Interview

Entretien avec Leïla Olivesi

Elle est une pianiste sûrement « bénie des dieux »… mais comme elle est assez humble – le privilège des grands – elle ne le met pas forcément en avant. Son parcours, ses expériences de scène montrent pourtant à l’évidence qu’elle surfe aujourd’hui au sommet de son art, et la scène française doit pouvoir compter avec elle. Elle répondra « présent(e) »…

 

Leïla Olivesi,

« Un pont mélodique entre la Mauritanie et la France… »

 

 

Michel Martelli : Leïla, c’est donc la Mauritanie qui t’a vue venir au monde ?…

Leïla Olivesi : Eh bien non ! Je suis née en France, et dans un lieu très fort culturellement, en plus, puisque je suis venue au monde au Moulin d’Andé, dans l’Eure.. Là où, entre autres, Georges Pérec a écrit son livre « La disparition » – ces trois cents pages sans aucun « e » – , et où, également une partie du film de François Truffaut, « Jules et Jim », a été tournée… Bon, je n’y suis pas restée très longtemps , puisque j’ai grandi principalement à Paris. Et si mon papa est effectivement Mauritanien, ma mère, elle, était Corse. Et je peux même te dire que j’ai été conçue… sur une dune du Sahara, pendant la guerre de libération du Front Polisario…

Pour en revenir à la musique, j’avais l’une de mes grands-mères qui était violoniste, et même premier violon à Oran, en Algérie. Pourtant, elle n’en a jamais réellement fait sa carrière, ni son métier mais c’est elle la première qui va « m’initier » au solfège, dans mes plus jeunes années. Ma mère, de son côté, a fait sept années de violon et de piano. Et, sur les bords, un peu de guitare, aussi. Autant elle avait des difficultés à supporter le Conservatoire, autant elle était en adoration devant le jazz. Elle était très copine avec Nina Simone, qui a habité un moment chez nous. Autant te dire qu’il y a toujours eu beaucoup de musique à la maison…

 

M.M. : Et ça t’a aiguillé sur la voie musicale assez tôt, alors ?

L.O. : Non, ça n’a pas été aussi simple. Côté scolaire, je dois reconnaître que ça se passait plus que bien pour moi et, en regard des résultats que j’obtenais, on me poussait plutôt dans cette voie, on va dire, « intellectuelle ». J’ai passé un Bac S sans soucis, avec beaucoup de facilités en maths. Pourtant,  c’est vers la philosophie que je vais obliquer. Des études que je vais suivre jusqu’à la maîtrise – avec toujours, je te rassure, la musique pas très loin… Pour bien comprendre cette période de ma vie, je me dois de te préciser que, du côté de mon père, j’appartiens à une tribu « maraboutique », donc lettrée. Dans leur optique, la voie doit plus être « studieuse » que « musicale ». C’était le côté intellectuel avant tout, et cela a auguré pour moi quelques petits combats intérieurs, à cette période…

Ma chance va être de rencontrer la famille Caillard. D’abord Jacqueline, et puis ensuite son fils, Olivier, qui deviendra mon professeur de piano-jazz. Mais au début, donc, c’est Jacqueline qui m’avait « prise en mains » avec la flûte à bec, et le piano. Classique. Je te dis tout de suite que, à partir du moment où ma route va croiser le piano-jazz – dont je vais  tomber amoureuse – je ne quitterai plus la voie, et je laisserai le classique de côté. Il en va de même avec la flûte à bec. La flûte, aujourd’hui, je ne la pratique plus. Mais, en son temps, elle m’a ouvert les portes du répertoire baroque et, encore maintenant, j’ai une sensibilité accrue pour cet univers…

Olivier Caillard est le fondateur des « P’tits Loups du Jazz ». On peut donc dire que ma première expérience « professionnelle » sera en tant que choriste. Tu connais le concept des « P’tits Loups » ? Il s’agit d’une chorale d’enfants qui chantent sur des standards du jazz, mais avec des paroles en français qu’ils écrivent eux-mêmes. Le premier disque auquel j’ai participé date de cette époque, il a été enregistré alors que je n’avais que treize ans. Et je ne faisais que chanter, bien sûr. Mais de grands noms sont venus se produire avec les « P’tits Loups », comme le pianiste Alain Jean-Marie, ou encore Stéphane et Lionel Belmondo, Jean-Jacques Avenel… Nous avons même enregistré avec Daniel Huck, Stéphane Grappelli, Maxime Saury ou encore Glenn Ferris…

 

M.M. : Et pas d’école de musique ?

L.O. : C’est vrai que j’ai beaucoup « gravité » dans un milieu plus privé… Ce n’est que vers l’âge de quatorze/quinze ans que je vais avoir envie de Conservatoire. Passant de la théorie à la pratique, je vais entrer au « Conservatoire du Centre » à Paris, à quatorze ans, donc, et en classe de piano classique. Car oui, même si mes premières amours ont été « jazz », j’avais envie (besoin?) de cette culture-là, aussi. Mon professeur était Jean-Louis Soyer, qui a été un temps Directeur du Conservatoire de Villejuif et avec qui j’ai, par la suite, monté plusieurs spectacles.

Je vais rester quatre ans au Conservatoire, avant que mes études philosophiques ne reprennent le pas sur la musique, que je vais mettre entre parenthèses pendant un temps… jusqu’à mon année de maîtrise – la dernière – qui m’octroyait des horaires beaucoup plus souples, et que j’ai mis à profit  pour écumer la rue des Lombards, en squattant le « Sunset » quasiment tous les soirs !

Je vais me réinscrire dans un conservatoire, mais cette fois celui du neuvième arrondissement, et en section piano-jazz. Mes professeurs Jacques Schneck, et Bernard Maury – qui restera pour moi un merveilleux professeur d’harmonie, et LE spécialiste de Bill Evans. Depuis son décès, à l’été 2005, il me manque beaucoup…

Je vais aussi m’inscrire à « l’Institut for Artistic and Cultural Perception », où je vais retrouver les frères Belmondo, Christophe Dal Sasso, ou encore Carine Bonnefoy. Et, à ce moment-là, je dois dire que l’I.A.C.P a bien boosté ma carrière…

 

M.M. : De quelle façon ?

L.O. : Sa directrice d’alors, Christine Marienval, vient un jour m’apprendre que leur structure envoie, chaque année, un(e) élève au concours de « Jazz à Montmartre » et… que c’est tombé sur moi ! J’avais carte blanche pour l’équipe, et pour le répertoire. C’était en 2002. Pour les musiciens, j’étais entourée de Jean-Philippe Scali au sax-alto, Julien Alour à la trompette, Fanny Rome au violon alto, Jean-Marc Phelippeau à la contrebasse et Abdèss Gherbi à la batterie. Tous ensemble, nous avons remporté, cette année-là, ce concours de Jazz à Montmartre – nous étions le « Brahma Sextet » – et, en récompense, nous avions assuré la première partie du concert de Manu Dibango…

Un très beau souvenir.

J’ai pu ensuite participer à d’autres concours, comme les Tremplins du Sunside en 2004, par exemple, avec une équipe un peu modifiée : si Julien et Jean-Philippe étaient toujours là, Donald Kontomanou était arrivé à la batterie et Jeanne Added était au chant…

En 2005, je vais commencer une (longue) collaboration avec le guitariste Manu Codjia – je dis « longue » parce qu’elle se poursuit encore aujourd’hui…

Toutes ces expériences, toutes ces rencontres, m’ont – mais comme beaucoup d’entre nous – permis de « façonner » mon groupe tel que j’avais envie qu’il soit. Aujourd’hui, mon groupe est le « Leïla Olivesi Nonet », et sa version définitive date de 2019. Tu vas y retrouver Manu Codjia, Donald Kontomanou… mais aussi Yoni Zelnik à la contrebasse, Jean-Charles Richard au sax baryton, Adrien Sanchez au sax ténor, Baptiste Herbin au sax alto, Quentin Ghomari à la trompette et Glenn Ferris au trombone… enfin, disons que Glenn était là pour l’album que nous avons sorti, mais, en fonction de son emploi du temps, il n’assurera pas forcément les tournées. Il sera remplacé alors par Fidel Fourneyron. Je n’oublie pas de citer Chloé Cailleton qui nous rejoindra épisodiquement, au chant bien sûr.

Pour le Festival de Parfum de Jazz 2021, Baptiste ne pourra pas être avec nous. C’est César Poirier, lui aussi super sax et clarinettiste, qui sera avec nous…

 

M.M. : Et côté « albums », on peut lister ?

L.O. : Le tout premier, ce sera donc avec l’équipe qui a remporté les Tremplins du Sunside, avec Benjamin Body à la contrebasse en plus. L’album s’appelle « Frida », et rend hommage à Frida Kahlo, l’artiste mexicaine. C’était en 2004.

En 2007, je sors un album, « L’étrange fleur », avec Élisabeth Kontomanou au chant. Dans cet album, j’avais repris, et mis en musique, cinq poèmes qui avaient été écrits par ma mère, Djamila Olivesi, et cela a donné au final un album chargé d’émotions, entre ma mère et moi d’un côté, Donald et sa maman Elisabeth de l’autre…

En 2011, c’est l’album « Tiy » – du nom d’une reine de l’Egypte antique – qui est sorti. Pour lui, j’avais la chance d’avoir autour de moi Manu Codjia et Emile Parisien…

Et puis, en 2015, « Utopia », avec Manu, toujours et aussi le saxophoniste américain David Binney. Là encore, un projet vraiment top…

En collaboration pure, je vais te citer celle avec le tromboniste Sébastien Llado, et Julie Saury à la batterie, parce que c’est une belle expérience aussi…

Je dois dire aussi que j’ai joué dans un groupe de salsa,  « Metiswing », au piano et aux claviers bien sûr…

 

M.M. : Parle-nous aussi d’une invitation… chère à ton cœur..

L.O. : Oui, très forte émotionnellement, en tout cas, puisque j’ai été, deux fois, invitée au Festival de Nouakchott, en Mauritanie, la patrie de mon papa… Imagine toi que, la première fois, certains membres de ma famille ne connaissaient  pas encore mon statut de musicienne de jazz…

En Mauritanie, il faut reconnaître qu’il existe peu d’endroits destinés au jazz. Et je crois que ce qui a été le plus touchant pour moi, et je m’en sens encore très honorée, c’est que dans l’école de Musique de Nouakchott, la salle de piano porte le nom de « Leïla Miské Olivesi » – Miské étant le nom de mon père, et Olivesi celui de ma mère. Un cadeau merveilleux qu’ils m’ont fait là. De plus, la seconde fois où nous y avons joué, nous avons eu droit à un discours qui soulignait tout ce que je représentais quant aux progrès de la culture, comme les progrès sociétaux pour ce coin du monde.  Ça fait drôle, tu sais, de se retrouver ainsi comme investie par un rôle, ou pour une mission, alors que, auparavant, tu pensais que ta musique est le seul reflet de ta personnalité… J’ai pris conscience de ce que je représentais pour cette population. Mais je n’imaginais pas que ce serait à ce degré-là…

En tout cas, ces séjours m’auront donné l’opportunité de jouer avec des musiciens mauritaniens, chacun de nous ayant pu, du coup, « s’essayer » sur les musiques de l’autre…

 

M.M. : Quelques dates, où on pourra te retrouver sur scène ?

L.O. : Déjà on va croiser les doigts très fort pour que ces dates soient enfin respectées – c’est à dire que la Covid-19 nous laisse enfin tranquilles… En juillet prochain, je serai, avec mon nonet, au Festival de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais…

En août, le 13, nous serons dans ton département de la Drôme, pour le Festival « Parfum de Jazz ».

Dans l’intervalle, je vais assurer une Master-class au Conservatoire du sixième arrondissement de Paris, autour de plusieurs mouvements de la Suite Andamane – c’est d’ailleurs le nom du tout dernier album de mon nonet…

Et puis le 9 novembre, nous jouerons au « Centre des bords de Marne », dans la commune du Perreux…

 

M.M. : Leïla, on va terminer avec une autre de tes facettes, car tu es également conférencière …

L.O. : Oui, depuis un peu plus de six ans, je donne des conférences à « La Maison du Duke », sur des sujets, tu t’en doutes, qui tournent autour de Duke Ellington. Et, sur ce projet-là en particulier, j’ai beaucoup travaillé avec Claude Carrière, le journaliste, producteur de radio et pianiste, qui nous a malheureusement quittés tout récemment. Aujourd’hui, je continue cette route-là sans lui, mais tu ne peux pas savoir tout ce que cet homme m’a apporté…

A cause de la pandémie, les conférences ont été assurées via l’appli « Zoom » comme la dernière ; faite pour le compte de la « Duke Ellington Society of Sweden » qui a réuni des gens venant d’un peu partout dans la monde, et dont les thèmes étaient : « Les performances pianistiques de Duke Ellington » et « Le piano : laboratoire de composition ». Le tout en anglais, of course…

J’ai omis de te dire que l’an dernier, j’ai passé mon master, en musicologie à la Sorbonne. Son thème en était : « le rôle du piano dans l’orchestre de Duke Ellington »

Une belle récompense m’a d’ailleurs été remise, en 2013, avec le Prix « Ellington Composers », pour big-bands bien sûr. Il fallait écrire une composition personnelle et originale « dans l’esprit du Duke » et qui « devait donner envie de danser » !…

Le morceau que j’avais composé, je l’avais baptisé « Summer Wings »

Que tu peux transformer, si tu veux, en « Summer Swing »….

 

 

Propos recueillis le samedi 15 mai 2021

 

 

 

Merci, Leïla, pour ce rendez-vous, reporté un temps puisque le virus avait réussi à t’attraper… Mais quel plaisir d’échanger avec toi, au final. Je crois que ton « naturel » d’une gentillesse accrue, y est pour beaucoup…

Quant à ton talent, je n’insiste pas. Il est. Ça suffit.

J’espère vraiment te rencontrer un jour. D’ici là, bon retour sur scène.

 

 

Merci, André (encore!) pour les photos de Leïla, jointes à cette petite chronique…

Ont collaboré à cette chronique :

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