Interview

Entretien avec Joëlle Léandre

Une fois de plus, dans cette rubrique, je vais mettre une musicienne sous les projecteurs. Et ici à plus d’un titre. D’abord, parce que les contrebassistes filles sont relativement rares, et puis parce que la trajectoire de celle dont il s’agit est empreinte de véracité, de sincérité. Le gage, pour de tels parcours, de les graver dans le marbre…

 

Joëlle Léandre

Libérez-vous ! Improvisez ! Jouez ! ….. Osez !…

 

 

Michel Martelli : Joëlle, où tes racines puisent-elles leur force ?

Joëlle Léandre : A  Aix-en-Provence. Oh, pas dans le cœur de la vieille ville – qui est si joli – non, dans une cité des « faubourgs ». Et je viens d’une famille que je pourrais qualifier de « simple », pas riche, ça non, mais qui, malgré tout, aura réussi à placer deux enfants dans un Conservatoire.

Mon papa était cantonnier. Et j’avais l’habitude de dire : « mon père construisait des routes, et moi j’ai passé ma vie à les emprunter »…

Mes débuts musicaux ? Tu ne devineras jamais… c’était sur un pipeau, et un pipeau en plastique, en plus… Mais, bien que la chose puisse prêter à sourire, je crois que dès cet instant, j’ai pu me rendre compte que mon oreille répondait bien, et que je mémorisais assez facilement. C’est primordial dans les débuts d’un musicien. Cette expérience m’a poussée à dire à mes parents, alors que je n’ai qu’un peu plus de huit ans, que c’est de la musique que je veux faire. Même si le monde de la musique semblait, dans notre situation, « hors de portée », le soir même, et après en avoir parlé entre eux, mes parents prenaient la décision de nous inscrire – mon frère Richard et moi – au Conservatoire d’Aix-en-Provence.

 

M.M. : Ne me dis pas que tu étais déjà attirée par la contrebasse ?…

J.L. : Non, bien sûr. Quand je fais mes premiers pas dans le Conservatoire, les premières notes que mon oreille va accrocher seront celles d’une musique au piano. Un Mozart, un Chopin… quelque chose de sérieux, quoi. Ça m’a fascinée, et j’ai dit à mes parents que le piano était ce que je voulais faire. Mais bon… un piano, en regard de nos moyens… Pendant trois mois, je vais « pianoter » sur notre table de cuisine, sur un clavier découpé dans du papier, avec les touches blanches et noires dessinées ! Avant que mes parents puissent louer un petit piano droit. Et puis un jour, celui qui accordait les pianos nous a informés qu’une classe de contrebasse allait s’ouvrir au Conservatoire. Il va inciter mes parents à y inscrire mon frère Richard.. Comme tu le vois, mon frère a commencé l’instrument avant moi, ce qui ne m’a pas empêchée de voir et entendre cet instrument majestueux et droit… et assez impressionnant. Le son, surtout, me fascinait, ce son grave auquel une oreille est peut-être moins habituée.

Bref… je ne sais ni comment, ni pourquoi, mais sept mois plus tard, je m’attaquais moi aussi à la « montagne » contrebasse, avec la particularité de devoir monter sur un tabouret pour pouvoir en jouer ! J’avais, je crois, déjà cette volonté de travailler beaucoup plus qu’un(e) autre, parce que dans ma tête, j’avais bien enregistré la phrase de ma mère : « La musique, c’est pas pour nous ! ». Je pense que je m’y suis lancée corps et âme d’entrée.

 

M.M. : Et tu rejoins cette fameuse classe de contrebasse ?

J.L. : Oui. Une classe dirigée par Pierre Delescluse, un professeur sévère, mais drôle et blagueur, et surtout un grand musicien, passionné par son instrument, et passionnant ! Il fallait travailler beaucoup. Je dois dire qu’à cette époque, il était relativement rare de trouver des classes pour futurs contrebassistes, instrument « barbare », sans grand répertoire, pas noble du tout comme on peut considérer le piano, le violon ou le violoncelle.

J’étais sur un petit tabouret… tellement jeune… ce n’était pas simple. Et puis, j’ai trouvé « l’envers du décor » chez Pierre. Derrière ce côté intransigeant, il y avait le musicien drôle, et tellement habité. C’était avant tout un grand pédagogue, qui m’a tout appris. Malmenée aussi parfois, oui, mais c’était pour mon bien. Grâce à l’enseignement que Pierre m’a transmis, j’ai très vite tenu à ce que la contrebasse devienne un instrument de premier plan. C’est Pierre, enfin, qui me poussera vers les portes du Conservatoire à Paris.

 

M.M. : Conseil que tu vas suivre, évidemment !

J.L. : Alors que j’ai dix-sept ans et demi, je pars à Paris pour faire mes études supérieures. J’ai travaillé comme une dingue pour y entrer, parce que le concours est très difficile. C’était sept heures de classe par jour, presque. Il y avait de la compétition, car il y avait seulement deux places… Je vais réussir et y resterai trois ans, dans la classe de Gaston Logerot, un grand virtuose qui était soliste à l’Opéra de Paris. Nous étions douze dans sa classe, et contrairement à certains de mes camarades, il s’est avéré très vite que je  possédais un « son « . C’est un atout car cette « patte sonore », tu ne l’acquières qu’avec le temps. Le temps, et beaucoup de travail. Mais ça, Pierre déjà me l’avait gravé dans la tête et je crois que, depuis, même encore aujourd’hui, cette force de travail ne m’a jamais quittée. A ce savoir musical qui commençait à bien s’implanter en moi, j’avoue que je développais une grande attirance pour l’écriture musicale de mon époque. N’oublies pas que je te parle là du début des années soixante-dix, juste après mai 68…

J’ai tout de suite adhéré à la musique de mon siècle. De jeunes compositeurs venaient vers moi, dès lors qu’il y avait dans leur écriture une partie de contrebasse. Je pense là à Tony Aubin, à Jolivet, à Messiaen… c’était une très grande jubilation face à ces partitions qui amenaient d’autres sons, d’autres possibilités, un autre feeling pour cet instrument, assez pauvre, il est vrai, sans le répertoire classique.

Lorsque je termine mes études, trois ans plus tard, je ne me pose plus de questions au sujet de mon instrument. En revanche, plus tard, j’en ai fait  autre chose. Vraiment.

 

M.M. : Et tes débuts « dans le grand bain », ça se passe comment ?

J.L. : Assez rapidement, je vais me positionner comme une « free-lance » pour les orchestres nationaux, pour l’Orchestre de Paris, pour les associations « Pasdeloup » aussi… il fallait bien commencer à gagner sa vie ! Nous étions dirigés par de grands Chefs comme Bernstein, Dorati, Mazeel ou Celibidache. Là, on est dans les années 1971-72. Cette période, je l’ai traversée dans la joie. C’était souvent les « Premiers Prix de Conservatoire » que l’on demandait. On nous appelait « les requins ». Je faisais aussi de la musique de chambre, je remplaçais chez Paul Kuentz, chez Bernard Thomas…. j’aimais ça, j’apprenais la vie du musicien.

A côté de cette vie musicale, j’étais une citoyenne assez engagée, politisée même. Et je le suis encore ! Je lisais beaucoup, j’ai ainsi découvert les surréalistes comme Breton, Artaud et tant d’autres. J’ai découvert aussi les peintres contemporains, le mouvement dadaïste, le Café Voltaire, Piccabia, les Performances, Joseph Beuys… J’aimais tout ça !

Et puis je découvre « Silence », de John Cage, un livre qui a tout de suite résonné en moi, comme une véritable partition sonore. En même temps, je lisais aussi « Marcel Duchamp » de Robert Lebel, deux artistes qui me suivent encore et toujours aujourd’hui.

C’est, je crois, ce qui a ouvert un peu plus mon envie de jazz, sa liberté, ses musiciens créatifs. Je sortais, j’allais dans les clubs de jazz, j’enchaînais découverte sur découverte.

En réalité, cette porte du jazz s’est présentée à moi en 1971, lorsque, sur les quais de Seine, j’achète un disque, un LP de Slam Stewart, bassiste et chanteur. Je m’aperçois qu’en fait, nos pratiques de jeu n’étaient pas si éloignées que ça. Il jouait « arco » et chantait en même temps, chose que je commençais moi-même dans mon travail, quand j’improvisais à la maison. Je cherchais, je fouillais, je commençais à utiliser ma voix… oui, je pense qu’il a été un « déclencheur » d’un tout autre rapport à cet instrument, l’invention même… la création… L’invention de soi.

Beaucoup apprendre, beaucoup « désapprendre »… c’est long, toute une vie.

Du coup, je vais me mettre à dévorer toutes les œuvres, les musiques, les styles des bassistes de jazz, comme Chambers, Mingus, Scott La Faro, Dave Holland, Barre Phillips, Jean-François Jenny-Clark, et tant d’autres.

La création dans ces ensembles de musique contemporaine, comme l’Itinéraire. L’Ensemble Intercontemporain, avec Pierre Boulez, c’était vraiment super. J’avais plus ou moins arrêté la musique orchestrale classique, je dirais, car c’était le jazz, le free-jazz qui m’attiraient. Ecouter, fouiller… oui. Mais jouer SA musique, c’est du boulot. Donc, j’ai laissé ces musiques, belles il est vrai, derrière moi. Elles m’avaient accompagnée, formée, mais je ressentais le besoin de laisser ces musiques « nécrophiles » dormir.

A moi, désormais, la contemporanéité, « être dans mon siècle ». Tu sais, lorsque je me retourne, je vois que j’ai toujours été dans la création.

 Ça va ? Je ne suis pas trop rebelle ?

 

M.M. : Et puis, les rencontres vont continuer à s’enchaîner …

J.L. : Bien sûr, mais c’est la normalité sur une voie de musicien. Ma route va croiser celles de musiciens de jazz, autant de personnalités qui m’ont ancrée un peu plus sur cette route. J’allais souvent au « Riverbop », pour écouter François Jeanneau, Aldo Romano et tant d’autres. Je dévorais tout ça. J’allais aussi beaucoup au Centre Américain, parce que tout se passait là, la Poésie Sonore, la Performance, la Danse africaine et le Free-Jazz. J’écoutais Anthony Braxton, Alan Silva, Bill Dixon, Bobby Few, Rached Ali, le « Art Ensemble of Chicago ». Chaque fois c’était une fête, une jubilation de la vie avec un grand V.

Le jazz, c’est un cri. De toujours, de tous styles, qui passait par de simples garages pour faire leurs concerts. Ils ont créé une musique. Le reste, on trouve aussi beaucoup de jazz commercial.

Et toutes ces magnifiques personnes ont contribué à faire de moi ce que je suis devenue.

 

M.M. : Se profile ensuite… 1976… ton « premier » départ aux States.

J.L. : Aux États-Unis où je vais partir grâce à une bourse américaine. Très vite, ce pays m’a fait connaître son axe artistique, ou « personnel », à savoir « »Do it, go it, be you ! ». Ça, ça a été ma première leçon de liberté. Là-bas, j’ai expérimenté, j’ai rencontré plein de musiciens, j’ai joué des gigs dans des lofts, des galeries, des appartements. J’ai tellement appris, et je les en remercie encore beaucoup, d’ailleurs.

 En rentrant en France, presque deux ans plus tard, j’avais cette furieuse envie de me produire en solo, en duo.

 

M.M. : J’aimerais aussi revenir, courtement, sur un accident de parcours qui aurait pu avoir des conséquences graves.

J.L. : Ah ?… Eh bien disons qu’à vingt-quatre ans, j’ai eu un très grave accident de la route, dans lequel j’ai été brûlée. Et bien brûlée, ça a été des mois d’hôpital, de rééducation. Seul mon visage était sauf ! Lorsque tu es plongée dans le coma, tu traverses la mort, tu vis ce fameux tunnel dans lequel tu ressens, symboliquement, ta propre mort. Peut-être que cette expérience aura été le moteur pour tout ce qui allait m’arriver ensuite, et que l’on retrouve peut-être aussi dans mes compositions, dans mes improvisations. Vois-tu ce que je veux dire ? Cette prise de conscience de « l’urgence d’être », cette intensité, cette joie, ces risques de l’aventure de faire de la musique, de la créer, de cette responsabilité d’être… être SOI.

J’espère qu’on retrouve tout ça dans ma musique.

 

M.M. : Revenons à tes autres centres d’intérêt. En réalité tu arrives à les lier tous à la musique ?

J.L. : Ça dépend pour quoi..  Oui, je confesse un très grand intérêt pour la lecture, les arts plastiques dans leur ensemble. Et je fais, et j’aime faire, de la musique pour des spectacles de danse, ou pour des gens de théâtre. Il faut saisir les rencontres que la vie peut t’envoyer et, dans ces domaines, c’est ce que j’ai fait. Sur une création inspirée de Shakespeare, par exemple, j’ai eu la liberté totale pour l’instrumentation des cinq actes. J’utilisais même la voix. Cela n’a pas été évident, mais au final, une très très belle expérience. Le « Traité d’instrumentation » de Berlioz m’a été très utile, dans cette aventure-là. Tant au plan du théâtre qu’à celui de la danse, j’ai été parfaitement autodidacte. Mais j’ai une grande confiance dans la création à laquelle je m’attèle, avec des personnages totalement différents les uns des autres. Ma seule constante était mon instrument.

 

M.M. : Revenons à New-York… qu’y as-tu surtout appris ?

J.L. : D’abord, le faste. Cette énergie tonitruante qui te subjugue. Les Américains savent ouvrir les bras. Pour eux, tu es ce que tu es. Et toute rencontre est d’emblée amicale, tu es entendue, écoutée même… et il y a aussi beaucoup de respect. Tu as compris que j’avais déjà joué pas mal de musique américaine de jazz. J’étais « down town » comme on dit là-bas, là où tu trouves beaucoup de création. J’aurais pu choisir d’être « uptown », mais tel n’a pas été mon souhait. Les Américains, les musiciens notamment, m’ont tout de suite adoptée, y compris les « blacks ». J’ai omis de te dire, et pourtant je t’avais dit qu’on en reparlerait, que j’avais retrouvé John Cage. Il me faisait le plaisir de venir lorsque je jouais avec Fred Frith, avec John Zorn ou d’autres. Il était là, souriant. Bien que l’on savait que Cage n’aimait pas le jazz, il m’a toujours soutenue, toujours encouragée.

Il y avait aussi la Compagny Derek Bailey, le guitariste londonien – et un musicien tellement important. Lui aussi je suis allée l’écouter, avant de jouer avec lui, tout ça à New-York en plein dans les années quatre-vingts. On a beaucoup improvisé ensemble, rencontré des musiciens comme Peter Brötzmann, Zorn (encore et toujours), Han Bennink.

Et puis, New-York, c’est le paradis du free-jazz, le  « down town », celui de Cecil Taylor, de William Parker et de beaucoup d’autres. J’étais là, je jouais avec ces musiciens, et d’autres de passage, comme Marilyn Crispell (pianiste). Je la cite parce qu’il y avait toujours aussi peu de femmes.

Tout ça a nourri mon chemin, j’en suis persuadée. En cumulant le classique, le contemporain et le free-jazz, j’ai offert à mon instrument et à mon « vocabulaire » toutes ces directions. Et je peux dire aujourd’hui qu’ils font partie de mes énergies, de mes connaissances même.

Je garderai une gratitude éternelle à John Cage pour ce qu’il m’a apporté. Il m’a appris, entre autres, ces « non hiérarchies ». Il le disait ainsi : « Je n’ai jamais écouté un son sans l’aimer. L’erreur, c’est la musique ! » C’est grand, non ? Et il rajoutait : « Plus les arts sont différents, plus ils conversent entre eux.. »

C’est fabuleux, non ? Avec des paroles comme celles-ci, tu prends des ailes. Comme Joëlle, avec ses deux « L » (rires).

 

M.M. : L’improvisation tient

une grande place chez toi ?

J.L. : Tout musicien en soi est un improvisateur. Crois-moi, j’ai écouté énormément de disques, et pas seulement de jazz. Tous ces compositeurs étaient avant tout des instrumentistes, qui ont tous improvisé à un moment donné. Improviser, c’est inventer sa musique, c’est pour moi un labeur quotidien, sans but vraiment défini. Je ne crois qu’au chemin que l’on se creuse. Malheureusement, je pense qu’en France, nous sommes trop « étiquetés », au contraire de l’Allemagne, ou des États-Unis, par exemple. Eux ont la Liberté. Vivre, c’est pouvoir choisir.

De plus, un artiste doit, à mon sens, être subversif : il doit changer le monde. C’est une posture politique, c’est vrai. Mais reconnais que l’organisation du monde telle que présentée aujourd’hui pourrait sérieusement s’améliorer, non ? Surtout pour la condition féminine. Cela t’explique pourquoi, je me suis engagée, et j’ai pu prendre certaine parole, très jeune.

 

M.M. : J’aimerais que l’on cite certaines de tes « amies, sœurs de scène » qui ont compté pour toi.

J.L. : J’avais découvert, aux Ducs des Lombards, le septet « Feminist Improvising Group », dans lequel évoluait la très créatrice pianiste Irène Schweizer, un groupe formé en 1977 par la chanteuse Maggie Nicols. J’avais pris comme un cadeau cette bouffée d’oxygène féminine dans ce monde du jazz assez masculin, il faut le dire. Depuis, les choses bougent… mais malheureusement très très lentement, trop à mon goût. En réalité, je dirais que la vie vraiment libre, ou libérée, que devrait avoir chaque musicien, on ne la trouve dans les faits que très rarement.

 

J’ai fait pas mal de festivals avec la chanteuse, trop tôt disparue, Annick Nozati. Pendant presque dix ans. Notre duo s’était transformé en trio, lorsque Irène nous a rejointes, avec son piano. Et puis Maggie a pris la suite d’Annick, le groupe a pris le nom de « Les Diaboliques ».

 

J’ai aussi beaucoup joué en duo avec Lauren Newton, en trio avec la flûtiste Nicole Mitchell, avec la pianiste américaine Marilyn Crispell, ou bien avec Myra Melford, une autre pianiste, la violoniste India Cooke, ou encore Elizabeth Harnik.

J’aime beaucoup jouer en compagnie d’autres filles, on rencontre une jubilation différente de celle que l’on peut ressentir quand on joue au milieu d’hommes. Chez eux, on ressent souvent un perpétuel sentiment de compétition. Alors que le sujet même de la musique, c’est le collectif. Il faut reconnaître que les filles n’ont pas cet esprit-là.

Je dirais aussi que nous, les filles, nous n’avons pas suffisamment « d’idoles » auxquelles se référer. C’est pour cela que l’on travaille dur, et qu’il faut que l’on garde cette force motrice.

Avec « Les Diaboliques », c’est chaque fois de la joie immense. Une vraie désacralisation. On ose. Tout nous semble possible, au gré de nos improvisations, même si nous sommes toujours dans le risque. Nous sommes des funambules au-dessus d’un ravin. Mais on y va quand même. Et on se fout de l’âge. L’essentiel est de faire de la musique. Ensemble. (Voir notre chronique de 2009 à A Vaulx Jazz)

 

M.M. : Parles-moi de Giacinto Scelsi.

J.L. : Giacinto… une autre très belle, très importante rencontre. C’était un homme très spirituel, pianiste, compositeur et improvisateur – et même un grand improvisateur. Il restera un phare dans ma vie de musicienne, qui a brillé de 1978 à 1988. Chez lui, on travaillait à des heures très précises. Toutes ses pièces solo au piano sont des improvisations, réécrites par la suite.

Il disait que les femmes étaient indubitablement plus sensibles que les hommes. Je n’ai jamais su comment il interprétait ça, d’ailleurs je ne suis pas forcément d’accord avec cette affirmation. Je pense que les femmes sont plus travailleuses que les hommes. Plus lentes, mais plus pugnaces. Mais nous ne sommes pas très différents les uns des autres, et puis, le côté machiste du jazz, on commence à en être un peu fatigué(e)s. On croise aussi des gars fragiles, des poètes, des gens magnifiques.

Ce que je peux dire de la musique de Scelsi, c’est qu’elle est ventrale, profonde, consciente, comme les femmes sont conscientes de mettre en vie, mais aussi de mettre « à mort ». Sa musique est d’une grande force tellurique, grave, belle, profonde, du fin fond des temps. J’avais eu l’occasion de lui faire lire certains de mes poèmes, et il savait que j’improvisais beaucoup. « Fais, fais… » disait-il, écris, peints, improvise, c’est important, c’est toi. Le fameux « sois toi » des Américains de 1976.

J’étais là quand il est parti le 8 août 1988. Je lui ai tenu la main à l’hôpital jusqu’à son dernier soupir. Le 8 était son chiffre fétiche. Couché, c’est le signe de l’infini. Il vivait au 8 via San Teodoro, à Rome !

 

M.M. : Joëlle, pour finir, te sens-tu un peu… » caraque » ?

J.L. : Tu fais référence à mon livre, sorti en 1993… Oui, quelque part, et surtout si je regarde du côté de mon père, je peux dire que je me sens caraque, oui… sur les routes, dans un chantier infini, en voyage, toujours.

Autant ma mère présentait un côté « paysan » très droit, autant mon père était plutôt « caraque ». En plus il était assez mat de peau, et aimait s’habiller très coloré. Mais, attention.. aujourd’hui ce terme est très galvaudé, détourné, péjoratif même. Pas de ça chez mon père. Il incarnait le « sens noble du mot » !

Moi, je me sens caraque dans mes voyages, dans la vie colorée tels que les divers modes d’expression que j’ai pu aborder me la donnent. Mais tu sais, au final, je n’ai fait qu’ouvrir ma fenêtre et voir ce qui passait dessous.

Je n’ai que très rarement dit « non » à des musiciens, mais aussi aux gens de théâtre, aux danseurs, aux poètes et tant d’autres. Je crois en ça. En revanche, j’ai beaucoup sélectionné.

J’ai écrit tous les jours pendant un an, à Buffalo, pareil à Berlin lorsque j’ai reçu cette bourse, la DAAD, et pareil lorsque j’étais à Oakland, en Californie.

J’ai tous mes cahiers. Un jour je vais relire tout ça.

Parfois je peins, aussi. Enfin, c’est plutôt de l’encre de Chine.

Et puis, il y a ma voix. Avec la contrebasse, je chante, je parle.

Tu ne le savais pas ?

 

 

Propos «écrits » le 02 juillet 2021

 

Joëlle… d’abord merci, pour m’avoir donné ta confiance dans la rédaction de ce texte, et de m’y avoir accordé un regard bienveillant et parfois correctif ! J’espère qu’il te ressemble bien, je m’en voudrais de « tomber à côté », sur une si belle trajectoire. Tu seras au prochain Festival « Parfum de Jazz » le 11 août 2021. Pourvu que nos chemins s’y croisent.

Mais je suis déjà comblé par l’opportunité que j’ai ici de faire un peu mieux connaître la musicienne que tu es.

A très vite.

Ont collaboré à cette chronique :

X