Interview

Entretien avec Ludivine Issambourg

Après une incartade dans le monde de la danse, retour aux « grandes » musiciennes. Parole est donnée ici à une « géniale flûtiste », qui a su se faire une belle place sur les diverses scènes jazz…

 

 

Entretien avec Ludivine Issambourg

 

 

Michel Martelli : Je connaissais Bayeux pour sa Tapisserie… moins pour ses musiciennes. Une chance…

Ludivine Issambourg : Oui, en effet, je suis originaire de cette ville de Normandie. Et je viens d’une famille qui n’a pas souhaité faire sa route dans le monde artistique, puisqu’ils sont quasi tous dans le domaine médical ou paramédical. En ce qui me concerne, j’ai commencé ma route artistique dès l’âge de trois ans et demi, et j’ai commencé avec des cours de danse classique. J’étais à fond. Et puis, vers six ans, j’ai rajouté à mon intérêt la musique. Parce que j’y étais véritablement connectée. Le premier instrument avec lequel je vais prendre contact sera la flûte à bec, et ce sera à Bayeux, bien sûr, avec un professeur qui s’appelait Jean-François Millet. On m’a dit, par la suite, qu’à ce moment-là, j’étais très attirée par le violon, mais ça ne s’est pas fait. L’avantage, avec Jean-François Millet, c’est qu’il nous apprenait le solfège à travers notre apprentissage de la flûte à bec. Dans beaucoup d’endroits, la première année est parfois rébarbative parce qu’on apprend que le solfège. J’ai eu donc accès à l’instrument tout de suite, au milieu de trente autres enfants.

Lorsque j’arrive à neuf ans, la morphologie changeant, on va me demander de choisir entre la flûte traversière et le saxophone. Pourquoi ? Simplement parce que Jean-François donnait des cours pour ces deux instruments. Tu t’en doutes, j’ai opté pour la flûte traversière avec laquelle j’apprenais « le classique », bien sûr, mais aussi l’improvisation. Parce que tout ceci avait un sens, et nous avions « une carotte » sous le nez, à savoir entrer dans « le Claxton », le big-band que Jean-François avait créé, et dans lequel nous jouions ses propres compositions. Un big-band dans lequel il avait remplacé la section cuivres par une section flûtes.

 

M.M. : Tes vrais débuts scéniques ?

L.I. : Avec « le Claxton », on a pu faire cinq ou six concerts par an. Cela m’a permis, entre autres, d’aller jouer dans le Festival « Jazz sous les pommiers », en amateur bien sûr, à dix-sept ans. Et puis, nous avons accumulé quelques petites scènes, et parfois même de beaux lieux. Le « Claxton » m’apportera aussi mes premières participations à des albums – je participerai à trois au total – dont le premier alors que je n’ai que quinze ans. C’est d’ailleurs à cette période qu’un de mes professeurs de collège me prédira que je serai un jour musicienne professionnelle.

A quatorze ans, je vais entrer au Conservatoire de Caen, dans un premier temps en section « classique », eh oui, ce ne sera que vers l’âge de dix-sept ans que j’intègrerai une classe jazz. A cette époque, j’avais comme collègues de cours le saxophoniste Yannick Benoît – qui fera le CNSM de Paris plus tard – et aussi le trompettiste Pierre Millet, le fils de Jean-François. Mais « le gros des troupes » est resté sur la région de Caen, soit en tant que professeurs, soit en tant que musiciens amateurs.

 

M.M. : Pourtant, tu n’as pas que de bons souvenirs de Caen…

L.I. : Oui, c’est vrai ! Je me suis faite « saquer » pour l’obtention du Prix en classique, tout simplement parce que j’avais la volonté de devenir flûtiste de jazz ! Lorsque j’ai passé l’examen, toutes les critiques qui ont été émises par le jury l’ont été sur ce que mon professeur m’avait dit de faire ! Malgré mon désir de jazz, je voulais malgré tout obtenir mon Prix en classique. L’une de mes profs, Jocelyne Riault, m’encourageaut dans ce sens et c’est elle qui va m’aiguiller sur le Conservatoire de Cergy-Pontoise. Moi, j’étais ado, je rêvais de Paris.. j’ai donc sauté sur l’occasion pour venir en banlieue, et pour m’inscrire en classe jazz. Les semaines étaient « complexes » : j’habitais toujours à Caen, mais je venais deux ou trois jours par semaine à Paris, pour mes cours et pour traîner aussi au « Caveau des Oubliettes », pour écouter, et pour faire quelques jams aussi.

Au Conservatoire de Cergy-Pontoise, j’obtiendrai mes Prix en classique, comme en jazz. Et à Caen, donc, en jazz uniquement. Mais c’était deux enseignements bien distincts : à Caen, je ne bossais pas du tout les standards, par exemple, au contraire de Cergy. Mais, pour moi, il y a eu ainsi une espèce de complémentarité qui m’a, au final, bien servie. Il faut reconnaître qu’à Cergy, j’ai reçu une formation beaucoup plus complète. J’ai même pu y faire des ateliers en piano, en batterie et pris beaucoup de cours d’arrangements.

 

M.M. : Et côté « pratique » ?

L.I. : Après ce temps, j’ai pu intégrer « l’Orchestre de Flûtes Français », que dirigeait à l’époque Pierre-Yves Artaud – vraiment « un grand ponte » de cet instrument à ce moment-là. C’est vrai que c’était, pour moi, la marque d’une belle reconnaissance de mon travail. Et puis, au fil de mes diverses jams, j’ai pu croiser les routes de Magic Malik, de Michel Edelin – à mon sens le premier vrai flûtiste de jazz français – et aussi d’Hervé Meschinet, qui jouait alors avec le « Paris Jazz Big Band », Hervé qui m’aura donné mon premier cours de flûte jazz, et qui m’avait conseillé de me mettre au sax ! Ce que j’ai décliné, bien sûr.

J’ai oublié de te dire que mon tout premier groupe, je l’avais monté en Normandie, à Caen, et c’était un groupe d’électro-jazz qui s’appelait « H-Nod ». Mais, à Paris, et alors que j’ai entre vingt et vingt-deux ans, Wax Tailor, un producteur de hip-hop, va me contacter en tant que flûtiste. Et va me faire intégrer sa troupe. Avec ça, les choses vont un peu changer, pour moi, car je vais, à cette occasion, m’embarquer pour cinq années de tournées partout autour du monde, une expérience de scène incroyable – et une participation à un disque d’or. Là, j’ai appris la culture hip-hop, distincte de la culture jazz, d’ailleurs, puisque la culture hip-hop, c’est un peu la culture du sample.

Bref, après ces cinq belles années, je vais poursuivre dans deux directions différentes.

 

M.M. : C’est-à-dire ?

L.I. : Déjà, côté « théorique », je vais intégrer le CEFEDEM Île-de-France, pour y passer mon diplôme d’état de professeur de jazz. J’ai été la première flûtiste à l’obtenir, en 2013. Et ce diplôme m’ouvrira plein de portes.

Et puis, côté « pratique », je vais me décider à créer mon groupe « Antiloops », un groupe qui, avec le temps, va évoluer avec plusieurs « visages ». A la base, c’était un quintet avec basse, batterie, flûte, claviers et DJ. Sous cette forme-là, nous avons sorti deux albums. Puis, j’ai voulu scinder ce groupe en deux « versions » différentes : j’ai enlevé le DJ du premier ensemble – qui, du coup est devenu « Antiloops Band » et j’ai créé un autre ensemble, avec DJ donc, et même avec un VJ – vidéo-jockey – « Antiloops DJ Set ».

Avec la première version, nous avions sorti notre premier album, « Electrochoc » début 2015. Six mois plus tard, nous en sortions une deuxième « version », ‘Electrochoc Remix » qui nous aura permis de tourner avec les deux directions prises par le groupe.

Avec « Antiloops Band », nous sortirons un second album en 2016, et ce sera « Lucid Dream ».

Quant aux musiciens qui se sont succédés autour de moi : eh bien, à la batterie, sont venus Julie Saury, Maxime Zampieri et aujourd’hui Julien Serié. A la basse, et depuis toujours, c’est Timothée Robert, et aux claviers, Nicolas Dérand.

Quant aux DJ, tu trouves, selon les périodes, DJ Greem, Mr Gib ou encore DJ Topic. Et on ne s’interdit pas quelques invités, de temps à autre.

 

M.M. : Avec « Antiloops », nous sommes dans ta création. Pas de reprises ?

L.I. : Justement, l’envie m’est venue ensuite de faire un album de reprises. J’étais assez fan d’Hubert Laws, un flûtiste américain hyper doué, qui peut te jouer du jazz aussi facilement que du classique, mais qui a œuvré dans l’ombre de grands noms, comme Jack DeJohnette, comme Ron Carter, et, si tu veux, les albums qu’il avait sorti, dans les années soixante-dix, l’ont été très discrètement. J’ai voulu les ressortir de l’ombre et, pour ça, j’ai fait appel à Eric Legnini pour être le directeur artistique du projet, mais aussi en tant que musicien à part entière. Il m’a dit « oui » tout de suite. Avec nous, Laurent Coulondre était à l’orgue Hammond, Julien Herné était à la basse et Stéphane Huchard à la batterie.

L’album, « Outlaws » est sorti le 20 février 2020, juste avant tu sais quoi, et c’est d’ailleurs mon dernier album en date.

Comme tu vois, j’ai axé mon travail sur ces deux directions différentes : compos avec « Antiloops », et reprises avec « Outlaws »…

 

M.M. : Bon, et maintenant ? Tes projets ? Car je suppose que tu n’en manques pas ?

L.I. : Alors… nous sommes en train de préparer un nouvel album, avec « Antiloops », un album qui s’appellera « Super Nova », dont la sortie est prévue, normalement, en avril 2022. Si tout va bien… mais tout ira bien !

En même temps, je suis sur un projet avec le guitariste Christian Escoudé, avec le « Boujou Jazz Factory » d’Emmanuel Bex, et plein d’autres petites choses.

 

Pendant ce confinement aussi, j’ai travaillé à la création d’un duo flûte-contrebasse, un projet que j’ai voulu plus petit, et surtout plus acoustique. Ce projet, j’ai tenu à le faire avec François Poitou, que je connais depuis très longtemps. Je ne t’ai pas dit le nom de ce duo : « A O » tout simplement. Un album est déjà prévu pour 2022 aussi.

 

Sinon… comme je suis professeure, je donne pas mal de cours entre le Conservatoire de Paris IX ou au Centre de Musique de Paris I, et puis, je fais pas mal de kilomètres pour assurer mes master classes, de Nice à Laval. Là, je mets un point d’honneur à transmettre la technique de la beat-box à la flûte. L’américain Greg Pattillo est un précurseur en ce domaine, et il avait fait une master classe sur ça en 2011. J’ai repris ce flambeau. Nous ne sommes que deux, en France, à proposer cela et je fais passer, en Conservatoire, ce message-là, en plus de l’improvisation ou de l’oralité.

 

Que te dire, encore ? Peut-être que « Outlaws » aura une suite, qui est en pleine phase de composition, avec une sortie prévue à l’horizon 2023… Mais je pense qu’on aura l’occasion d’en reparler. Pour le moment, je prépare la sortie de notre bébé « Super Nova », et j’y mets toute mon énergie.

 

 

Propos recueillis le lundi 15 novembre 2021.

 

 

Bon, Ludivine, cet échange aura eu un peu de mal à se mettre en place. Mais tout arrive et, en ce qui me concerne, tu m’as apporté autant de plaisir qu’à chaque entretien. Découvrir ton univers est aussi très enrichissant, et c’est avec joie que je croiserai ta route à nouveau, pour tes futurs projets…

 

Merci à Patrick Martineau et à Marc Ribes pour leurs photos

Ont collaboré à cette chronique :

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