Interview

Entretien avec Lise Bouvier

J’ai eu la chance, au travers de ces colonnes, de passer de merveilleux moments en compagnie des musiciens, des moments à chaque fois différents. Cette fois, c’est double plaisir car la musicienne qui m’a ouvert ses portes est de ma région. Et comme elle est pétrie de talents, je m’en voudrais de ne pas vous la (re-) présenter…

 

Lise Bouvier

 

Une voix hors normes, dont on ne se lasse pas.

 

Michel Martelli : On s’est connus, il y a quelques années…. Tu as toujours été drômoise ?

Lise Bouvier : Disons que je suis née à Valence, mais… par accident, on va dire. Car à ce moment-là, mes parents, tous deux originaires de Drôme-Ardèche, vivaient et travaillaient en Isère. Donc non, mon enfance, mon adolescence, mes premiers pas dans les écoles de musique… tout ça se fera dans un petit village, très proche de Vienne, à Estrablin. Est-ce que je viens d’une famille de musiciens ? Je ne dirai pas ça, encore que… Mon père et ma mère ont toujours été de vrais mélomanes, ça, c’est sûr. Mais musiciens pratiquants, non. En revanche, mes deux grands-pères l’étaient. Mon grand-père paternel jouait des cuivres, et de l’accordéon, et mon grand-père maternel était guitariste. Tous les deux étaient de fortes personnalités… mais tous les deux « fondaient » dès lors qu’ils entendaient une note de musique ! Peut-on dire que ce sont eux qui m’ont donné l’envie ? Je ne le crois pas, car j’étais vraiment jeune lorsqu’ils sont partis, en revanche leur sensibilité à la musique s’est bel et bien transmise… jusqu’à ma sœur et moi, ma sœur qui avait attaqué le piano, mais qui n’a pas poursuivi.

A l’âge de sept ans, j’entre dans l’école municipale de musique d’Estrablin, une école dont François de Roubaix était le directeur (pas le compositeur, un homonyme). J’y ai attaqué ma première année de solfège sans instrument – tu sais comment ça fonctionne – et ma professeure de formation musicale était Marie-Pierre Jury. Elle m’a d’entrée beaucoup impressionnée. Et comme elle-même pratiquait la flûte traversière, c’est vers cet instrument que je vais me tourner, et Marie-Pierre va m’en apprendre tous les rouages pendant quelques années. Quatre ans, en fait, car elle se formait elle-même pour devenir chanteuse lyrique, ce qu’elle est devenue, et elle a pu entrer ensuite au sein des Chœurs de l’Opéra de Lyon, où elle est toujours.

 

M.M. : De la flûte traversière, d’accord, mais la chanteuse pointait-elle déjà en toi ?

L.B. : Non. A ce moment-là, je n’avais pas conscience d’une quelconque qualité de ma voix. Et en plus, ça ne m’effleurait même pas. Pourtant, je chantais tout le temps, et depuis longtemps. Mais un jour, je passe un examen de lecture chantée, devant un jury. Après ma prestation, je me souviens qu’un des membres du jury est venu vers moi pour me féliciter, fortement impressionné, comme sidéré. Cette anecdote aurait dû m’ouvrir les yeux en grand, quant au chant, au moins. Car, en revanche, j’avais la conviction profonde que la musique ne me lâcherait jamais ou, plus exactement, que je ne lâcherais jamais la musique. Depuis mes sept ans, elle ne m’a jamais lâchée, en effet.

Marie-Pierre partant pour sa carrière, j’ai eu ensuite comme professeur le fils du Directeur. Mais la nouveauté aussi, c’est qu’un Big Band avait vu le jour dans l’école, et cet ensemble a été une véritable révélation pour toute ma famille – et pour moi aussi. C’est Bruno Marchand qui dirigeait cet ensemble. Petit à petit, mon oreille a commencé à « accrocher » sur cette musique. Je ne te l’ai pas précisé mais j’étais, pour la flûte, en apprentissage « classique ». Pas jazz. Ma mère a été la première touchée, puis ça a été mon père, et puis moi. La « guêpe jazz » venait de me piquer.

 

M.M. : Et puis, tu arrives à Montélimar…

L.B. : Oui. Lorsque je vais avoir mes quatorze ans. Nous venons donc nous établir dans « la Capitale du Nougat », où je vais entrer au Conservatoire, dans la classe d’Alain Girard. Une petite anecdote, à propos d’Alain : lorsque, il y a cinq ans, je me suis présentée à Donzère pour le poste de professeur de flûte, j’y remplaçais… Alain Girard. Le hasard est parfois curieux…

Avec Alain, j’étais toujours sur de l’apprentissage classique. Pourtant, des choses avaient évolué. Le jazz était toujours bel et bien là, ma voix commençait vraiment « à s’imposer » à moi, et côté « écoute », je me nourrissais non seulement de jazz, mais aussi de rhythm’n blues, cette musique qui porte l’expression de sentiments très forts. Des chanteuses comme Roberta Flack, ou même Tina Turner me parlaient, parce qu’elles avaient des puissances vocales énormes. Tu vois, dans ce registre, ce côté « brut » m’a toujours plu. Puissant mais naturel en même temps. Authentique, quoi. Et comme, dans ce registre-là, j’étais complètement autodidacte, je me donnais à fond et je m’éclatais. J’ai aussi bien sûr adoré Ella Fitzgerald. Tout ce que j’avais appris, musicalement, jusqu’alors m’a évidemment beaucoup servi. Mais là, j’avais vraiment envie de réunir les deux éléments : la musique et la voix.

 

M.M. : Côté groupes, formations, comment cela a t-il commencé ?

L.B. : J’ai toujours plus ou moins chanté dans les petites formations que proposait l’école, bien sûr. Mais un jour, j’ai eu l’envie d’aller plus loin. Mais pour cela… il me fallait rencontrer du monde, car mon naturel m’empêche de me mettre « en avant ». Si je voulais en montrer plus de ma personnalité musicale, il me fallait « de l’aide ». La première rencontre de ce type, ce sera avec Hervé Argentin, qui dirigeait à l’époque l’orchestre « Mistral à la Clé ». Ils avaient créé le projet de « monter » Starmania, et Hervé m’a demandé de chanter les morceaux qu’ils avaient retenus. Le spectacle s’est donné, à l’époque, au Théâtre Municipal de Montélimar, j’avais cinquante musiciens derrière moi et j’avais… dix-sept ans ! A la fin du spectacle, on n’en croyait pas nos yeux : du parterre aux pigeonniers, le public nous adressait son ovation debout. Un moment vraiment hallucinant. Et, pour moi, une révélation.

Par la suite, j’ai participé à divers concours, notamment « des chants du Rhône », et j’en gagnais beaucoup. J’avais même pu m’acheter un clavier, car à ce moment là je voulais faire du piano, mais quelque chose me retenait, ou m’entravait. Sans doute cette musique-là qui n’était pas ma voie.

Heureusement, je vais croiser, à ce moment-là, la route de certains musiciens professionnels, des musiciens avec lesquels je vais commencer certains projets. Comme les batteurs André Irondelle et Olivier Chambonnière, le bassiste André Gobbato mais aussi (et peut-être surtout) le guitariste Alain Richou. Alain m’a carrément « remis ma flûte entre mes mains ». Tu vas comprendre. La flûte, je l’avais travaillée seulement en classique. Par contre, au sein d’un groupe s’exprimant sur de la musique contemporaine, j’aurais été comme figée. Contrairement à ma voix. Musicalement, il me manquait quelque chose, le « langage » de la musique moderne, en fait. Cela participait au fait de ne pas pouvoir « m’imposer » en tant que musicienne : je ne maîtrisais pas le lexique. C’était hyper frustrant et, du coup, la flûte, je l’avais laissée de côté.

Alain, un jour, a sorti une partition. Que je savais déchiffrer bien sûr. Il m’a accompagnée à la guitare, et ça a fonctionné. Ce morceau musical, c’était une bossa… Cette anecdote sera le début d’une belle collaboration. Alain a su me faire confiance, et nous avons, par la suite, beaucoup joué ensemble.

 

M.M. : Parallèlement à la musique, tu as aussi développé une autre voie ?

L.B. : C’est vrai. Musicalement, j’étais dans une phase où j’écoutais beaucoup, où j’écrivais, où je composais aussi… et.. j’étais passionnée par l’anglais. Avec autant de force que pour le jazz. J’aime beaucoup la musicalité de cette langue. Très souvent, chez moi, j’ai lu de l’anglais à haute voix, simplement parce que je trouvais ça beau. Et puis, la culture musicale du jazz, c’est de l’américain. On est très proche. Je voulais m’immerger dans cette langue. Après mon Bac, je suis partie en Fac d’anglais, et puis j’ai terminé mon cursus par une année à Oxford, où j’ai passé mon diplôme de Littérature Contemporaine. J’ai gardé des amis très proches là-bas, ce qui m’a permis d’y séjourner assez facilement.

Lorsque je rentre en France, on me propose assez vite d’entrer dans une comédie musicale. A Paris, on m’a proposé aussi de m’exprimer « dans la variété ». Mais moi, je pensais « création », « improvisation »… je ne voulais pas entendre parler de « formatage ». Non, je voulais la liberté avant tout, et surtout, faire ce que j’aimais… simplement parce que j’éprouvais le besoin d’être honnête avec moi-même. Donc, si je ne parvenais pas à percer, mon diplôme d’anglais devait pouvoir encore me servir. Je savais que j’aimais travailler avec les jeunes, j’ai donc décidé de passer le CAPES. Je ne me suis pas présentée à l’examen en dilettante, mais je ne m’étais pas hyper préparée non plus. Eh bien, j’ai fini huitième sur le plan national, et seconde de l’Académie – derrière quelqu’un qui s’appelait Jackie Brown, ça ne s’invente pas.

Je suis donc devenue professeure d’anglais, j’ai tourné dans plusieurs établissements de Drôme et d’Ardèche, pour « terminer » ma carrière au Collège Marguerite Duras de Montélimar… tout en continuant la musique. J’avais une vie de dingue. Côté « privé », des enfants sont arrivés dans la maison, en plus de la musique, en plus de l’anglais… Là, ce n’était pas « jazz », c’était plutôt « rock’n roll » ! Mais je dois dire que j’ai adoré ça. Je suis quelqu’un qui a un grand besoin de bouger. La période Covid que nous venons de traverser m’a complètement mise à plat et je l’ai très mal vécue jusqu’à il n’y a que quelques semaines. Quand je suis privée de liberté, quand je n’ai plus de contacts, c’est très compliqué pour moi. Lorsque tu chantes, tu partages. Sans partage, je n’ai envie de rien.

 

M.M. : Avant cette période Covid, tu t’étais même « reconvertie » ?

L.B. : En 2016, oui, année pendant laquelle je vais quitter l’Éducation Nationale pour une reconversion professionnelle. Que veux-tu ? J’avais à nouveau des fourmis dans les jambes, et j’avais envie de plus de musique. Je ne voulais pas particulièrement démissionner, j’avais demandé un congé de formation. Mais celui-ci m’a été refusé. Alors je suis partie, malgré une situation matérielle assez confortable jusqu’alors.

J’ai alors monté mon autoentreprise, au sein de laquelle je donne des cours de chant, d’anglais, de flûte, aussi… et je complète avec mes concerts pour lesquels je suis maintenant plus dispo.

Je suis partie un an à l’Institut Musical de Formation Professionnelle de Salon-de-Provence, une école hyper réputée, peu de musiciens de la région PACA n’y sont pas passés… Je vais consolider mon cursus jazz avec des professeurs au top, comme Julien Baudry pour mon cours de chant (Julien est lui-même chanteur et instrumentiste), comme Philippe Petrucciani (le frère de Michel) en cours d’ensembles, comme Sébastien Germain en cours de piano ou encore Gérard Morin pour les cours d’harmonie (et la prof que j’étais trouvait avec Gérard un prof génial…).

Je resterai donc à Salon une année, l’année de mes quarante ans, en fait. Cette période a été un peu agitée, compliquée pour moi, mais j’ai tenu bon, contre vents et marées.

 

M.M. : Que peut-on dire de tes groupes d’aujourd’hui ?

L.B. : En finissant les cours de Salon, j’ai la sensation de pouvoir à présent m’exprimer librement. Et cette liberté, je vais pouvoir la vivre pleinement au sein de deux groupes principaux. Le premier, c’est « Playadd », pas une nouveauté pour moi car on se connaît depuis longtemps. On est très unis, c’est une ambiance à la fois familiale mais professionnelle, en tout cas solide. Je suis entourée d’André Larcher à la basse, de Michel Martel à la batterie et de Rémi Bioulès au sax et au piano.

Je chante aussi dans un autre quartet, « Les Caméléons ». Là, je suis avec Grégory Lachaux au piano, avec Olivier Chambonnière à la batterie et Fabien Gilles à la contrebasse.

Ces deux groupes sont vraiment top..

Je me produis aussi quelquefois en duo, notamment avec le guitariste Franck Mercier. On joue ensemble depuis pas mal de temps, mais là on est plus sur du style rhythm’n blues…

Pour revenir à la Drôme… cette année encore, le Festival « Parfum de Jazz » d’Alain Brunet me fait confiance, pour un projet qui a pour vocation de toucher un public nouveau. Comme cela se fait déjà à Crest, ils ont créé un stage de chant, et ils me l’ont confié. J’aurai, cette année, une douzaine de personnes, de tous les coins du sud-est de la France, et je suis ravie. Après cette période de confinement, c’est plus qu’une bouffée d’oxygène. Et, tu le sais, j’aime transmettre. Le 13 août prochain, je serai, avec « Playadd », sur scène à Buis-les-baronnies, et le 17, à Pierrelatte cette fois, avec « Les Caméléons ».

Je vais aussi aller me produire, cet été, au Festival des Taillades, à côté de Cavaillon, en trio, avec Grégory Lachaux et Jean-Marie Carniel à la contrebasse.

Dernière petite info, plus perso : j’ai eu l’occasion de me produire aux côtés de Jean-Baptiste Drevet, le saxophoniste. Il est « responsable pédagogique » d’une colonie de vacances musicale dans le Vercors. Ils recherchaient un(e) prof de chant. Du coup… j’y pars, avec mes deux enfants ; Otis, qui a douze ans et qui joue du piano, et Sidney, qui a neuf ans et qui joue du violon. Et… ne le répète pas, il chante déjà comme un fou…. à suivre….

 

 

Propos recueillis le jeudi 24 juin 2021

 

 

Plaisir décuplé, donc, d’avoir pu t’interviewer dans le cadre des colonnes de Jazz-Rhone-Alpes.com. Simplicité, sincérité … ont présidé à cet entretien très touchant. Il m’aurait manqué quelque chose si je ne l’avais pas fait. Je garderai longtemps en mémoire cette première partie de Liz McComb en août 2010 à la La Bégude-de-Mazenc où ton étoile commençait à briller.

Prends soin de toi, à très vite de te croiser (j’espère), et n’hésite pas si besoin…

Ont collaboré à cette chronique :

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