendront en guest…

 

M.C. : On aurait pu penser que les grandes majors habituelles allaient s’intéresser à cet album qui finalement a été signé par Klarthe Records…

J-P. F. : Cela s’est fait assez facilement et en bonne intelligence. Il faut rappeler que Klarthe Records connu pour faire beaucoup de classique a absorbé le catalogue Harmonia Mundi, et a souhaité dernièrement ouvrir un département dévolu au jazz. L’équipe a été enthousiasmée par les morceaux que je leur ai présentés, en même temps que l’idée de la pochette  qui était toute prête avec une belle photo en noir et blanc fournie par le photographe lyonnais Christophe Tardy [NdlR : C. Tardy signe aussi l’illustration de cette chronique].

 

M.C. : Y-a-t-il déjà des morceaux prêts pour un second album ?

J-P. F. : J’ai bien sûr encore d’autres maquettes et quelques idées, mais chaque chose en son temps!  Après l’année folle vécue l’an dernier sans la scène, le but premier est d’abord de défendre au mieux ce premier album, surtout en faisant un maximum de concerts. D’autant plus que souvent l’inspiration me vient justement en jouant, en étant sur scène avec tout ce que m’apportent mes partenaires à tel ou tel instant. J’essaye d’en retenir tout ce qui me plaît pour de futures compos.

 

M.C. : Au regard de ton parcours exceptionnel et de ton expérience assez extraordinaire, et même s’il te reste à 55 ans aujourd’hui de longues et belles années à jouer encore, tu vas à ton tour être considéré comme une référence, – tu l’es déjà- comme un «vieux» sage qui pourrait à son tour produire de jeunes artistes ?…

J-P. F. : Ah, peut-être, je n’y ai encore jamais vraiment pensé. Mais c’est vrai que quand j’ai de gros coups de cœur j’aimerais pouvoir aider, apporter pourquoi pas un coup de pouce musical ou financier. C’est aussi ça la transmission, qui est un travail important à mes yeux et auquel je me consacre autant que je peux [NdlR : édition d’une méthode, stages et autres master-classes,].

 

M.C. : Tu es allé en juin dernier présenter cet album en primeur sur tes terres de Guadeloupe qui te sont si chères. Quel est, pour finir, ton regard sur la situation chaotique pour ne pas dire explosive que vivent actuellement certains DOM, Guadeloupe et Martinique notamment ?

J-P. F. : C’est clair que je suis très attristé et surtout inquiet. Il y a beaucoup de rancœur là-bas, et sans refaire l’histoire ce n’est pas que pour des raisons actuelles. Il y a eu certes, culturellement, une grande méfiance vis à vis des vaccins face à la pandémie de Covid, mais cette défiance s’explique aussi par le scandale précédent du Chlordécone qui a entraîné un nombre incroyable de cancers sur l’île. Je veux cependant rester optimiste quand aux relations à venir, et je veux croire en une forme d’intelligence et de raison. Quand je vois sur place l’état d’esprit de certains jeunes, je leur dis Attention ! Mais contrairement à d’autres artistes, moi je ne veux tenir aucune revendication politique, mon seul engagement c’est pour la paix.

 

Propos recueillis par Michel Clavel le 11 décembre 2021.

 

Un immense merci à Jean-Phi et son inaltérable sourire, pour sa disponibilité, son humilité et sa légendaire gentillesse et qui, outre le fait d’être l’un de nos plus importants musiciens, est toujours resté, en toute simplicité, un grand monsieur pétri de belles valeurs humaines.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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