Interview

Entretien avec Julien Bédrine

Il est originaire de la belle région du Nord, près de Lille, où il va rester les trente premières années de sa vie. Aujourd’hui drômois, il fait revivre, au travers de diverses formations, le jazz des origines, celui qui porte aussi la marque des grands…

 

Julien Bédrine

Dans les pas de Louis Armstrong…

 

 

Michel Martelli : Julien, la trompette, que tu utilises majoritairement aujourd’hui, n’était pas ton instrument premier ?

Julien Bédrine : Non. Elle arrivera même assez tard dans ma vie de musicien… J’étais longtemps plus « sax » que « trompette »… Et ma famille n’a pas eu un rôle très prépondérant là dedans. Aucun musicien professionnel chez moi. Je me souviens pourtant de mes deux grands-pères, qui étaient tous les deux férus de musique. L’un d’eux jouait du piano, et du banjo, quant à l’autre… je me souviens qu’il avait l’oreille absolue. Je te donne une anecdote : un jour, à table, il tape sur une timbale, avec une fourchette, et il me dit « c’est un fa-dièse »… Il va ensuite sur le piano et joue un fa-dièse… c’était bien ça. Il était médaillé du Conservatoire, mais, comme je ne le fréquentais pas de trop, je ne peux t’en dire plus… Et puis, j’ai aussi une cousine, qui est professeure de violoncelle…

J’ai donc grandi.. à côté de Lille. Et lorsque je vais avoir huit ans, je vais avoir l’opportunité, et on peut dire « la chance » d’entrer dans une association locale qui s’appelait « Son et Dimension ». Dans cette association, je vais prendre une à deux heures de cours par semaine, en batterie. Mais, ce qu’ils organisaient surtout, c’était la formation de mini-groupes. Et ça, c’était top. Tu sais, quand tu as huit ans, jouer continuellement en solo sur une batterie, c’est sympa, mais tu as vite envie de passer à autre chose. Et leur façon de faire nous donnait déjà l’envie de jouer ensemble, à plusieurs.

Cette expérience m’a confortée dans mon envie de faire de la musique – elle était déjà bien ancrée en moi, quand même. Cette association a duré bien six/sept ans. Et ce temps aura eu un bon impact sur ma vie. Mon parcours scolaire ? Je ne t’en parle pas. Très tôt chez moi, la musique a pris toute la place. Même si j’ai eu, par moments, l’opportunité de me poser de nombreux questionnements, la musique a toujours été un phare…

 

M.M. : Et toujours pas de trompette à l’horizon ?

J.B. : Non… mais elle arrive. Je vais rester sur la batterie jusqu’à mon adolescence, c’est-à-dire vers quatorze/quinze ans. Et puis je vais l’abandonner pour me consacrer à la guitare. Et la guitare, ça va aussi durer quelques années, pendant lesquelles j’aurais l’occasion, bien sûr, de jouer en groupe. Ce n’est que vers vingt ans – tu vois, on y vient – que mon intérêt pour les « soufflants » va commencer à se manifester sérieusement. Déjà, je dois (encore) rendre hommage à mon grand-père, qui était fan d’Armstrong. Déjà, je l’avais bien en tête. Et puis, la tromboniste du groupe dans lequel j’évoluais à cette époque, en tant que guitariste, me « branche » sur la « Brigade des Tubes », qui est une structure associative particulièrement bien connue à Lille. Les conditions d’entrée dans cette structure étaient super intéressantes, tu payais, je crois, quelque chose comme deux euros pour l’année. Et, une fois entré, tu côtoyais des primo-débutants, des musiciens amateurs et des musiciens professionnels. Tous réunis sous la bannière de la « Brigade des Tubes ». Je tiens à souligner le travail qui est fait dans cette structure, qui existe toujours. Lorsque j’y suis entré, il devait y avoir une vingtaine d’adhérents, aujourd’hui, ils sont plus de cent cinquante…

Bref, dans cette association, je vais rencontrer Benoist Richard. Benoist est saxophoniste, et il va me prendre sous son aile, et me faire découvrir le sax. Tu vois, la « Brigade des Tubes » aura vraiment eu un rôle important, chez moi. Et je suis heureux de voir que cette structure tourne encore. Cela permet à plein de profils différents de musiciens de la rejoindre, et de faire ensemble des « tournées », des « dates » en rayonnant sur tout l’Hexagone.

Bref, j’ « accroche » au sax. Je vais, dans la foulée, rencontrer mes premiers « potes » musiciens, à commencer par Mickaël Knockaert, qui jouait de la trompette, et Thomas Provoost qui jouait du sax. Nous trois, plus Benoist… le courant passait à merveille. Et très vite, nous vient l’idée de monter notre groupe. Ce sera le « Kouchtar Orchestar », un groupe semi-professionnel, qui a quand même tourné plus de dix ans. Nous ne nous sommes séparés parce que plusieurs d’entre nous ont changé de région. Dont moi. Mais je veux quand même te préciser que nous étions une dizaine, dans cet ensemble.

 

M.M. : Tu te reconnais un style particulier ?

J.B. : J’aime les instruments acoustiques… et les musiques de style jazz, biguine, swing…calypso aussi. Et la musique telle qu’elle existait avant les années cinquante. Tiens, une autre anecdote rapide, qui illustre bien ça : j’aime Sidney Bechet parce qu’un oncle m’a offert un vinyle de lui alors que je n’ai que deux ans. Tu vois que, cet univers là particulièrement, c’était précoce.

Bon, avec « Kouchtar », on va vite se constituer un petit réseau, faire quelques petits concerts intéressants, participer à quelques Festivals et aussi faire des « premières parties ». Ce groupe a mis le pied à l’étrier pour beaucoup d’entre nous, et moi, ça m’a permis de monter d’autres ensembles. Les registres de notre musique, c’était de la « musique cinétique », du swing, de la musique « balkanique », quelques accents de rock ici et là. La formation, c’était une batterie, un accordéon, une guitare électrique, quatre saxophones et une trompette. C’est avec ce groupe que l’on se fera nos premiers vrais cachets. Et puis, si besoin était, cette expérience a vraiment, et définitivement fixé, dans mon esprit, le fait que je serai musicien.

Je t’ai dit que j’avais monté d’autres formations, sur Lille, des formations « vieux jazz », ce sera le cas avec « Old Chaps », un sextet basse-batterie-guitare-chant et deux « soufflants ». Cet ensemble a tourné pendant sept ans, avec un répertoire très swing, avec des rythmes plus binaires, plus modernes. Ce groupe avait une belle identité.

Et puis, il y a eu aussi les « Rijles Stompers », plus orienté « traditionnel » celui-là, avec tuba, banjo, sax, trompette, chant et washboard – la « planche à laver » -. Ce qui est dommage, c’est que ce groupe soit né juste un an avant que je n’arrive dans la Drôme, en 2015.

 

M.M. : Pourquoi Rhône-Alpes, pourquoi la Drôme ?

J.B. : Ça aura été une décision de « parents ». Ma compagne et moi avons deux beaux enfants, et nous avions envie de la voir grandir dans des paysages tels que la Drôme nous en proposait. Tu sais, ce département, je le connaissais depuis 2005, lorsque j’avais eu l’occasion de venir jouer dans le « off » du Crest-Jazz-Vocal. J’avais déjà « flashé » sur ce physique de département. En arrivant, nous nous sommes installés sur Taulignan avant d’émigrer vers La Roche-Saint-Secret. Mais au départ, je faisais encore des allers-retours Drôme-Lille, par rapport à tout ce que j’avais monté là-haut. Ces trajets ont duré dix mois. Je ne voyais pas beaucoup ma famille et puis, en procédant ainsi, je ne risquais pas de me constituer un nouveau réseau drômois. Alors, au bout d’un moment, j’ai tout arrêté. Et ça m’a dégagé pas mal de temps libre. Et comment crois-tu que j’ai occupé ce temps libre ? Eh bien, je l’ai mis à profit pour me mettre à l’instrument avec lequel pas mal de gens me connaissent : la trompette. Je t’ai parlé, tout à l’heure, de Louis Armstrong mais, tu vois, c’est un personnage auquel j’ai toujours été très sensible. Il m’a toujours inspiré de la générosité, et, à mon sens, il avait une aura incroyable.

Bref, la trompette, ce sera un apprentissage « sans professeur », en parfait autodidacte, avec quelques « tutos » ici et là… mais en vérité, ton meilleur apprentissage est celui que tu te fais avec tes oreilles. En essayant de restituer ce que tu entends.

Quant à mon réseau drômois ? Il a pris un peu de temps à se mettre en place, mais ce n’était pas forcément évident au départ. Après trois années ici, j’ai carrément mis une annonce sur un réseau social, avec une belle photo du banjoïste américain Danny Barker, une annonce qui disait que je recherchais un banjo et un bassiste… et c’est à cette période que je vais rencontrer Maxime Tritschberger, et puis Lionel Azéma et Antoine Bessy. Respectivement sax/guitare, tuba, et clarinette. On s’est trouvés très vite, on a aussi commencer à tourner très rapidement… d’ailleurs on jouait tellement qu’on ne répétait même plus.

Ce groupe est connu sous son nom de « Big Easy » et c’est un groupe très modulable, puisqu’on peut trouver des formules d’intervention du duo au septet. Nous quatre constituons le noyau dur, et on a commencé à se vendre comme ça. Et puis, l’année dernière, Johannès Hagenloch – sax baryton – nous a rejoints. Johannès joue aussi du tuba ainsi que de la contrebasse. Comment nous a t-il rejoints ? Facile. J’ai participé à un projet, qui s’appelle « Honky Tonk », un projet qui réunit la voile (un catamaran de douze mètres) et le jazz Nouvelle-Orléans. Ce projet est à l’initiative d’un musicien belge, Bots Léonard, qui joue merveilleusement du trombone, du tuba, de la trompette, et qui chante, aussi. En 2019, j’ai fait partie du groupe de musiciens qui part jouer, sur ce catamaran, au Portugal, avec quelques musiciens rhônalpins, du reste. C’est Bots qui m’a le premier parlé de Johannès, avec qui il s’était produit à Berlin. Le contact a été très vite pris, le courant est passé tout de suite et il rejoint le quintet de base au « Big Easy ».

Pour jouer dans une version « trio », avec Maxime et Johannès, nous avons formé le « Smoking Jive », qui propose un répertoire résolument swing. Et le trio a bien trouvé sa place, et commence à tourner.

 

M.M. : Un mot sur ton actu ?

J.B. : Je vais rapidement passer sur les dates qui ont été annulées, car je suppose que tu l’as déjà entendu. Avec le « Big Easy », nous avons sorti notre premier album au mois de mars 2019, et le second devait sortir dans le mois de mars 2020. Mais l’enregistrement devait commencer à la même date que le confinement. Bref, on espère que cette sortie pourra se faire à l’automne prochain.

Nous avons encore quelques dates, on croise les doigts, mais tu vois, nous nous sommes produits récemment sur un marché d’une jolie ville drômoise, et ça a fait un bien fou de se retrouver !

Nous avons aussi quelques dates maintenues pour « Smoking Jive ».

Et enfin… je termine sur une nouvelle formation, avec laquelle nous venons de faire nos premières répétitions. C’est vraiment tout frais, puisque le nom même de la formation n’est pas encore fixé ! Ce sera un quintet, avec Maxime et Antoine, toujours, mais aussi Anthony Gutierrez à la contrebasse et Romain Delebarre à la batterie – Romain est Lillois !

Nos premières répèts sont cool. Nous sommes tous enchantés. Là, c’est un projet sur les musiques antillaises des années trente-quarante. On devrait y retrouver biguine, calypso. A découvrir bientôt. En Drôme, bien sûr, pour commencer.

On revit après ce confinement. J’en ai profité pour travailler ma trompette, et « plancher » sur les futurs morceaux que nous pourrons travailler. Dont des morceaux du jazz 1930-1935. Et si possible, des morceaux peu connus. On aime bien surprendre !.

 

 

Propos recueillis le mercredi 20 mai 2020

 

 

Chose promise, chose due, Jul. Ça a été vraiment super de pouvoir ouvrir cette page de vie ensemble, et de nous tremper dans cet univers du jazz authentique.

Je connais ta valeur, et celle de la plupart de tes complices de scène, je ne me fais pas de soucis outre mesure…

A bientôt sur un concert…

Ont collaboré à cette chronique :

X