Interview

Entretien avec Maëlle Desbrosses

Les cordes ne doivent pas être oubliées dans cette chronique. Aujourd’hui, c’est une jeune violoniste, une altiste plus précisément, pétrie de talent, qui nous ouvre ses portes.  Avec de très jolis projets réalisés ou en préparation…

 

Entretien avec Maëlle Desbrosses

 

En musique, pourquoi ne pas sortir des sentiers battus ?…

 

 

Michel Martelli : Maëlle, si tu es à Paris aujourd’hui, ce n’est pas ta région d’origine…

Maëlle Desbrosses : Non.. puisque je suis native de Châlons-sur-Saône, fille de pharmaciens, et membre d’une fratrie de six enfants ! Les artistes sont peu présents dans ma famille, mais tout de même. Ma grande sœur fait partie du groupe « Sophie les bas bleus », qu’elle anime dans l’univers de la « chanson amère », ou de la « java organique »… Mais c’est surtout ma petite sœur qui aura joué un rôle plus important. La musique et moi, nous nous sommes véritablement rencontrées alors que j’avais neuf ans car je lui préférais le poney ! Mais ma petite sœur, donc, avait rencontré dans sa classe une intervenante musicale qui leur présentait le violon, et elle a voulue s’y mettre. La suite a fait qu’elle m’a fait contracter ce virus et quelques temps plus tard, j’allais au Conservatoire de Chenôve où nous avions déménagé. Je passais là-bas tous les instruments possible en revue, et je prends un « coup de foudre » pour le violoncelle. Pour ma mère, cet instrument avait un inconvénient majeur : il ne rentrait pas dans sa voiture ! Je ne te parle même pas de la contrebasse, qui m’attirait un peu aussi. Heureusement, ce jour-là un professeur d’alto présentait également son instrument. Je l’ai considéré comme « un petit violoncelle » et je me suis lancée. Ma mère m’a alors inscrite à l’Ecole de Musique de Chenôve, dans la classe d’Aline Corbière, qui m’accompagnera pendant dix ans. Aline m’a apporté énormément de choses, mais surtout la persévérance. et je dois dire que j’ai longtemps regretté de  ne pas avoir appris le violoncelle petite.

Côté études classiques, j’ai toujours voulu faire médecine. Et j’avais commencé, bien sûr, une voie scientifique. Mais un jour, dans cette école de musique, nous avons joué, en session d’orchestre, une messe de Schubert. Me retrouver au milieu de tous ces musiciens a été un vrai déclic pour moi. Les envies de faire médecine se sont envolées, j’ai quitté la voie scientifique pour me rabattre sur une voie littéraire, un autre « art » pour lequel j’avais des facilités à l’école. Mais la musique est revenue en force dans ma vie, à ce moment-là. J’ai alors quinze ans.

 

M.M. : Tu vas rester dans ta région d’origine, ensuite ?

M.D. : Jusqu’à mes dix-neuf ans. Et puis, je vais m’expatrier à Montpellier. Une fois mon Bac en poche, je voulais entrer dans un Conservatoire Régional, et, à ce moment-là, on m’a fortement recommandé celui de cette ville. Je passe donc le concours d’entrée en 2005, je le réussis et intègre la classe d’alto classique, avec comme professeur Hervé Desmons. J’ai suivi un parcours « classique en classique », avec orchestre, musiques de chambre… mais ce sera aussi une période pendant laquelle je serai… DJ. Une activité qui me permettait d’écouter plein de choses très différentes. J’ai fait ça dans toute la France, et aussi un peu en Europe, de 2008 à 2012. Mes premiers voyages grâce à la musique.

J’ai obtenu dans ce Conservatoire mon DEM classique en deux ans. Et puis, pour me préparer aux concours futurs, j’ai choisi de partir une année à Perpignan, dans la classe d’Anthony Dautry, une classe de perfectionnement, si tu veux. Et, dans cette année, j’ai fait énormément de progrès. En avril 2012, je passe le concours pour entrer dans la haute Ecole de Musique, à Genève. Tout se passe comme je l’espérais, et je rejoins là-bas la classe de Miguel da Silva. A Genève, je passerai ma licence en trois ans, puis mon master en deux ans. Mais je rencontrais un petit « hic » : comme je ne résidais pas en Suisse, je n’avais pas droit aux bourses. J’ai dû reprendre un cursus, à distance, de Master en « communication et médiation culturelle », que j’ai obtenu également. Je suis donc titulaire de deux Masters aujourd’hui, qui me servent autant l’un que l’autre.

 

M.M. : On a beaucoup parlé « classique » jusqu’à présent. Et le jazz, dans tout ça ?

M.D. : Il arrive à Montpellier, j’ai commencé à croiser la route de pas mal de musiciens faisant du jazz. Dont le contrebassiste (et bassiste électrique) Charles Huck, ainsi que le violoncelliste (et guitariste) Bruno Ducret. Tous les deux étaient dans la classe de Serge Lazerevitch. Cette rencontre fut un second déclic pour moi, après celui vécu avec l’orchestre classique. Je découvrais à présent plein de musiques que je ne connaissais pas, mais que l’on pouvait jouer aussi avec un instrument à cordes. Et puis, il faut reconnaître que, lorsque tu joues de la musique classique, tu rencontres une certaine rigueur, par exemple dans ta façon de t’habiller lorsque tu montes sur scène. Et je voulais peut-être aussi passer à autre chose. Aujourd’hui, je reconnais volontiers que je suis ravie de pouvoir avoir le choix de mes tenues pour faire face au public.

Au contact de Charles et de Bruno, j’ai eu une grosse envie d’improvisation. Que je ne maîtrisais pas jusqu’alors. Tous les deux ont commencé à me convier à plusieurs sessions, pourtant je reconnais volontiers que ces périodes ont été pour moi des périodes de souffrances, qui m’ont bien fait galérer. Mais au final, comme souvent, qui m’auront construite. L’apprentissage « classique » te compartimente beaucoup et pour passer au jazz, il a fallu que je « déconstruise » pas mal de choses. Et aussi que j’accepte de me tromper. Cela a été très édifiant, même si j’ai mis pas mal de temps à évacuer cette souffrance.

Je passerai quand même mon Master en classique, et puis, on est là en 2018, je prépare mon dossier d’intermittence. Et je me mets – des années plus tard – au violoncelle et à la contrebasse. J’avais envie de découvrir un maximum de musiques, et la contrebasse m’a bien aidée à me mettre au jazz traditionnel. De par son rôle de fondation, elle aura été ma porte d’entrée vers les musiques improvisées aux aspects très rythmiques. Tu ne conçois pas le rythme de la même façon dans le classique ou dans le jazz. J’ai intégré cette nouvelle notion grâce à mon instrument. Dans le monde classique, je faisais de l’accompagnement. A présent, je pouvais « tenir la baraque » !

Pour mon intermittence, j’ai pu accompagner la chanteuse Bertille. Bertille est aussi violoniste et son univers est la chanson française. Je l’ai accompagnée au violoncelle, au chant et à l’alto. Une belle expérience qui aura duré toute une année.

Mais ce n’était pas ma première expérience scénique. Avant ça, j’en avais connu quelques-unes dans le monde classique. Mais c’était la première fois que je disposais, sur scène, de pas mal de liberté dans mon jeu.

 

M.M. : Et la formation de groupes ?…

M.D. : On y vient. A la suite de cette expérience, je vais monter mon tout premier groupe de jazz, « Ouroboros » – le « serpent qui se mord la queue » dans la mythologie grecque. Musicalement, je voulais réunir mes influences « classiques-contemporaines » et ce monde que j’étais en train de découvrir. Et j’avais envie, avec ce projet, de « casser » cette scission qui m’avais tant gênée quelques temps auparavant…

J’ai monté ce groupe avec Bruno Ducret au violoncelle, Frédéric Gastard au saxo basse, Maxime Rouayroux à la batterie, Marion Picot au violoncelle aussi et Mélanie Steiner à la flûte traversière. En fait, ce groupe était la réunion de deux trios, celui des garçons et celui des filles. Nous avons monté un dossier, avec ce groupe, pour « Occi-Jazz », et j’ai été lauréate des « Résidences de Création » avec un dossier sans aucun audio ! Uniquement le concept. Mon dossier a malgré ça été sélectionné, puis est passé en commission, et mon idée de « décloisonnement des musiques » a fait le reste. « Jazzèbre », un Festival de Perpignan, m’a soutenue dans mon projet et m’a proposé une résidence subventionnée. Nous avons monté notre répertoire, puis nous avons commencé à nous produire sur diverses scènes régionales. Nous composions Bruno, Fred et moi. C’était en 2018…

 

M.M. : Et en 2019, nouveau changement…

M.D. : Oui, en 2019 en effet je m’installe à Paris. Et « Ouroboros » déménage aussi, mais c’était facile pour les garçons qui y habitaient déjà. Marion et Mélanie, prises par d’autres projets, ont quitté le groupe, et ont été remplacées par une accordéoniste de talent, Ambre Vuillermoz. Cette transition s’est faite sans encombres. Moi, depuis longtemps, je voulais travailler avec l’accordéon, je trouve que c’est un instrument qui se marie très bien avec l’alto. A Paris, nous avons enregistré un EP de trois titres, « Portes-moi ». Et puis, je suis repartie en sessions pour rencontrer d’autres musiciens… mais je t’avoue que, sur le coup, j’étais morte de trouille.

La première personne que j’appellerai sera Pierre Téreygeol, qui se produit notamment avec Leïla Martial. La session avec lui se passe au mieux et, un mois plus tard, il me propose de monter un trio. On a réfléchi à des gens, à des instruments. Et puis, Pierre s’est fixé sur la clarinette. Et moi, j’avais une très bonne copine, Hélène Duret, avec qui je n’avais jamais joué. Nous lui avons proposé l’aventure et elle nous a dit oui tout de suite.

Entre notre toute première discussion et notre première répétition, Pierre avait ramené plein de morceaux dans le projet. Mais nous étions fin 2019 et, malheureusement, après seulement deux répétitions ensemble, la Covid a brisé notre dynamique. Nous en avons profité pour bosser notre répertoire, chacun de notre côté.

Pendant le premier confinement, j’ai été appelée par le contrebassiste Jean-Philippe Viret. Il montait un quatuor à cordes pour un projet qui devait nous allier à un spectacle de marionnettes, monté par la Compagnie « Les Anges au plafond », de Malakoff. Dans ce quatuor jazz, tu retrouveras Mathias Lévy au violon, Jean-Philippe à la contrebasse, Bruno au violoncelle et moi à l’alto. Nous avons fait plein de résidences, et nous avons joué pour la première fois en 2021. Le projet continue, nous avons entamé la deuxième saison.

Mais ce quatuor poursuit aussi sa route tout seul. C’est l’idée de pouvoir l’utiliser sur divers projets, comme l’idée qu’a eue Mathias de l’associer avec un trio jazz aussi – Mathias faisant le pont – qui réunit Matthieu Chazarenc à la batterie, Jérémy Bruyère à la contrebasse et Thomas Enhco au piano. Sans oublier les deux invités, Laurent Drache à l’accordéon et Hugues Mayot à la clarinette basse. Sur le disque, Leïla Martial nous a aussi apporté son concours…

L’album « Les démons familiers » est sorti le 7 janvier dernier

 

M.M. : D’autres groupes, dans ton actu d’aujourd’hui ?

M.D. : Oui, bien sûr. Le groupe qui réunit Pierre et Hélène, « Suzanne » (hommage à Cohen) a été lauréat « Jazz Migrations 2021 ». Nous sommes donc dans notre année de tournée. On propose de la musique de chambre improvisée, et nous chantons tous les trois. En fait ce groupe a un style bien à lui, difficilement qualifiable. Mais c’est génial.

Je fais aussi un duo avec la tubiste Fanny Meteier. Ce duo se nomme « Météore » et sa particularité est que nous n’écrivons rien nous-mêmes. Nous passons des commandes de pièces à divers compositeurs de musique improvisée. On va commencer à tourner à l’automne 2023.

J’ai aussi monté un autre trio, « Ignatius », avec l’accordéoniste Armelle Doucet, et Eléonore Billy au nyckelharpa – un instrument suédois entre le violon et la vielle à roue, avec archet…

Avec la flûtiste Delphine Joussein, et Bruno, nous avons monté le groupe « Abats ». Mais cette création se finalisera en mars 2023, et ce sera un septet. Musiques improvisées encore, mais avec une pléiade de couleurs différentes…. Xavier Camasara sera aux claviers, Rafaelle Rinaudo à la harpe, Mélanie Fossier à la voix et Ianik Tallet à la batterie.

Et je termine… avec mes participations, dès l’année prochaine, à deux grands ensembles : celui de la flûtiste Sylvaine Hélary, et celui du guitariste Paul Jarret…

 

Propos recueillis le jeudi 3 novembre 2022.

 

 

Que dire de cette rencontre qui aura été-quelle chance j’ai ! – une fois encore géniale. Une magicienne des cordes qui n’a pas fini de nous enchanter, au travers de ses différents groupes, doublée d’une personnalité très abordable, de celles qui rendent les échanges très riches.

Merci à toi, Maëlle, et à très vite j’espère.

 

 

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