Interview

Parole de directeur : Entretien avec Ludovic Chazalon

Il est natif de la région de Saint-Étienne. Si son engagement musical a, pour lui aussi, commencé par la pratique d’un instrument, il réservera vite son temps à la création, et la mise en place de grands événements.

Parole de Directeur – Ludovic Chazalon pour « Rhino Jazz(s) »

Michel Martelli : Ludovic, la musique s’est manifestée comment, chez toi, à la genèse ?

Ludovic Chazalon : Au plan de l’instrument, je jouais de la batterie et des percussions… J’ai eu une pratique d’une dizaine d’années environ, mais attention… une pratique vraiment pas professionnelle. Avec les copains qui m’entouraient, nous sommes restés dans le domaine amateur complet, même si, avec diverses formations, nous avons pu jouer sur une dizaine de dates.

Pourquoi est-ce que j’ai changé de route ? Eh bien disons qu’assez vite je me suis mis à organiser, avec des copains, de petits concerts de musique. Des organisations que l’on pourra qualifier de « spontanées »… Notre but était d’imaginer des « instants de musique » et de présenter ces concerts à un public. On faisait ça beaucoup sur Saint-Chamond, et aussi sur un village qui m’est personnellement très cher, La Terrasse sur Dorlay.

Bon, je te dis tout de suite que le public était en majorité composé d’amis, et puis d’amis des amis… mais on sortait juste de l’adolescence, on avait à peine dix-huit ans.

M.M. : As-tu eu des modèles, des inspirateurs, musicaux ?

L.C. : Je dirais plutôt que, alors que je suis très jeune – j’ai entre trois et quatre ans – et que nous sommes sur Pernes-les-Fontaines, dans le Vaucluse, je vais croiser de grands musiciens qui seront « hébergés » par mes parents. C’est comme ça que je croiserai Yochk’o Seffer, le saxophoniste (je devrais dire le multi-instrumentiste) franco-hongrois (il a joué avec Ornette Coleman, quand même) ou aussi le batteur Christian Vander – du groupe Magma… j’étais tout gosse et j’évoluais dans leurs sons, dans leurs musiques novatrices.

En faisant un grand bon dans le futur, je te dirai que, avant d’assurer la direction artistique du Rhino Jazz(s) comme aujourd’hui, j’ai commencé par une simple aide technique, en tant que bénévole. Et puis, pas à pas, j’ai grandi dans cette organisation, dans cette programmation qui grossissait avec l’itinérance dans le territoire, avant d’en prendre, depuis une quinzaine d’années maintenant, la direction artistique.

Pendant une petite dizaine d’années aussi, sur Lyon, j’ai mené, avec un de mes amis, le Festival « Ecoutez-voir » – que nous avons arrêté parce que ça commençait à faire beaucoup, entre tout. Ce Festival, nous l’avions installé dans de beaux lieux, comme la Salle Rameau, la Salle Molière, la Maison des Arts Plastiques Rhône-Alpins, le Musée des Beaux-Arts, le Musée des Arts Contemporains… On a reçu des musiciens extraordinaires, comme Michel Portal, le chanteur Arno, avec pas mal de concerts au Transbordeur de Villeurbanne.

M.M. : Le Rhino Jazz(s), il naît comment ?

L.C. : C’est un Festival qui, à la base, a été imaginé par Jean-Paul Chazalon. Du reste, il en est toujours le Président. Ce Festival s’honore de quarante-deux années d’existence depuis son apparition, dans son berceau de Rive-de-Gier. Tout au long de ces années, le Rhino Jazz(s) s’est étoffé, s’est ouvert à d’autres partenaires.. Ça, c’est le fruit de multiples rencontres, de nombreuses collaborations. A ce jour, nous avons une trentaine de partenaires, et des spectacles proposés dans de très beaux lieux comme l’Opéra de Saint-Étienne, la salle « Le Fil », le Musée d’Arts Modernes, le Zénith…

Mais sans oublier, non plus, des lieux comme des chapelles, des églises, des maisons de la Culture… A chaque fois, nous voulons associer un lieu et un projet artistique. Le lieu va déterminer en quelque sorte quel genre de spectacle y sera proposé. La prise en compte du public aussi est un facteur important.

Les concerts sont bien sûr proposés en majorité sur Saint-Étienne Métropole, mais aussi sur Lyon, sur Oullins (au théâtre de la Renaissance), et depuis peu à Caluire. Nous sommes très heureux également de notre partenariat avec « Jazz à Vienne ».

Le Festival se tient, régulièrement, les trois premières semaines du mois d’octobre. Notre prochaine édition aura donc lieu du 02 au 20 octobre 2020.

M.M. : Que peux-tu nous dire de cette édition ?

L.C. : Autour de ce projet « central », nous avons toujours des propositions de créations. Et cette année, le projet « phare » va s’intituler « Le Grand Barouf du Rhino à la Grande Usine Créative », et se déroulera sur le site de la Cité du Design de Saint-Étienne.

L’idée générale va couvrir une exploration musicale de trois courants très précis : le jazz, le rock et la pop. Ce corpus musical mis en avant, on va en tirer les meilleurs morceaux dans chaque courant.

Associée à cela, il y aura tout une partie iconographique, emmenée par le peintre (et musicien) Robert Combas. La musique fait vraiment partie de son univers, et elle va être, pour cette occasion, la source d’inspiration de nombreuses toiles. Rober Combas sera évidemment sur site pour créer.

Cela aura un certain lien avec la présence aussi du saxophoniste Lionel Martin. Lionel va vivre, lui, carrément sur le site, il proposera les « Variations musicales de Lionel Martin » en travaillant autour des trois courants musicaux que je t’ai cités, avec certains « clins d’œil » à des moments de cinéma.

Il proposera aussi, en collaboration avec Robert Combas, des créations spontanées.

Rhino Jazz(s) va également présenter deux expositions photographiques. La première sera un « hommage » au photographe et journaliste Alain Dister, malheureusement décédé en 2008 qui, sur la période 1970-2000, a été très proche de beaucoup de musiciens. Dont, en leur temps, de Jimi Hendrix ou de Frank Zappa. Alain Dister aura accumulé dans toutes ces années énormément de photos. Des photos de musiciens, bien sûr, mais aussi des photos du public, de ce public enthousiaste dans tout concert de jazz ou de rock.

Une cinquantaine de clichés d’Alain Dister seront présentés.

La seconde exposition, nous l’avons baptisée « Nos années free ». Une exposition qui va mettre en évidence la scène des musiciens « free-jazz » à Paris, et toute l’émergence de cette musique folle, parce que totalement libre. Avec des clichés de musiciens comme Cecil Taylor, par exemple, ou encore du saxophoniste Frank Wright.

Les deux photographes concernés par cette exposition sont Gilbert Spagnoli et Guy Bonneton. Ils vont vraiment présenter des clichés remarquables qui nous restitueront l’ambiance de cette scène.

M.M. : Et puis également, pas mal de projets annexes…

L.C. : C’est vrai. Comme ces projections de films ou de documentaires, tous destinés à présenter des artistes de jazz, et de rock. Des documents, je précise, très peu montrés.

Nous aurons aussi la grande joie d’accueillir sur le site Julia Fabry. Julia a beaucoup travaillé avec Agnès Varda. Elle va intervenir tout au long de cette manifestation et, comme Julia c’est le cinéma et l’image, elle va produire des photos, des petits films, des instantanés de « la vie du Grand Barouf ».

Je tiens aussi à te parler des diverses conférences qui seront proposées, dans notre édition 2020. En particulier, celle que donnera le journaliste Serge Loupien. Serge est un ancien journaliste de Libération, il avait en charge les pages « musique ». Il a écrit un super livre, qui retrace un peu toute cette épopée jazz-rock-pop, qui s’appelle « La France underground ». Son approche y est à la fois artistique, sociologique et politique. Son livre est une référence.

Il y aura aussi Jean-Paul Boutellier, qui viendra nous faire une conférence sur Nina Simone, axée sur les combats des afro-américains aux États-Unis.

Nous aurons également les interventions d’un autre journaliste – que nous avions déjà fait venir – Eric Tanguy qui a très bien connu Alain Dister – et celle du Chef d’Orchestre Daniel Kawka – qui dirige l’Ensemble Orchestral Contemporain et l’Orchestre Nouvelle Génération. Daniel fera un parallèle entre la musique d’Igor Stravinsky et les « musiques audacieuses ».

Lionel Martin (déjà cité) présentera un travail sur « L’Oiseau de Feu » de ce même Stravinsky.

Quant à Julia Fabry, elle nous présentera une approche du rapport entre la musique et les arts plastiques.

De beaux moments en perspective.

M.M. : Et du côté « musical » ?

L.C. : Une très belle programmation est prévue, cette année, tout autour de ce projet phare, mais aussi répartie sur plus de vingt lieux inscrits sur l’Itinérance.

Difficile de faire un tri sommaire parmi toutes celles et tous ceux qui vont venir jouer. Je vais te citer, bien sûr, Kyle Eastwood – je n’ai pas besoin de te le présenter ? – qui reviendra sans doute sur son dernier projet « Cinematic Orchestra », il y aura aussi la présence de la chanteuse Kellylee Evans, le duo Jean-Louis Matinier-Kevin Seddiki (guitare/accordéon), le « Umlaut Big Band» de Pierre-Antoine Baradoux, Gaël Horrelou, des solos extras comme Lucas Santtana et sa guitare, Guillaume Latil et son violoncelle, ou encore Madison McFerrin – la fille de Bobby – qui nous emmènera dans son univers jazz, soul… ou Laura Perrudin qui nous charmera avec sa harpe.

Comme tu le vois, tout dans la poursuite de cet esprit jazz-pop-rock. Ce que je viens de te citer n’est, bien sûr, qu’une infime partie de notre programmation 2020.

Je terminerai en te rappelant que nous tenons à être « figure de proue » quant à la mise en lumière des jeunes musiciens/musiciennes. Ceux qui émergent. Un « nouveau souffle » que portera toujours le Rhino Jazz(s)…

Propos recueillis le jeudi 25 juin 2020.

Clair, concis, et directeur d’un Festival qui donne envie aussi, Ludovic, tu auras donné un bel échange, et une certaine impatience de découvrir le « Grand Barouf 2020 »…

A bientôt de te rencontrer…

Ont collaboré à cette chronique :

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