Interview

Entretien avec Louise Jallu

La musicienne qui nous a ouvert ses portes aujourd’hui sera, pour le Festival « Parfum de Jazz », présente au Théâtre de verdure de Buis-les-Baronnies, le 20 août prochain. Pour y présenter son hommage à Astor Piazzolla. Le nom de ce musicien d’exception laisse deviner l’instrument de prédilection de Louise Jallu, pour ceux qui l’ignoreraient encore. Elle est une virtuose du bandonéon, un instrument qu’elle nous donne envie d’écouter, encore et encore…

 

Entretien avec Louise Jallu

L’imitation ? Non. L’inspiration ? Oui.. surtout quand elle est créatrice..

 

 

Michel Martelli : Louise, tu es la première bandonéoniste qui passe dans ces colonnes, et c’est un plaisir. D’où es-tu ?

Louise Jallu : Je suis née à côté de Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui, s’ils ne jouaient pas eux-mêmes d’un instrument, écoutaient beaucoup de musique. Et je dirais même des musiques de styles très différents, un mélange qui m’a très certainement, en effet, beaucoup influencée. Quant à l’instrument en lui-même, le bandonéon, c’est ma grande sœur Camille qui m’en a communiqué la passion. Ma sœur est entrée, bien sûr, avant moi au Conservatoire de Gennevilliers où, elle comme moi, nous avons eu la chance d’apprendre dans les classes de Cesar Stroscio, et de Juan José Mosalini. Ce sont vraiment deux grands noms qui ont enseigné dès 1988 dans ce Conservatoire de Gennevilliers, dirigé à l’époque par Bernard Cavanna. Le Conservatoire de Gennevilliers aura été le premier en Europe à ouvrir ses classes au bandonéon. Ce que je peux dire, sur l’instrument en lui-même ? Eh bien que c’est un instrument qui a été très en vogue dans le nord de la France, dans les années vingt notamment, car, à la base, c’est un instrument d’origine allemande, qui a émigré ensuite vers l’Amérique Latine où il deviendra très vite un instrument emblématique du tango. Dans les années vingt, c’était souvent une population immigrée polonaise qui utilisait beaucoup le bandonéon…

Ma sœur Camille entre au Conservatoire en 1996. Et moi, en 1999, alors que j’ai cinq ans. D’ailleurs, au début, je serai dans la classe de ma sœur, avec, pour professeur, un élève de Cesar Stroscio, Jean-Baptiste Henry, qui s’occupait des enfants. Et j’ai tout de suite « accroché » au bandonéon. Quant au lieu – mais je ne le sais pas encore à ce moment-là – je ne le quitterai pas…

 

M.M. : Avais-tu un style de musique « de prédilection » ?

L. J. : Je dirais plutôt que je suis une boulimique de musique. Et la richesse va m’arriver dans cette opportunité de découvrir plein de musiques différentes, dont la musique contemporaine et tout ses courants, tout ses langages. En classes de composition, comme d’analyse, grâce à Bernard Cavanna, je vais découvrir tout ça. Bernard est une personne qui m’a toujours soutenue, avec qui j’ai toujours beaucoup échangé. Il est pianiste, à la base, mais c’est aussi un super compositeur. Bernard a toujours eu une grande sensibilité pour l’accordéon, pour le bandonéon, parce que son grand-père en jouait et que c’est par cette voie qu’il a été initié dans le monde musical…

Pendant onze ans, je vais connaître beaucoup de plaisirs sur mon instrument. Alors oui, je jouais beaucoup en compagnie de ma sœur, mais j’avais déjà un lien très fort avec la musique. Et, du reste, dès l’âge de treize ans, j’avais dit à mes parents que je voulais être musicienne…

 

M.M. : Une première « reconnaissance » arrive très tôt dans ta vie…

L. J. : Alors que j’ai seize ans, je vais participer à un concours, organisé en Allemagne, à Klingenthal exactement. C’est mon professeur, Jean-Baptiste Henry, qui m’en avait parlé et… j’ai relevé le gant, tout de suite. Pourtant, et même s’il y avait, je crois, une pré-sélection, c’était un concours ouvert à tous les âges et à tous les niveaux. Mais j’y ai été encouragée à continuer, jusqu’au final être classée en seconde position, ce qui m’a confortée dans l’idée que j’étais réellement sur MA voie. En fait, cela me permettait de me le prouver à moi-même…

A la suite de ce concours, je vais participer à plusieurs petites formations, mais sans projets bien définis, des groupes que je montais moi-même pour la plupart… Mais un jour, j’ai eu vraiment envie de créer quelque chose. Et autour d’un sujet difficile, mais qui me tient à cœur, depuis le jour où j’ai pu lire le très beau livre d’Albert Londres, « Sur le chemin de Buenos Aires ». Il y traite du problème de la traite des blanches en Amérique Latine. Ce projet, qui oscille entre tango et témoignage, sera baptisé « Francesita » – qui signifie « Petite Française ». Un album en sortira, en 2018, avec, pour m’entourer sur ce projet, Mathias Lévy au violon, Grégoire Letouvet au piano et Alexandre Perrot à la contrebasse. L’album est, en fait, un « double album », qui compte en plus une partie « invités » sur divers styles, comme Sanseverino, le temps d’une chanson, ou encore l’accordéoniste Anthony Millet, sur une composition contemporaine d’Aurel Stroë, un compositeur roumain pour lequel, avec Bernard Cavanna, nous avons fait une adaptation de l’une de ses pièces de jeunesse. Cet album est un dialogue entre solo et quartet. Mais je voulais montrer toutes les facettes du bandonéon au travers de ces différents morceaux musicaux. Les arrangements de « Francesita » – écrits donc en collaboration avec Bernard Cavanna – sont des arrangements faits à partir des compositions d’Enrique Delfino, un compositeur et pianiste argentin d’origine italienne, qui a notamment écrit pour Carlos Gardel, et qui a écrit surtout des « tangos chantés » qui font déjà référence à ces femmes victimes de la traite des blanches.

Moi, j’ai réuni quelques-uns de ces titres, je les ai retravaillés, quelque cent ans plus tard, pour en faire un album. Un album sur lequel aussi j’ai voulu m’entourer de grands noms du jazz, comme le contrebassiste Claude Tchamitchian, ou le guitariste Claude Barthélémy…

Et ce projet, nous sommes allés le présenter en Argentine, en 2019, où il a été particulièrement bien accueilli. Mais, avant ça encore, nous l’avions proposé au Café de la Danse, à Paris, où là aussi la réception avait été plus que bonne puisque ce concert-là a donné lieu à la sortie d’un vinyle…

 

M.M. : Et puis Astor Piazzolla entre en scène… mais il vivait en toi depuis longtemps, non ?

L. J. : Disons qu’au Conservatoire, on nous fait aborder très tôt Astor Piazzolla, via des arrangements simples, spécifiques aux enfants. Dans ce sens, oui, il a toujours été un peu dans ma tête. C’est vrai aussi qu’un temps est venu où je voulais vraiment m’attaquer à son œuvre, mais c’était un gros challenge, forcément, de s’emparer de ce monument. Pourtant, j’y réfléchissais depuis des années, et, au fond de moi, je savais la direction que j’allais prendre..

Il faut savoir que, dans le tango, lorsque tu souhaites reprendre un morceau, tu ne répètes pas les choses. De mon côté, j’ai toujours considéré qu’il ne fallait pas imiter ce qui a déjà été fait, mais qu’il fallait impérativement s’en inspirer pour aboutir à autre chose. En « interrogeant le passé »…

Pour l’enregistrement, j’ai fait appel au grand pianiste Gustavo Beytelmann, qui a eu accompagné Astor Piazzolla, le temps d’une tournée, et notamment aussi pour le concert mythique qu’il donna à l’Olympia, en 1977.

Le trompettiste Médéric Collignon a, lui aussi, fait partie de ce voyage. Tous les gens que je te cite sont des musiciens que j’ai toujours beaucoup écoutés, et il me tenait à cœur de les avoir sur ce projet.

 

M.M. : Un projet qui a convaincu, en amont.. plein de gens…

L. J. : La Fondation Lagardère m’a permis d’avoir les financements pour ce projet. En fait, j’avais été la lauréate de leur concours, qui te donne le droit d’obtenir une bourse qui doit te servir pour un projet discographique. Et puis l’album a été enregistré à la Philarmonie de Paris et oui, là encore je peux dire que nous avons eu l’honneur d’être soutenus par cette belle maison…

Par la suite, « Piazzolla 2021 » recevra de belles critiques, tant dans la presse de musique classique que dans la presse jazz. En étant « élu » Choc Classica et Choc Jazz Magazine en 2021. Mais aussi « 5 Diapasons », pour le magazine du même nom…

Et en plus, en 2021 toujours, j’ai été nominée dans la catégorie « Révélations » – c’est le Prix Frank Ténot – aux « Victoires du Jazz 2021″…

 

M.M. : Un projet que tu fais encore évoluer…

L.J. : Disons qu’en parallèle, cet album, j’ai souhaité en faire une version « orchestrée ». Et pour mener à bien ce projet-là, je suis allée chercher l’Orchestre National de Bretagne, avec lequel nous allons faire naître, dès 2023, la version avec orchestre. Les arrangements ont été faits avec Bernard Cavanna, certains pour ensemble à cordes, pour bandonéon solo, pour piano…

Mais ce n’est pas le seul projet que nous menons avec l’Orchestre National de Bretagne. Avec toujours Bernard Cavanna, nous allons créer une composition bandonéon – cornemuse – orchestre, qui verra le jour en 2023 également et qui a été baptisée « Sonatine Orchestra »…

 

M.M. : Et puis, tu as fait une résidence dans un lieu particulièrement mythique…

L. J. : Oui, c’est vrai… Suite à l’obtention du concours de la Fondation Lagardère, j’ai candidaté pour une résidence à la Villa Médicis. J’ai été acceptée, et j’y suis restée plus d’un mois, entre janvier et février 2022. J’ai profité de ce temps pour « mettre en forme » un troisième album, dont les premières pierres oscillent entre compositions et « revisitations » de pièces classiques, toujours dans l’esprit qui me caractérise… Je pense que la sortie de cet album sera courant 2024..

Que te dire, pour terminer  (temporairement, bien sûr) ? Eh bien qu’au Conservatoire de Gennevilliers, j’ai eu l’honneur de succéder à Cesar Stroscio, en tant que professeure de bandonéon. J’ai commencé à enseigner avec lui, puis seule lorsqu’il m’a transmis le flambeau…

Dernière petite touche, toute fraîche : la semaine dernière, nous avons donné un concert à la Philarmonie de Paris, dans la Salle Pierre Boulez, avec mon quartet et, pour l’occasion, nous avions invité le guitariste allemand Karsten Hochapfel (guitare électrique). Nous avons joué le programme du disque autour d’Astor Piazzolla, un concert prévu, mais qui avait été reporté, suite à la Covid-19.

Ce fut vraiment une très émouvante soirée…

 

Propos recueillis le lundi 30 mai 2022

 

Encore un chaleureux échange, avec une musicienne de grand talent qui n’a peur de pas grand chose. Ouf ! Avec toi, Louise, le bandonéon est entre de bonnes mains, et a encore de très beaux jours devant lui…

J’espère vraiment pouvoir t’écouter, le 20 août prochain, dans notre beau département de la Drôme.

Ont collaboré à cette chronique :

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