Interview

Entretien avec Laëtitia Camboulives

Elle est née à Saint-Malo. Mais elle quitte, à l’âge de trois ans, la cité corsaire pour traverser la France et se fixer à Montpellier. Une belle route musicale est en préparation…

Laëtitia Camboulives

« Jazz is the teacher, Soul is the preacher… »

 

Michel Martelli : Laëtitia, ton parcours d’études t’amène t-il directement au jazz ? 

Laëtitia Camboulives : Non. Disons que j’ai eu un parcours d’études… en deux temps. Côté scolaire, le Bac, puis un BTS Communication, un DEUG d’Italien et un DEUG de psycho… Mais j’explorais des voies qui ne me correspondaient pas… Je me mets alors en couple et j’arrête mes études. Avec regrets, quand même. A côté de ça, je chante… et je fais du théâtre. Et ça, dès le C.M.1. Par la suite, au Collège, mon professeur de  français – qui était aussi comédien – me poussait, m’encourageait dans ce sens. Mais mon frère, de dix-huit ans plus âgé que moi, avait abandonné ses études aussi pour devenir « chanteur populaire », une route qui, malheureusement, n’a pas abouti. Et, devant cette expérience, mes parents – nos parents – m’ont interdit toute action artistique ! Mais moi, j’écoutais Aretha Franklin, les Jackson Five, Billie Holliday, Sarah Vaughan… je baignais dans le jazz, mais dans une bulle intime. Je chantais pour moi toute seule et en plus, je ne tolérais aucune oreille autour de moi. Alors que… lorsque je chantais ; la fenêtre ouverte, et que nos voisins proches écoutaient… tout le monde aimait.. Au théâtre, sur les planches, c’était plus « libérant »… Enfin bref, ces passions, professionnellement, je les ai mises de côté. J’ai appartenu à quelques compagnies amateur, et je m’y sentais tellement vivante que je savais que la scène était ma maison. Je me devais de  trouver un moyen de réaliser ça. C’est à l’âge de trente ans que je vais m’inscrire, pour la première fois, dans un concours de chant – Les Golden Voices à Montélimar, dans la Drôme. Curieusement, c’était le second prix qui m’intéressait, parce que c’était une journée de chant dans une grande chorale de gospel, à  Avignon. Le même jour que mon inscription montilienne, je m’inscris aussi dans un concours, cette fois sur Montpellier. Avec un final prévu au Zénith de cette ville. J’aime autant te dire qu’en m’inscrivant, je n’y croyais pas du tout. Et pourtant… Sur les deux concours, je vais terminer première. J’avais, entre autres, gagné une place à la Star Ac’ – que j’ai refusée – une voiture à Montélimar et une enveloppe pécuniaire à Montpellier que j’ai reversée à une association caritative…

M.M. : Mais cette expérience va t’ouvrir d’autres portes… 

L.C. : Oui. Emmanuel Djob, le créateur des « Black and White Gospel Singers » à Montpellier – un quintet qui cartonnait à l’époque – fait appel à moi pour remplacer une des chanteuses. Et je n’ai eu qu’un mois pour intégrer ma voix de mezzo-soprano dans ce quintet…. Nous sommes ensuite partis tourner en Italie, et en Espagne. Mais en Italie, catastrophe ! Notre premier concert doit se faire à Florence, dans un stade de foot. J’avais deux chansons en lead vocal… Eh bien, au moment de chanter, rien ! Tétanisée ! Le quintet a dû rebondir sur la suite, car rien ne venait… Dur, sur le coup, mais, trois jours plus tard seulement, au Festival de Jazz de Rosas en Espagne, j’ai chanté cette fois. Après… il y a eu un court moment de silence « suspendu » – pendant lequel j’étais seule entre la Lune et les étoiles – et puis un embrasement d’applaudissements. Une expérience qui m’a définitivement démontré que, lorsque je surmontais ma peur, tout devenait possible et ça marchait !

A trente-deux ans, je reprends mes études : je passe une Licence d’Arts du Spectacle, option théâtre. Je vais jusqu’à ma première année de thèse, et je rentre dans quatre années de théâtre exclusives, bourrées de belles rencontres. Au bout de ces quatre ans, je vais partir au Maroc – le pays d’origine de ma mère. Et là-bas, je vais me sentir tout de suite en connexion. Au point que je me demande pourquoi je ne m’y installerais pas. Je vais y rencontrer un saxophoniste de jazz, Karim Soussan – un véritable Docteur-ès-Jazz. Il nous prend l’envie de monter un quartet, avec lequel on jouait « en privé ». Mais je devais rentrer en France, ce que je fais en me disant… « waoh, qu’est-ce que c’était bien ! ». Et ça me travaille tellement qu’à trente-six ans, je vais tout quitter en France pour m’installer à Rabat. Avec très peu d’argent, l’aventure complète ! Juste des amis pour me loger… 

M.M. : Et musicalement, alors ?

L.C. : Eh bien, j’ai très vite retrouvé mon quartet. Et nous nous produisons, cette fois, au « Grand Comptoir » qui était un très grand restaurant de Rabat, avec une petite scène, où tu pouvais presque toucher les spectateurs. On fait un premier concert… puis un second… le succès arrive très vite. Parce que, là-bas, personne ne proposait le répertoire que j’avais accumulé, et que je puisais dans ceux des artistes que je t’ai cités tout à l’heure. Nous avons alors agrandi le groupe en invitant un batteur, et nous sommes devenus le quintet « Looloo is alive ». Je suis au chant, Karim est au saxo, Fouad Moussamih à la guitare, Vincent Touchard à la batterie et puis… Réjean Bouchard, notre « arrangeur » québécois – un des plus grands arrangeurs-son du Québec (il a fait tous les albums de Chloé Sainte-Marie) qui est aussi guitariste dans notre ensemble. Pendant trois ans, ça a été du pur bonheur. Et puis Réjean est parti, Mehdi l’a remplacé. Dans son style totalement différent, mais tout aussi détonant.

Avec ce groupe, nous avons tourné huit ans, dans tous les plus beaux endroits du Maroc. Il n’y a que pour le Roi que nous n’avons pas chanté et joué. En revanche, pour sa famille, oui… On travaillait des reprises, et on ne comptait pas nos heures dessus. Et le public – selon ses dires – préférait nos reprises aux originaux ! Nos échanges, avec les spectateurs, ont toujours été pleins d’une énergie dévorante. C’était vraiment chouette…

M.M. : Pourquoi l’aventure s’arrête t-elle ?

L.C. : Le groupe va se séparer parce que, comme souvent, chacun va vouloir suivre sa voie personnelle. Musicale ou personnelle, car certains se sont mariés, bien sûr. Moi, je gérais tout, et c’était très agréable car je savais que j’avais les meilleurs musiciens autour de moi… Mais un jour, je me retrouve seule avec Fouad. Plus aucun musicien à l’horizon pour remplacer ceux qui étaient partis… alors qu’avec « Looloo », on parlait déjà « album ». Mais tout s’est arrêté. Alors, après avoir joué le rôle de productrice pour mon groupe, je me suis trouvé un agent pour me produire, moi. J’ai pu encore chanter dans de très beaux lieux, mais dorénavant avec des équipes de musiciens à chaque fois différentes. Cela a été tout de même une belle école, qui m’a beaucoup apporté.

Et puis, en 2011, au Festival de Rabat, je me retrouve, pour dix jours, responsable du plateau d’artistes. Et, pendant cet événement, je suis approchée par Oleg Retshekin, un Russe, qui est le Chef de l’Orchestre Symphonique Royal du Maroc. Il ont créé, en plus, un Big Band pour lequel ils cherchent une chanteuse… Ces dix jours ont été très riches, à vrai dire… Je n’ai pu la rencontrer, mais Gloria Gaynor était là, et sa secrétaire est venue me dire qu’elle avait beaucoup apprécié mes prestations… et puis, toujours pendant ce festival, j’ai eu la chance de rencontrer, et d’échanger avec Jimmy Cliff… Bref, je dis donc « oui » à l’Orchestre Symphonique… alors que je ne connais rien au solfège puisque, depuis toujours, je fais tout d’oreille ! Et, à ce titre, mon jazz est coloré. De blues, notamment. Il faut dire aussi que cette section – très rare – d’un Orchestre Symphonique, ne faisait pas recette. C’était un orchestre qui appartenait au Roi, et on ne pouvait pas en faire ce que l’on voulait. Notamment pas d’interviews. Sauf moi, qui « échappait à leur statut ». J’ai alors mis en place divers outils de communication, et on a pu ainsi passer dans les radios, les journaux, les télévisions… autant de moments extraordinaires. Grâce à ça, le succès est arrivé très vite, très fort. Au point que ça a rendu « un peu jaloux » notre Chef d’orchestre. Craignait-il que je lui fasse de l’ombre ? En tout cas, j’avais compris que c’était « l’Orchestre et Looloo » et non pas « Looloo et l’Orchestre »… La collaboration a duré trois ans et demi, avant mon retour en France. J’ai quand même eu le temps, avant de rentrer, de me faire un jam avec Herbie Hancock et Dee Dee Bridgewater. Des moments uniques, très riches… 

M.M. : Comment rebondis-tu en France ?

L.C. : « En rentrant en France, je savais que j’avais tourné une page. J’étais porteuse d’une belle expérience, mais j’avais aussi encore plein d’envies. Géographiquement, j’ai eu quand même un peu de mal à me ré-acclimater. Très vite, je me ré-inscris dans un nouveau concours de chant, jazz cette fois, parce que je voulais rencontrer de nouveaux musiciens. C’était à Salon de Provence, et le Premier Prix permettait de représenter le Jazz français à La Nouvelle-Orléans, au Jazz Education Network. Malgré mon expérience passée, j’arrive sur ce concours très timidement. Mais pourtant, je remporte le Prix du public, et le Premier Prix du Jury à l’unanimité. Je gagne donc le droit de partir à La Nouvelle-Orléans, ainsi que dans certains jazz-clubs, à Lyon, à Annecy… Certains rendez-vous se sont faits, d’autres pas… Mais, à La Nouvelle-Orléans, j’ai pu rencontrer Winston Marsalis –  encore un très beau moment, et puis Brad Good, le saxophoniste d’Aretha Franklin. Un Monsieur d’une humilité incroyable…

Après cette très belle expérience, des soucis familiaux vont m’obliger à prendre de la distance. Mon papa est en effet très malade. Et ça s’est ressenti pendant un concours auquel j’ai encore participé. Je n’étais pas du tout « dans le coup » et ça a été un moment difficile, qui m’a tellement choquée que j’ai alors décidé de tout arrêter pour devenir… agricultrice ! Plus de chant, pendant de nombreux mois, au profit de la production de mes légumes ! Mais, après six mois, Apollon avait dû décider de m’envoyer une nouvelle flèche musicale ! Je vais rencontrer un pianiste, Damien Munos et un contrebassiste, Lionel Milazzo, qui se produisaient en duo, originaires tous les deux du Conservatoire de Jazz de Montpellier. Ils me proposent de m’embaucher… Malgré mes craintes, dues à ce long moment d’inactivité, nos débuts sont d’entrée excellents. Sans le savoir, ils m’ont réconciliée avec ma voix. « Looloo et les Cocos » venait de naître. Mais pas pour longtemps, au moins dans sa version « trio » car, au bout d’une année, Damien va s’éloigner un peu pour partir vers d’autres projets. Avec Lionel alors, nous avons continué sous la forme duo contrebasse-voix, un projet qui nous a demandé beaucoup d’arrangements, mais on a fini par se bâtir un bon répertoire jazz-blues. Pour le moment, on tourne beaucoup dans notre Lubéron, mais on ne demande qu’à nous extérioriser !

M.M. : « Et curieusement, le théâtre revient aussi dans ta vie ?

L.C. : C’est vrai. Outre mon duo musical, j’ai rencontré Jean-Philippe Pedro à Montpellier, qui est devenu mon compagnon. Jean-Philippe est auteur de pièces de théâtre, mais aussi de romans, et d’essais poétiques.. Il est venu un jour nous écouter, avec « Looloo et les Cocos », et il a décidé d’écrire une pièce pour nous deux, Lionel et moi. Une œuvre qui me parle totalement, un trait d’union entre le texte et la musique. La « pièce » s’intitule « L’Amour est une contrebasse de Jazz », c’est un spectacle qui dure environ une heure, que nous avons déjà eu l’opportunité de jouer, et ainsi de vérifier que les spectateurs réagissaient vraiment là où on avait pensé qu’ils réagiraient. C’est une pièce adaptable, et majoritairement jazz… 

M.M. : Tes projets immédiats ?

L.C. : Nous allons nous produire, les 26, 27, 28 et 29 février prochains à Chamonix, avec « Looloo et les Cocos ». Nous sommes en pleine promotion de notre spectacle, « L’Amour est une contrebasse de jazz ». Et puis, Jean-Philippe est en train de m’écrire de belles choses. C’est un excellent mélodiste, très prolixe. Lui trouve les mélodies, et je les interprète. Ce sera du reste ma première réelle expérience de chant en français ! Tu vois, la route continue ! 

 

 

Propos recueillis le 25 janvier 2020.

 

Adresses utiles :

–   Atelier 23 (pour la pièce) : atelier23de7@gmail.com ou 06 52 93 49 13

–   « Looloo et les Cocos » (duo contrebasse-jazz) : loolooisalive@gmail.com

 

Pour une brève présentation du spectacle sur YouTube : https://youtu.be/f1jyEg6JKQw

 

Ont collaboré à cette chronique :

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