Interview

Entretien avec Jeanne Michard

A juste titre, nous avons beaucoup ouvert ces colonnes aux saxophonistes filles. Et celle qui nous a fait la gentillesse de nous ouvrir ses portes confirme cet attrait. Cette musicienne pleine de talents n’a pas fini de nous enchanter, sur des airs de musique cubaine ou autre. Car rien ne l’arrête…

 

Entretien avec Jeanne Michard

Quel que soit le courant musical… la passion est au bout…

 

 

Michel Martelli : Jeanne, c’est Paris qui t’a vue naître. Musicalement, aussi ?

Jeanne Michard : Oui, c’est vrai. Je suis née dans le quatorzième arrondissement de Paris, et je vais y grandir en effet. Une chance ? Peut-être, c’est une ville de toutes les opportunités. D’où me vient ma passion pour la musique ? Sans doute d’un grand-père, qui était musicien, pianiste dans un bel ensemble, et en plus organiste à l’église. Il avait reçu une belle formation classique, et lui-même enseignait en Alsace. Il a travaillé son piano jusqu’au bout, et nous a fait beaucoup jouer, mes frères, mes sœurs et moi. Et aussi beaucoup écouter. D’ailleurs, en parlant de ça, je dois dire que mes parents n’étaient pas du tout musiciens, eux. Mais mélomanes, oui. Grâce à eux, j’ai pu écouter (et j’écoute encore parfois) du rock, du classique, du jazz. Dans ces moments-là, se mêlaient Stan Getz, Art Tatum, Ella Fitzgerald, les Beatles, Led Zeppelin, les Rolling Stones. J’ai toujours été transportée par la musique. Je crois que, devenir musicienne, ça me faisait rêver, mais ce n’était pas véritablement conscient, au début. Ce dont je me souviens, c’est que les sensations ont été fortes, très tôt. De là à te dire que je voulais, à cet âge-là, en faire mon métier.

 

M.M. : As-tu suivi d’autres voies, en parallèle ?

J.M. : Oui, pendant mon enfance, j’ai fait douze ans de basket, et à un bon niveau. Une période où la musique était un peu moins présente. Et, après le Bac, je me suis inscrite en Fac de Lettres et de Cinéma, à Paris III. Pendant ma troisième année, pourtant, cette voie en laquelle je croyais est passée au second plan, et la musique, elle, a repris la tête de mes envies. J’avais dix-huit ans.

Mais je ne t’ai pas parlé de mes écoles de musique. De l’âge de six, et jusqu’à quinze ans, j’ai suivi des cours particuliers, dans une école de quartier à Paris. Du solfège, et des cours particuliers de saxophone. Pourquoi le saxophone ? A vrai dire, je ne m’en souviens plus, pourtant on m’a toujours dit que j’étais sûre de moi. Comme tu le vois, ce n’était pas réellement un cursus classique. Je me souviens surtout d’un de mes professeurs, Jean-Louis Delage. C’est lui qui m’a fait découvrir l’instrument, et qui m’a fait jouer le premier quelques morceaux de jazz. Bon, j’étais encore petite, et il me proposait un panel de thèmes assez simples. J’avais, là, entre sept et dix ans. Par la suite, je travaillerai sur les Charlie Parker Omnibooks. Entre douze et quinze ans.

 

M.M. : Et le Conservatoire ?

J.M. : Je vais m’inscrire au Conservatoire de Paris IX, parce que sa classe de jazz était, et est encore, très réputée. Grâce à ses professeurs. Je suis arrivée là, avec bonheur. Et côté profs, j’ai eu la chance d’être dans les classes de Nicolas Dary, pour l’harmonie et la sax, puis dans celle de Luigi Grasso, mais il y en avait bien d’autres, comme, pour l’ear training, Pierre Carrié. Tous ces professeurs m’ont beaucoup apporté.

Pendant la première année, le premier groupe auquel je participerai, et avec lequel on a tout de même enregistré un CD, sera « Be Hop Experience ». Une très belle aventure. Ce groupe avait été fondé par Cosimo Saveri, qui est pianiste, et que je retrouverai ensuite, sur d’autres projets.

Cette période du Conservatoire aura été un véritable réapprentissage complet, pour moi. C’est pendant cette période que j’ai commencé à fréquenter les clubs de la rue des Lombards. J’ai aussi commencé à enchaîner les jams. Cette première année de Conservatoire coïncidait avec ma troisième année de licence, dans la Faculté de Lettres. A la fin de cette année-là, et avant de retomber véritablement dans le jazz, avec une amie nous avons décidé de partir visiter l’Amérique Latine. Pendant six mois. Au retour, j’étais plus que jamais convaincue que la musique m’attendait.

 

M.M. : Mais tu avais arrêté le Conservatoire?

J.M. : Oui, mais je m’y suis vite réinscrite. Et, très vite après, je vais intégrer un orchestre de musique cubaine, dont j’avais entendu parler, l’ensemble « Mi Sol », monté par le saxophoniste cubain Eduardo Fernandez. Ce groupe, ça a été vraiment une très belle découverte, qui m’a permis de rencontrer un grand nombre de musiciens avec qui je travaillerai encore par la suite, dont David Lesprit, français bien sûr mais qui connaissait à fond la musique cubaine, et qui m’a faite entrer dans ce monde-là complètement. J’ajoute que Marcela Coloma a joué aussi un rôle très important dans ma découverte de la musique cubaine.

 

En revenant d’Amérique Latine, je me suis concentrée sur « comment vivre de ma musique ? ». J’y consacrais tout mon temps. Je continuais à sortir énormément en jams, sur les injonctions de Luigi Grasso d’ailleurs, qui m’a toujours poussée à « m’extérioriser » pour accumuler les belles découvertes. Un conseil que je suivrai par la suite, en m’expatriant à New-York, ou encore à Cuba. D’ailleurs, mon dernier album, « Songes transatlantiques », reprend totalement cet esprit-là.

 

M.M. : A force de rencontres, tu ne pensais pas à ton propre groupe ?

J.M. : Si, bien sûr… à force d’aller dans les jams, d’emmagasiner des sessions de travail, je me suis décidée à monter le « Jeanne Michard Quartet ». En réalité, je souhaitais créer une équipe pour pouvoir jouer les standards de Sonny Rollins, du Duke, de Monk et le jazz des années trente à cinquante. J’adore le jazz traditionnel, c’est pour moi un puits de connaissance énorme. Mais j’aime autant les compositions originales des « boppers ». Tout ça, c’est ma nourriture principale. Alors, pour ce quartet, j’ai fait appel au guitariste Clément Trimouille, mais aussi au batteur Paul Morvan et au contrebassiste Alex Gilson. La création date de 2019, et nous tournons toujours ensemble..

Mais cela a été aussi une période dans laquelle on m’a appelée pour jouer dans plusieurs formations. Entre 2018 et 2019, j’ai obtenu en effet le statut d’intermittente et j’en ai profité pour travailler autant dans la musique cubaine que dans le jazz. Tu imagines bien, aussi, que mon réseau s’était bien développé.

 

M.M. : Tu avais changé d’école, aussi ?

J.M. : Oui, en 2019, je suis entrée au C.R.R de Paris, où j’ai obtenu mon D.E.M. de Jazz. Mais, à l’issue de cela, il y a eu le premier confinement, et c’est un temps que j’ai mis à profit pour bosser encore plus mon saxophone. Vraiment à fond. Et puis, j’ai commencé à écrire, aussi. Mais j’avais une idée derrière la tête, à savoir monter un quintet de latin-jazz. Ca me travaillait depuis longtemps mais, jusque-là, je ne me sentais pas prête, mais, cette fois, ça y était.

C’est un temps aussi pendant lequel j’ai participé à pas mal de vidéos, avec un collectif, un réseau plutôt, les « Paris Jazz Sessions ». Un projet toujours d’actualité. Celui qui a pris l’initiative de ces vidéos, de ces enregistrements, c’est le guitariste-contrebassiste Edouard Pennes. Avec ce projet, nous avons aiguisé la curiosité de l’équipe du « Duc », qui nous a donné l’opportunité de plusieurs concerts, relayés par TSF Jazz.

J’avais composé un morceau de latin-jazz, notamment. Un morceau que l’équipe du « Duc » a eu la bonne idée de mettre dans la playlist de TSF. Ca m’a touchée, et surtout donné envie de continuer. C’est comme ça que je me suis décidée à monter un quintet de latin-jazz, et j’ai appelé, pour ça, des musiciens avec qui j’avais envie de travailler, et aussi d’enregistrer un album. C’est ainsi que m’ont rejoint Natascha Rogers et Pedro Barrios, aux percussions, Maurizio Congiu à la contrebasse, et Clément Simon au piano. C’est donc le « Jeanne Michard Quintet », et nous venons de sortir, comme je te l’ai dit, l’album « Songes transatlantiques ».

 

M.M. : Et tes premières impressions ?

J.M. : Bonnes. Je suis ravie. C’est ma première véritable équipe sur mes propres compositions. Et c’est vrai que ce projet a super bien démarré. Nous avons été programmés en « off » au Festival de Marciac, et puis aux « Soirées nouvelles scènes » du Duc des Lombards cette année. Tu vois, que de belles opportunités. Mais je sais à qui je dois cette belle voie et, crois-moi, je leur en porte une reconnaissance éternelle…

En septembre prochain, un nouveau concert est prévu, dont un set d’une heure seulement sera retransmis sur TSF Jazz…

Tu m’as questionné sur mes groupes, mais je suis aussi « side » sur plusieurs projets, en ce moment, comme avec le « Galaad Moutoz Orchestra »… ou sur le projet « Orchid » – sur lequel je retrouve Clément Simon – qui est un projet jazz « non traditionnel » aux compositions originales. Et puis aussi, mais je te l’ai dit, les « Paris Jazz Sessions ». Et d’autres, que je ne détaillerai pas.

Je travaille déjà aussi à un autre album pour mon latin quintet, mais j’ai également commencé à écrire pour mon autre groupe, mon quartet. J’ai envie d’écrire aussi pour des formations plus importantes, mais c’est une autre histoire que nous évoquerons une prochaine fois….

 

 

Propos recueillis le mardi 2 août 2022.

 

 

 

Pourquoi les saxo-filles sont-elles toujours aussi sympa ? Je suis désolé de t’avoir loupée au dernier Poët Laval Jazz Festival (voir ici), mais je ne désespère pas de t’écouter un jour. Et je languis.

D’ici là, plein de réussite pour tes projets.

 

[NdlR : Jeanne Michard faisait partie des Lady All Stars de Rhoda Scott à Crest le samedi 6 août 2022 (voir ici)]

Ont collaboré à cette chronique :

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