Elle a relevé un beau challenge : remplacer, au sein du groupe des « Glossy Sisters », Claudine Pauly, partie vers d’autres horizons musicaux. Mais sa carte de visite est loin de se limiter à cette belle aventure. Découverte d’une belle artiste, dont le capital sympathie est égal à son talent…

Entretien avec Kahina Ouali

Une route parsemée de belles expériences…

Michel Martelli : Kahina, c’est à Paris que tu vois le jour…

Kahina Ouali :  Je suis née à Paris, dans le dixième arrondissement. Mais en fait, je suis très peu restée à Paris même. Très vite, nous sommes partis à Aulnay-sous-Bois. J’ai eu la chance de grandir dans une famille de musiciens. Amateurs bien sûr. A la maison, mon environnement, c’était un piano, des percus, un violon… L’éveil musical s’est fait chez moi, et non pas dans une structure. Il s’est construit autour des potes de mes parents qui venaient faire « le bœuf » à la maison. Mon père, c’était « piano, percussions et chant », et ma mère, c’était plus « guitare et chant »».

A Aulnay-sous-Bois, je vais entrer au Conservatoire à l’âge de six ans. Et pendant toute la première année, je ne me nourrirai que de solfège, sans jamais toucher à un instrument. Mes parents ont eu peur que je sois dégoûtée à jamais, à cause de ça… Cette première année se soldait par un examen, noté sur cent. En fonction du nombre de points obtenus, on pouvait choisir son instrument. Eh bien, contrairement aux craintes de mes parents, je me suis « régalée » dans cette année de solfège. J’ai adoré. Et j’ai donc eu de bons résultats à cet examen. Côté instrument, je voulais opter pour le violoncelle parce que c’était l’instrument préféré de ma mère. Pourtant, la directrice du Conservatoire m’en a rapidement dissuadée, en me réorientant vers le piano. Qu’est-ce qu’elle a bien fait ! Je peux te dire que c’est une décision que je suis loin de regretter aujourd’hui. A sept ans, donc, me voilà apprentie pianiste, et le piano va m’accompagner à Aulnay jusqu’à mes douze ans. Parce que mes parents vont ensuite aller s’établir à La Ciotat. Moi, je vais passer le concours pour entrer, en classe de solfège et de piano, au Conservatoire de Marseille. Tu connais le bâtiment ? C’est superbe, avec des arcades et du marbre partout… J’étais aux anges.

M.M. : Ta première impression ?

K.O. : D’abord, ça va être rapidement plein de copains musiciens. Mais, à côté de ça, je vais découvrir une plus grande rigueur, par rapport à ce que j’avais connu jusqu’alors. D’entrée, j’avais avec moi une professeure, Hélène Salvidès, ainsi qu’une répétitrice, Suzy Gros, quelqu’un que j’ai beaucoup aimée, très méticuleuse, très exigeante aussi. Je n’ai plus de nouvelles, aujourd’hui. Elle était déjà très âgée, à cette époque…

A Marseille, je vais avoir mes deux Prix, en solfège comme en piano. Mon certificat de fin d’études, je l’aurai à seize ans. Par contre, je n’ai pas obtenu mon troisième cycle. C’était aussi la même année pendant laquelle je passais mon Bac littéraire. Eh bien… le fait de ne pas obtenir ce troisième cycle va me détourner – sur le moment – d’une approche « académique » de la musique. Pendant cinq ans ! Je me suis axée sur ma prépa littéraire, au Lycée Thiers qui, curieusement, était voisin du Conservatoire. Toutefois, je ne me suis jamais arrêtée de pratiquer. D’abord parce que les cours de piano que je donnais contribuaient à m’assurer un appartement. Et puis aussi parce que j’avais commencé à travailler dans des soirées piano-bar à Marseille. Si je n’apprenais plus la musique, je jouais très régulièrement.

Une anecdote amusante : ce sera mon professeur de philosophie, Dominique Horvilleur, qui remettra mon diamant sur le sillon musical. Ma prépa était très dure, je reconnais qu’à cette époque, j’étais surmenée… et j’avais dû m’enfermer moi-même dans un carcan. Derrière tout ça, il y avait l’envie impérieuse de musique. En réalité, je crois que les paroles de mon prof ont eu une action libératrice…

C’est pour cela que je vais décider d’arrêter mon cycle d’études générales… et que je vais en profiter pour mettre le cap sur Paris. Je suivais mon petit copain de l’époque, et j’avais (un peu) menti à mes parents en leur disant que je regagnais la capitale pour y poursuivre mon cursus scolaire… alors qu’en fait, j’y revenais pour y préparer mon statut d’intermittent du spectacle. J’avais simplement décidé de « différer » cette annonce auprès d’eux, parce que je voulais avant tout « transformer l’essai » et vivre correctement de mon choix. Je me suis aussi inscrite au Conservatoire du neuvième arrondissement, pour une remise à niveau en jazz.

M.M. : Qu’est-ce qui t’a orienté vers le jazz ?

K.O. : C’est vrai qu’à la maison, c’était très éclectique… Mais, parmi les amis de mes parents, un a été particulièrement déterminant. Patrick Rogel. Patrick était un multi-instrumentiste, mais il n’en a jamais fait son métier, puisqu’il est… médecin. Mais il m’a ouvert plein d’horizons.

Thelonious Monk, je l’ai découvert à l’âge de treize ans, et je bossais seule sur ses compos à la maison – contre l’avis d’Hélène Salvidès, d’ailleurs, qui m’enseignait, elle, le classique – elle avait peur que le jazz finisse par m’esquinter les doigts !

Avant ça, dès mes dix ans, j’avais découvert Ella Fitzgerald. Entre dix et douze ans, je vais l’écouter en boucle. Il n’y avait qu’elle qui comptait. Par la suite, progressivement, mon cercle d’intérêt s’est agrandi. Monk, donc, qui m’a bouleversée et puis Oscar Peterson, et Bill Evans… le trio magique qui m’a fait voir le piano différemment.

A Paris, je vais fréquenter « Les Trois Maillets », mais aussi « Le Caveau de la Huchette » ainsi que plein de restos de la place du Tertre, à Montmartre. Je vais y faire mes premières armes, mais, pour le coup, dans un  répertoire qui n’était pas forcément dans mon champ jusqu’alors. Mais quand tu veux faire du piano-voix à Montmartre, Piaf, Gainsbourg, c’est quasiment obligé. Pendant des années, j’ai fonctionné sur ce rythme, à ne faire que du « solo ». En revanche, ce répertoire m’a ouvert plein de portes, notamment celle des chansons françaises. Parce que jusque là, je ne chantais qu’en anglais. C’est comme ça que je me suis mise à chanter Berger, Gall, Sanson – que j’adore – et c’est aussi une super école. C’est à cette période aussi que je vais rencontrer le pianiste Olivier Lancelot, qui est aujourd’hui malheureusement décédé. Il a eu un rôle fondamental dans cette période parisienne de ma vie. Avec lui, je chantais en acoustique de vingt-deux heures jusqu’à quatre ou cinq heures du matin. Olivier m’a fait découvrir Art Tatum, notamment…

Et puis j’ai pu jouer au « Petit Journal Montparnasse », un véritable temple, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de « Jazz-Café Montparnasse ».

M.M. : Et puis, une autre rencontre… ton compagnon…

K.O. : Oui. Ma route va croiser celle de Guillaume Farley, qui est devenu mon compagnon. Guillaume est bassiste, et il a œuvré dans pas mal d’univers, ce qui lui donne beaucoup plus d’expérience que moi. Mais en entrant dans son univers, c’est un nombre impressionnant de musiciens que je vais découvrir et notamment Julien Agazar – le pianiste de Michel Fugain entre autres. Grâce à Julien, je vais entrer dans l’univers de Fugain, via sa formation « Pluribus », une formation analogue au Big Bazar. On était nombreux sur la scène, treize au départ, et puis on est passés à huit musiciens. Je suis restée dans cette troupe pendant deux ans. C’était formidable… des chœurs, des chorégraphies, des costumes… un vrai spectacle incroyable et, en même temps, une vraie famille. Cette expérience va me donner une nouvelle crédibilité parmi les musiciens. Cela a été un super tremplin. Et, humainement, Fugain aura été une belle rencontre. Très à l’écoute. Ça a duré de 2016 à 2018.

Et puis, il y avait aussi mes soirées en clubs privés, pour lesquelles je bossais six soirs par semaine. Cette phase avait été nécessaire pour que je puisse engranger de l’expérience sur scène. Cela m’a permis d’asseoir mes fondations, pour mieux aller de l’avant.

M.M. : Tu as eu aussi une expérience « télé »…

K.O. : Oui, c’est vrai. Grâce à mon amie Magali Ripoll, que je vais avoir à remplacer dans l’émission de Nagui, « N’oubliez pas les paroles ». Magali est un peu « la star » de l’orchestre de cette émission, dans laquelle elle intervient depuis plus de quinze ans. Musicalement mais pas que, c’est un véritable « personnage ». Elle m’a demandé de la remplacer le temps de son congé maternité, ce que j’ai fait volontiers pendant trois mois de tournage – qui deviennent six mois à l’écran. Si cela m’a donné l’opportunité d’une expérience télé intéressante, pour autant, je ne me tournerais pas vers ce domaine. Je préfère, et de loin, le spectacle vivant.

C’est pour ça que, dès 2015, je suis entrée dans « L’immense Petit Cabaret », une troupe de neuf musiciens créée par le pianiste de jazz Roch Havet. Dans cet ensemble, nous sommes tous multi-instrumentistes et chanteurs. J’y côtoie aussi mon compagnon, Guillaume, et Philippe Georges qui est le tromboniste du groupe d’Alpha Blondy depuis quinze ans. Nous sommes deux filles, je partage cette opportunité avec Marion Dhombres, chanteuse lyrique du Chœur de l’Opéra de Paris, ainsi que Kova Réa, performer, danseur et transformiste. Tu peux te rendre compte que c’est très hétéroclite, mais là encore c’est une super famille. Un mélange unique ! On ne chante qu’en français, des chansons que l’on peut qualifier « d’oubliées » pour la plupart… tout au moins qu’on n’entend plus trop. C’est comme du cabaret, en fait. C’est une suite de tableaux, de numéros aussi divers que variés.

J’ai aussi rencontré Jeff Ludovicius, compositeur et batteur qui m’a fait intervenir sur son projet « Dimanche », en intégrant sa formation éponyme avec laquelle j’ai pu faire quelques scènes jazz. Je ne te cite pas tous les noms. Nous étions nombreux, d’autant que Jeff faisait intervenir un chanteur différent sur chaque titre. Vraiment une très belle expérience qui s’est étalée sur deux années environ également.

M.M. : Revenons aux « »Glossy Sisters », que tu intègres cette année. Comment va se faire la rencontre ?

K.O. : Pendant l’année 2019, j’étais pianiste et chanteuse à l’Hôtel Crillon, Place de la Concorde à Paris. J’y avais été recrutée par Raphaële Atlan, qui est une super pianiste et amie de Marion Chrétien. En mars 2019, les « Glossy Sisters » se sont produites au Café de la Danse, à Paris, dans le onzième. Pour assurer leur première partie, Marion, qui connaissait Guillaume, lui a proposé le challenge. Et comme je l’ai accompagné, j’ai fait à cette occasion la connaissance de ce trio magique. Je peux te dire que j’ai pris une grosse claque, j’étais scotchée par le niveau vocal de ces filles. Le feeling s’est fait tout de suite. Mais ce soir-là, il ne se passe rien de plus.

Quelques mois plus tard, j’apprends, toujours par Raphaële, que Marion organise un casting pour pallier le départ de Claudine Pauly du trio. Je me suis manifestée. Lisa (Caldognetto) et Marion vont m’envoyer plein de textes « à relever »» et, dix jours plus tard, je vais passer mon audition. L’ambiance était géniale mais, crois-moi, j’avais de la concurrence. Là, nous étions en janvier 2020. Bon, le casting se termine à la fin de janvier. Et puis… plus de nouvelles. Et puis… confinement ! Je me suis dit, à un moment, « c’est cuit ». Pourtant, quelque temps plus tard, Marion m’informe que c’est moi qui suis retenue. J’aime autant te dire que je suis très heureuse d’intégrer ce groupe. Bien qu’avec ce virus, le départ n’a pas été celui qu’on aurait souhaité. Car mis à part une résidence en août, et un concert en septembre 2020… nos dates ont été annulées et à ce jour, nous attendons comme tous nos amis du spectacle.

M.M. : Ton actu, ce sont donc les « Glossy »…. mais pas que ?

K.O. : Oui. Il est prévu aussi une tournée que je vais faire avec Charles Souchon – le fils d’Alain – dont le nom de scène est Ours. Je vais retrouver Jeff à la batterie, Charles sera à la guitare et moi je serai au chant/clavier. De la chanson française avec quelques touches « aphrodite ». Le projet est super intéressant.

Je me languis de commencer avec les Glossy. Des Glossy Sisters remaniées, épaulées aujourd’hui par Grégory d’Addario à la batterie, et par Sébastien Richelieu à la basse.

 

 

Propos recueillis le lundi 04 janvier 2021

 

Kahina, tu m’as dit que c’était là ta première interview… Merci de l’avoir accordée à Jazz Rhône-Alpes.com.

Tu connais maintenant mon sentiment pour Marion, Lisa et Claudine. Remplacer Claudine est un sacré challenge mais, pour t’avoir déjà écoutée, tu vas le relever haut la main. Et puis tu cohabites avec de belles personnes. Tous les ingrédients sont donc là pour une belle réussite.

A bientôt de te croiser…

 

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Ont collaboré à cette chronique :

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