Elle est née à Paris, et est restée fidèle à l’Île-de-France. Musicalement, son nom parle. Et pour cause. Mais elle est aussi, et surtout, reconnue aujourd’hui pour son talent sur son instrument, la batterie. Les beaux projets s’enchaînent… quoi de plus normal ?

 

 

Julie Saury

 

Un nom qui a beaucoup donné à la musique…

 

 

Michel Martelli : Julie, je crois inutile de te demander l’importance de la musique pour toi…

Julie Saury : Bien évidemment, la musique a toujours été pleinement présente, à la maison. Mon père, Maxim, n’y était pas pour rien… Et je ne suis pas la seule à avoir profité de ça, puisque l’une de mes demi-sœurs, Agnès, est devenue chanteuse lyrique… En revanche, mon père était quelqu’un que je voyais peu, en fait. Tu sais, grâce à sa clarinette, c’était un musicien très occupé. Il faisait régulièrement plus de deux cents dates par an. Du coup, ce n’est pas lui qui est venu vers moi pour me faire éventuellement envisager une carrière musicale. C’est moi qui ai fait le premier pas, en lui demandant d’apprendre, moi aussi, à jouer d’un instrument… Mais cette démarche était relativement facile pour une enfant qui, grâce à sa maman « manager » pouvait suivre son père dans ses tournées jusqu’à ses dix ans… Mon père me sollicitait, musicalement et donc, dès l’âge de six ans, je vais me mettre au piano, mais aussi à la danse classique d’abord, puis à la danse moderne. Autant je me régalais dans la danse, autant je dois dire que le piano ne m’a jamais vraiment emballée. Je l’apprenais dans une petite école de musique parisienne qui était tenue par des amis paternels.

 

La batterie ? Elle va arriver dans ma vie vers l’âge de dix/onze ans. J’avais eu, je ne me souviens plus des conditions exactes, l’opportunité de « jouer » de l’instrument et, ce dont je me souviens en revanche, c’est que ça m’avait tout de suite plu. Pour la batterie aussi, ce sera une connaissance de mon père qui me donnera les premiers rudiments.

 

M.M. : Tu t’es « lancée » tout de suite ?

J.S. : Non. Pas tout à fait. Les débuts ont d’abord été une découverte de l’instrument en lui-même, et, avec lui, je n’avais pas d’autre but que de me faire plaisir. Et cela a duré pendant toute mon adolescence, une période pendant laquelle tu peux imaginer aussi que, des tas de choses arrivant à cette période de la vie, je n’étais pas forcément très assidue. Jusqu’au moment où je vais rencontrer le nouveau batteur de mon père.

Pendant trente ou quarante ans, mon père avait comme batteur Robert Peguet. Ensuite, un autre « Robert » l’a remplacé, à savoir Robert Ménière. Robert, on voyait tout de suite qu’il avait la passion de son instrument, et j’ai commencé à prendre des cours avec lui. Mais parce que cela devenait plus concret, plus sérieux. Toute l’éducation musicale que j’avais reçue (même parfois inconsciemment) prenait du coup beaucoup plus d’importance. J’avais alors seize ans, et je me suis lancée à fond.

Heureusement, d’ailleurs, car je te confesse que, scolairement, ce n’était pas tout à fait ça… et, du reste, j’avais envie d’arrêter. Mais, sur ce plan-là, mes parents ont tenu bon et je suis allée péniblement jusqu’au Bac. Mais, bon… mes copains de classe de cette époque étaient géniaux et je suis d’ailleurs restée en contact avec la plupart d’entre eux.

 

M.M. : Comment évolues-tu ensuite ?

J.S. : Nous sommes là dans les années quatre-vingt-dix, et mon éducation musicale va commencer dans l’école de jazz parisienne, l’I.A.C.P – qui veut dire, je crois « Institute for Artistic and Cultural Perception ». Là-bas, je vais rester plusieurs années, et j’aurai l’occasion de toucher un peu à tout, à savoir les ateliers jazz, les cours de chant… Vraiment, je me suis éclatée dans cette école et, à partir du moment où j’ai choisi cette voie, mes parents m’ont apporté leur bénédiction. Tu sais, je peux te dire que mon père était un homme assez dur, qui savait me mettre la pression. Mais je pense qu’il avait envie que sa fille, que ses enfants, réussissent. Je crois que, par la suite, et jusqu’à son décès en 2012, il a été fier de moi et de ce que j’avais réalisé.

Cette période de l’I.C.A.P va être aussi celle des premières rencontres, des premiers groupes, des premiers copains de musique.

Mon tout premier groupe ? Il est né suite à un stage d’été passé au C.I.M. Les stages duraient une semaine et on y faisait beaucoup de jams, et plein de délires… Dans l’un d’eux, je vais croiser la route de musiciennes plus âgées que moi, avec qui nous formerons les « Hot Birds » – et ne me demande pas le pourquoi du nom. Ce groupe était un quartet « piano-basse-batterie et chant », et on était, bien sûr, sur du répertoire de jazz chanté. Le groupe était constitué par Élisabeth Beny qui était à la basse, Yohanne Séroussi au chant, Muriel Varancas au piano et moi à la batterie. Ce groupe a tout de même tourné pendant plusieurs années et, crois-moi, on ne s’ennuyait pas. Et puis, pour moi, c’était aussi une occasion de « faire mes armes » ailleurs que dans l’environnement paternel. Et c’était tout de même appréciable.

 

Ça m’avait aussi donné l’envie de « faire des bœufs » et, dès que l’occasion se présentait, j’y allais. Mon premier groupe, en tant que « sidewoman » sera le groupe d’Olivier Franc, un groupe qui se produisait autant en quartet qu’en quintet. Olivier, c’est un Sidney Bechet réincarné. Il joue du Bechet, il « est » comme Bechet… Parfois, son père, René, venait jouer avec nous (au saxophone). C’était là un univers de jazz traditionnel, pour lequel j’ai beaucoup travaillé. Car cette aventure a duré quelques années, pendant lesquelles j’ai énormément appris, découvrant toutes les variantes de cette musique du jazz. Ah, j’en ai fait, des bonds dans le temps, avec toutes mes différentes écoles.

 

M.M. : Et justement, tu ne vas pas t’arrêter là…

J.S. : Non, c’est vrai. Je vais m’expatrier sur Nancy, pendant toute une année, à l’école qui s’appelait C.M.C.N – je crois qu’aujourd’hui, ça s’appelle la « Music Academy International ». A Nancy, j’ai vraiment énormément travaillé mon instrument. J’y avais comme professeurs Franck Agulhon – avec qui je continue à prendre des cours, d’ailleurs – et André Charlier. Tous les deux étaient mes profs de batterie principaux, mais en fait, là-bas, tu as une quantité d’intervenants, en plus.

Grâce à eux, j’ai pu découvrir d’autres systèmes de travail, d’autres façons de jouer.

En réalité, je crois que j’ai toujours été quelqu’un de très instinctif. Mais ça ne m’a pas empêchée de toujours beaucoup travailler car je savais très bien me rendre compte que, parfois, je « n’avais pas encore le niveau », ni surtout l’expérience. Et, dans ces cas-là, il me fallait trouver des solutions pour vite m’adapter au jeu de la formation au sein de laquelle je me produisais. Parfois, le décalage était vraiment trop grand, et alors ça me frustrait. Sur ce plan-là, l’école de Nancy, que je ferai en 1994, m’a fait un bien fou.

Et puis, Franck est parti faire lui-même une école de batterie à New-York. Et, très vite, j’ai eu l’envie de faire comme lui. Car je savais que c’était là que ça se passait… Et, en plusieurs fois, j’ai pu réaliser ce rêve-là. Ma mère étant américaine, ça évitait pas mal de tracas administratifs.

 

M.M. : Lorsque tu sors de Nancy, un nouvel univers va se présenter à toi…

J.S. : Oui, c’est vrai, assez rapidement… Je vais rencontrer le monde de la musique latine et je vais, avec plaisir, tomber dedans… Ça va être aussi l’occasion pour moi d’intégrer le groupe des « Rumbananas », qui réunissait une dizaine de filles, et dans lequel je vais rester plus de dix ans, en compagnie de super musiciennes comme Airelle Besson, Sophie Alour…

Avec ce groupe, on a fait énormément de choses. Je dois dire que j’y étais plus aux percussions qu’à la batterie, et dans un registre assez éloigné du jazz. Parce que notre gros engagement, c’était aussi avec la télévision. Nous étions « l’orchestre » du programme « La grosse émission », proposée et animée par Dominique Farrugia [Ndlr : de l’équipe « des Nuls »]. Et dans ce programme, il favorisait l’émergence de comédiens du style des « Robin des Bois », avec qui nous avons pu beaucoup travailler, et puis, par la suite, avec Kad et Olivier. Ce travail commun a duré presque quatre ans et tu penses bien que nous ne nous sommes pas ennuyées. De plus, cette activité a fait que nous étions très sollicitées.

Ça ne m’a pas empêchée, à titre personnel, de faire des allers-retours à New-York, comme je l’avais envisagé, à chaque fois pendant un trimestre. J’ai pu y aller trois ou quatre fois dans cette période.

 

M.M. : Et puis… nouvelle direction…

J.S. : Je vais « m’épanouir » dans le monde de la musique latine jusqu’à ma rencontre avec le pianiste Philippe Milanta, qui cherchait alors un (une) batteur (se) pour son trio. J’avais entendu parler de lui depuis assez longtemps, et cette aventure, commencée en l’an 2000, s’est bâtie avec Bruno Rousselet à la contrebasse.

Nous avons joué une quinzaine d’années ensemble. Cela m’a ramenée dans une formation « trio jazz » que j’apprécie particulièrement. Notre musique ? Des compositions, donc du jazz « actuel », qui me permet d’être plus libre dans mon jeu. Lorsque nous avons commencé, nous jouions beaucoup… c’était encore l’époque où les clubs parisiens pouvaient programmer «à la semaine». Au «Bilboquet», au «Méridien», au «Caveau de la Huchette», le son de l’orchestre, ou du groupe, pouvait progresser. Et nous accompagnions aussi parfois les musiciens américains qui venaient faire halte dans les clubs parisiens.

Mais, depuis 2005, les clubs ont commencé à fonctionner différemment et, en conséquence, les musiciens ont pris l’habitude de plus fonctionner « en résidence ». Mais, tu vois, je considère que j’ai eu «de la chance» de connaître « l’avant ».
Avec Philippe Milanta, nous jouons aussi dans un big band qui existe depuis 2003. Je te parle, là, du «Duke Orchestra» de Laurent Mignard. Et si notre trio a cessé son activité, elle continue via ce big band.

 

M.M. : En 2004, une autre opportunité importante va se présenter à toi…

J.S. : Cette année-là, les « Rumbananas » doivent jouer à Vienne. C’est Jean-Pierre Vignola, qui est agent artistique, qui assure la programmation.  Ils avaient décidé de faire, sur toute une journée, une programmation d’orchestres exclusivement féminins… Et, dans le lot, Abbey Lincoln était programmée… mais elle n’a pas pu venir. Les programmateurs ont alors demandé, au pied levé, à Rhoda Scott de la remplacer, et il a fallu trouver des musiciennes pour l’accompagner… et depuis ce jour-là, Airelle Besson, Sophie Alour et moi n’avons plus quitté Rhoda… cela fait quinze ans que ça dure.

 

M.M. : Et aujourd’hui ?

J.S. : Je joue dans plusieurs orchestres. J’ai assez souvent l’occasion de venir jouer dans ton département de la Drôme, pour le Festival « Parfum de Jazz », notamment.

Je joue aussi dans un trio, avec la pianiste Carine Bonnefoy et Felipe Cabrera, à la contrebasse.

Dans un sextet, je rends aussi hommage à mon père, Maxim Saury, décédé en 2012.

Et puis, l’aventure avec Rhoda continue, bien sûr…

 

Tu sais, je suis quelqu’un qui n’a jamais voulu être cataloguée, ou enfermée dans un style. Je n’ai jamais aimé les étiquettes, c’est la raison pour laquelle, musicalement, j’oscille entre le jazz, le funk, les musiques latines… Me mettre dans un tiroir, moi ? Pas question !

 

 

Propos recueillis le mardi 07 juillet 2020

 

 

Merci, Julie, pour ton accueil. Merci de m’avoir accordé un peu de ton temps, de musicienne et de maman car tu maîtrise ce rôle-là aussi. Un réel plaisir d’échanger avec toi, et vivement le plaisir de te voir sur scène…

Ont collaboré à cette chronique :

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