Interview

Entretien avec Macha Gharibian

Décidément, le Festival « Parfum de Jazz », dans son édition 2022, nous gâte. Le vendredi 26 août prochain, il ouvrira sa scène à une artiste dont le talent passe autant par ses mains que par sa voix. Une belle occasion d’aller s’immerger dans la « musique du monde », qu’elle sait si bien nous offrir, entourée en plus par des musiciens hors pair…

 

 

Entretien avec Macha Gharibian

 

Dan avait ouvert la voie… Macha la sublime…

 

 

Michel Martelli : Macha, on ne peut parler de ta route sans évoquer celle de ton père, toujours très présent…

Macha Gharibian : Oui, c’est vrai. Toute petite déjà, j’allais assister aux concerts de mon père, que j’ai toujours vu comme un musicien intuitif d’exception. Autant dire que mes yeux étaient, à chaque fois, remplis d’admiration et, bien sûr, cela aura sûrement contribué à dessiner en moi l’envie, je dirais même la passion de la musique. Mon père, je le rappelle, avait créé le groupe « Bratsch » avec, à l’origine, le violoniste Bruno Girard. L’univers de « Bratsch » c’était la musique d’Europe Centrale, la musique klezmer, la musique russe le jazz aussi, jusqu’à ce qu’ils « inventent » ce qu’ils avaient appelé eux-mêmes leur « musique pré-traditionnelle ». Avec toujours, quand même, cette influence arménienne, tzigane. Et puis, il y avait la voix de mon père, une voix qu’il a su mettre au service d’un répertoire très important.

Du reste, en parallèle à la formation de son groupe, mon père jouait avec beaucoup de groupes tziganes, dans les cabarets. Quelque chose que tu ne vois plus, aujourd’hui. Mais avec « Bratsch », c’est la scène qui s’est ouverte à lui, à eux, dans les années quatre-vingts. La première fois qu’ils ont joué au Casino de Paris, je devais avoir quoi ?… onze ans ? Ils ont vécu, et nous avec eux bien sûr, une belle ascension, mais avec des moments parfois plus difficiles aussi. Mais je crois quand même que le chemin de « Bratsch » est unique, ce groupe est composé de musiciens aux parcours très différents mais qui, une fois réunis, ont formé un ensemble que rien ne pouvait atteindre. Mon père (Dan Gharibian) était à la guitare, et au chant – et parfois au bouzouki, aussi, tu avais François Castiello à l’accordéon, Nano Peylet à la clarinette et Pierre Jacquet à la contrebasse. Aujourd’hui le groupe n’existe plus, mais il se trouve que mon père, et Bruno, habitent le même village, dans le Puy-de-Dôme. Ils ont tourné cette belle page en 2015. Les derniers temps, Théo Girard était arrivé à la contrebasse.

 

M.M. : Et toi, alors ? Comment la musqiue va-t-elle te récupérer ?

M.G. : Il y avait un piano à la maison et ma mère a l’habitude de dire que j’aimais jouer dessus, depuis que j’étais toute petite, en cherchant des mélodies d’oreille. Ça devait être vrai puisque, voyant mon intérêt grandissant, elle s’est mise à rechercher un professeur, avec qui je commencerai à l’âge de six ans. Elle a fini par trouver quelqu’un qui, bien qu’elle avait son quota d’élèves déjà plein, m’a accueillie tout de même. Ce fut une première belle rencontre pour moi, et je lui rends hommage encore aujourd’hui, alors qu’elle est très âgée. J’habitais dans le Val d’Oise à ce moment-là, et donc ma professeure était Claude Tetard. Je le redis, ça a été une grande chance, pour moi, de la rencontrer. Elle était très exigeante, très sévère aussi, elle ne lâchait jamais, mais moi, je n’aimais pas la décevoir, donc je travaillais, encore et encore. Claude m’a appris la discipline, et le goût du travail. Pour le choix des morceaux, je fonctionnais « au coup de cœur », elle le voyait bien. Je pouvais les jouer et cela m’encourageait. En fait, tu vois, je crois qu’elle a su me transmettre simplement « l’Amour » de la musique, avec un grand « A ». Claude m’a fait découvrir un nombre très important de nouveaux compositeurs.

Avec Claude, je resterai jusqu’à mes dix-sept ans, dans une voie purement classique.

 

M.M. : Sans aucune incartade ?

M.G. : Si, c’est vrai. Je créais, j’improvisais déjà sur des musiques de films. Ce qui m’ouvrait déjà une autre petite porte. Et puis, après l’obtention de mon Bac, à mes dix-huit ans, j’ai eu une très forte envie de faire du théâtre. Et donc, en parallèle à mes cours à l’Ecole Normale de Musique de Paris, j’ai suivi, pendant quatre ans des cours en école de théâtre. Il se trouve qu’à cette même période, Simon Abkarian, qui avait sa compagnie, montait une pièce de Shakespeare. Il m’a appelée.. à la fois pour jouer, mais aussi pour créer la musique du spectacle. C’était fou. Nous étions une quinzaine de comédiens sur scène, et en plus je pouvais m’y exprimer au piano ! Alors, oui, ça a été un travail très intense, mais les retours ont été là et bien là ! Cette expérience, qui m’a montrée que je trouvais là de « la bonne matière », m’aura vraiment mis le pied à l’étrier. Alors oui, à l’Ecole Normale de Musique, je travaillais énormément mon piano, mais je ne « m’éclatais » pas sur une scène, je ne créais pas non plus MA musique pour un spectacle.. Et puis je gagnais un peu d’argent. Nous avons tourné pendant six mois comme cela et puis, à la fin de mon Ecole Normale, je vais carrément traverser l’Atlantique pour mettre le cap sur New-York. Et autant te dire que mon expérience scénique musicale se réduisait, à ce moment-là, à quelques concerts de piano classique en solo, qui ne m’enchantaient pas tant que ça, en vérité.

 

M.M. : Pourquoi New-York ?

M.G. : J’avais envoyé ma candidature, avec aussi quelques morceaux que j’interprêtais, à la « School for Improvisational Music » (voir ici), une école créée par le trompettiste Ralph Alessi. Je savais, au fond de moi, que quelque chose d’autre que le classique m’attirait. Je t’ai dit que mon père a été un vrai autodidacte, un musicien totalement instinctif, et il m’a laissé entièrement libre. Le classique, MON classique, le fascinait sans doute, mais c’était une discipline dans laquelle il ne pouvait rien pour moi. Il la trouvait difficile, et il m’encourageait à créer ma propre voie musicale. Lorsque je suis partie à New-York, ça a dû l’étonner en premier lieu, je pense. Quant à moi, autant te dire que j’y partais « la boule au ventre » vers de tous nouveaux horizons. Je ne me doutais pas à quel point j’allais être renversée, retournée par la liberté que j’allais trouver là-bas. Rien, vraiment rien, ne me raccrochait avec tout ce que j’avais vécu jusqu’alors. Pour moi, tout était à créer, et crois-moi, cette fraîcheur était merveilleuse.

Ralph Alessi est un super pédagogue et c’est vraiment lui qui va m’ouvrir toutes grandes les portes du jazz. En plus, tous les musiciens du jazz moderne new-yorkais étaient là, beaucoup étaient nos profs. Chacun d’entre eux amenait sa « patte » mais tous, encore, nous poussaient à trouver notre propre voie. J’ai vraiment eu de la chance de tomber dans ce bel endroit pour y commencer ma carrière de musicienne de jazz. J’étais partie pour un mois… et je resterai tout un trimestre. J’ai enchaîné les sessions, les concerts, tout s’est libérée en moi et m’a fait grandir dans le jazz, en multipliant les rencontres avec des personnes que je trouvais très inspirantes, et qui me trouvaient inspirante aussi !

 

M.M. : Dans quel état d’esprit reviens-tu à Paris ?

M.G. : J’étais « énervée » de ne pas savoir lire une grille de standards. Et je voulais ça plus que tout. Comme on dit, « faire de la musique avec trois accords ». Et donc à mes vingt-cinq ans, après presque vingt ans passés dans le monde du classique, je vais aller m’inscrire au Conservatoire Municipal d’Arrondissement de Paris, là où je vais rencontrer Emil Spanyi, qui enseignait aussi au C.N.R. de Paris, mais aussi à Lausanne. Emil m’a apporté, entre autres, les bases solides des harmonies dans le jazz. Mais j’ai appris aussi à écouter mieux, à analyser mieux, à créer mon propre vocabulaire jazz. Je resterai en cours avec lui pendant quatre ans.

Dans le même temps, mon père, qui avait monté un autre groupe dans les années quatre-vingt-dix, « Papiers d’Arménies » et qui savait que je chantais, notamment lorsque je faisais du théâtre, m’a demandé de venir chanter en duo avec lui, puis, très vite, au sein de son groupe. Groupe que j’ai fini par intégrer complètement, mais pour m’y retrouver en tant que chanteuse, et non pas pianiste. En 2006, un disque est sorti, disque dont j’avais suivi toutes les étapes de création, puis nous avons commencé à tourner, en Arménie notamment, et aussi avec la formation de « Bratsch ». Pour ce spectacle, « Gens de passage », nous étions dix-huit musiciens sur scène. Tu vois, c’est comme cela que j’ai « commencé à exister » dans le jazz. En tant que chanteuse. Quelques années plus tard, je relierai la voix au piano.

 

M.M. : Parle-nous de tes créations.

M.G. : J’ai commencé par créer des musiques de films, en écrivant des musiques pour le théâtre, ou encore pour des courts-métrages. Mon tout premier album, « Mars », a été enregistré en 2012, et tu y trouves Théo Girard à la contrebasse, Fabrice Moreau à la batterie, et David Potaux-Razel à la guitare électrique. Tous des musiciens qui vont apporter de vraies couleurs sur ma musique. J’ai été très fière de les avoir tous les trois autour de moi. Leurs jeux me fascinaient. Ce quartet portait mon nom. Le disque est sorti sous le label Bee Jazz. Je ne te cache pas que j’ai eu des craintes de sortir cet album sous mon nom mais, au final, dès sa sortie, les critiques ont été très bonnes et surtout unanimes. J’assurais tout le travail de la productrice, et nous avons commencé à tourner avec cet album.

Le second album sortira en 2016, avec une équipe augmentée. En fait je voulais m’entourer de soufflants. J’ai donc appelé Tosha Vukmirovic, qui est un merveilleux joueur de clarinette, de saxophone et de flûtes serbes, et un grand spécialiste de la musique des Balkans. J’ai également appelé Alexandra Grimal, qui est saxophoniste soprano et ténor. Alexandra a une « patte » terrible, très aérienne, avec une musicalité très forte. Enfin, pour compléter de belle façon, j’ai appelé Matthias Mahler, qui est un super tromboniste.

C’est juste avant une résidence que je vais rencontrer le batteur Dré Pallemaerts. Tout de suite, je suis subjuguée par son jeu, et je tenais à ce qu’il soit sur mon album. Mais Fabrice était là. Comment faire ? Au final, je garderai mes deux batteurs pour l’enregistrement. Dré et Fabrice sont deux batteurs diamétralement opposés dans leurs jeux, mais sur l’album, ça décoiffe !

« Trans Extended » est donc sorti en 2016, sous le label « Jazz Village », avec une visibilité un peu plus large. Les concerts ont continué puis « Azimut Productions » m’ont inscrit dans leur catalogue, et je t’avoue que ça a été, pour moi, un grand soulagement en m’enlevant nombre d’activités qui me prenaient pas mal de temps et donc du temps en moins que j’accordais à mes instruments.

 

M.M. : Venons-en maintenant à ton dernier album, que tu vas présenter à « Parfum de Jazz » ?

M.G. : L’album « Joy Ascension » est sorti en 2020, avec Dré à la batterie, et Chris Jennings à la contrebasse et deux invités, que j’ai tenu à avoir avec nous : d’abord Artyom Minasyan, qui est un merveilleux musicien arménien qui joue du doudouk, sur un titre que j’ai  « emprunté » à mon père mais que j’ai un peu revisité, et puis aussi le trompettiste belge Bert Joris. L’idée de la trompette, c’est mon père qui me l’avais soufflée, et c’est Dré qui aura fait la relation avec Bert, qui est donc en guest sur l’album, mais que je n’ai encore jamais rencontré !

Cet album, comme tu l’as dit, nous allons venir le présenter le vendredi 26 août prochain, à Saint-Paul-Trois-Châteaux pour le Festival « Parfum de Jazz ». Malheureusement, pour cette soirée, Dré ne sera pas là. Il sera remplacé, le temps du concert, par Patrick Goraguer.

Nous jouerons « Joy Ascension » bien sûr, mais il y aura aussi quelques petites surprises.

Mais ce que j’ai envie de dire aussi, c’est que chacun des musiciens avec qui j’ai eu la joie de jouer m’ont apporté quelque chose. Je les remercie pour ça. Dans ce trio là, entre Chris et Dré, j’ai vraiment l’impression de devenir meilleure à chaque fois. Ce sont plus que mes partenaires. Ils sont mes guides.

 

M.M. : Le regard de ton père, sur ta carrière ?

M.G. : Mon père ? Je crois qu’il est heureux de me voir me réaliser dans ma propre voie. Il aime ma façon de revisiter aussi ses musiques. Et notre collaboration continue. J’ai produit, et réalisé, le second album de « Papiers d’Arménies », « Guenats Pashas » qui est sorti l’année dernière. Avec Gérard Carcian, qui joue du kamantcha – le violon oriental – et Aret Derderyan à l’accordéon. Bien sûr mon père Dan est à la guitare, et Artyom Minasyan nous régale entre doudouk, shevi, zuma, pekou…

Un album que mon père m’a complètement laissée driver. Nous étions « raccord » sur tout. Je suis fière de marcher dans ses traces, même si, forcément, ma route est sûrement plus actuelle. Mais il reste présent et c’est très bien comme ça.

 

 

Propos recueillis le samedi 11 juin 2022

 

 

Une véritable bouffée de fraîcheur que cet entretien avec toi, Macha. Tu as un talent de dingue, et vivement que l’on puisse t’écouter, dans notre belle Drôme Provençale. A très bientôt, pour d’autres projets…

Ont collaboré à cette chronique :

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