Interview

Entretien avec Maëva da Justina

Elle est une pure Vosgienne, née à Remiremont. Après un passage au Canada, elle est venue s’installer à Lyon, où elle commence à faire son trou sur la scène de la Capitale des Gaules. Un talent précoce… à découvrir..

 

 

Maëva da Justina

 

Du piano à la voix… et plus encore...

 

 

Michel Martelli : Maëva, ton parcours a commencé vraiment très tôt…

Maëva da Justina : Oui, c’est vrai, maintenant que j’y repense… A l’âge de quatre ans, j’avais, dans ma chambre, un petit synthé… Et j’y jouais dessus ! Des comptines que j’avais eu l’occasion d’écouter et que je reproduisais d’oreille. Cette façon de faire a complètement interpellé mon père qui, pour le coup « découvrait » mon oreille… Parce qu’à part une de mes grands-mères qui chantait et dansait un peu – même, je crois, un peu de claviers – mes parents proches, père, mère, frère, sœur, cousin… ne m’ont, musicalement, jamais rien apporté ni jamais rien transmis.

Donc, mes « capacités » ont poussé mon père à m’inscrire à l’école de musique de Luxeuil-les-Bains, en Haute-Saône, où nous avons déménagé. J’ai, là, six ans. J’entre à la fois dans une classe de solfège, avec notamment Madame Mulmeyer, et en classe de piano classique. Côté piano, en quelques années, je vais collectionner les profs, mais celle qui me captivera vraiment sur le piano, ce sera Karine Sandrin. Mais au Conservatoire de Lure, pour le coup. Karine, je vais la rencontrer alors que j’ai onze ans. Au début, je vais coupler Lure et Luxeuil, où j’étais restée en classe de solfège. Mais le solfège m’a très vite fatiguée et je vais l’arrêter – une décision que je regretterai un peu, plus tard…

 

M.M. : Donc, tu étais « lancée » pianistiquement…

M.D.J. : Disons que Karine venait des Pays de l’Est. Et tu connais leur réputation d’enseignants, très stricts, très durs. En même temps, tous ceux qui passaient entre ses mains sortaient avec des mentions… Et, comme tu l’as peut-être compris, en ce qui me concerne, je travaillais beaucoup plus d’oreille, même si j’avais, tout de même, quelques notions en lecture de partition. Malgré tout, et jusqu’à mes dix-huit ans, mon travail a été principalement fait sur la base de l’écoute. C’est mon oreille qui m’a fait progresser. Et Karine, comme avec tous ses autres élèves, a su s’adapter à « mon profil » et a composé avec lui. A dix-huit ans, donc, après presque douze années passées dans des infrastructures diverses pour apprendre le piano, j’arrête. Pendant mon troisième cycle. Je voulais me concentrer sur le Bac (littéraire) qui s’annonçait. Et que je vais obtenir. Après ? Eh bien je visais une Fac de Musicologie, sur Lyon. Il y avait, bien sûr, un examen d’entrée, qui permettait de vérifier le niveau des prétendants. Sur la reconnaissance des notes, des accords… aucun problème. En revanche, en solfège, en lecture comme en écriture rythmique, ce sera… niet ! Je me suis même entendue dire : « Comment peut-on avoir une si bonne oreille et être si nulle par ailleurs ?… » Heureusement, il me restait la solution de l’A.P.E.M (Année Préparatoire en Études Musicales), que je vais faire, au sein de l’Université Lumière de Lyon II.

 

M.M. : Une année qui va être, pour toi, révélatrice ?

M.D.J. : Dans un sens, oui. Parce que, pendant cette année, je vais avoir comme professeur Isabelle Bretaudeau. Isabelle, c’est elle qui va m’initier au jazz, un courant que je ne connaissais pas du tout. Elle sera un véritable pilier pour moi. Et, en plus, j’ai eu des cours avec Pascal Horecka – chef d’orchestre et super arrangeur – qui m’a inculqué l’harmonie… Tiens, une petite anecdote… Isabelle m’avait demandé de travailler, ou plutôt de retravailler certains morceaux, et j’avais choisi, et réécrit, quelques morceaux musicaux du film des années cinquante, « Touchez pas au grisbi » avec Gabin.

Au bout de cette année de préparation, je vais continuer mon chemin vers la licence, et c’est là que la compositrice Laëtitia Garric (ou Pansanel-Garric) va me pousser à m’inscrire à l’E.N.M de Villeurbanne. En classe de piano jazz. Ce que je vais faire.

Et du coup, je vais recontacter Sandrine. Il fallait que je présente un morceau pour l’examen d’entrée à l’E.N.M. Je vais choisir un prélude de Gershwin, que je vais travailler. Jusqu’au « jour J » qui arrive vite, et, ce jour-là, je t’avoue que je ne serai pas totalement convaincue. Car, en plus de mon prélude de Gershwin, je vais aussi jouer cette fois-là une composition personnelle en jazz. Il y a là un des professeurs, en l’occurrence Vincent Martin, qui va m’écouter. Et qui va s’étonner… « Tu n’as jamais fait de jazz ? » va t-il me demander. « Non » . « Mais c’est bien toi qui as composé ce morceau ? ». « Oui ! »… Quelques jours plus tard, les résultats tomberont. Je ne prendrai même pas la peine d’aller les consulter sur le Net car Vincent va m’envoyer un SMS qui me disait « Bienvenue dans l’équipe ! ».

 

M.M. : Et donc, heureuse d’intégrer cette structure ?

M.D.J. : Eh bien… disons que cette première année aura été pour moi comme une « douche froide ». Mais je crois que c’est un peu normal, car le jazz nécessite un minimum de temps pour appréhender, et comprendre, son langage. Rappelle-toi que je n’y connaissais rien, ou pas grand-chose.. Alors, oui, bien sûr, dans mes ateliers, lorsque je suis derrière mon piano, je comprends les accords que demande le jazz, mais dès lors que l’on va me demander d’improviser… J’étais jeune (à peine vingt ans), et sans réel bagage.

Oui, j’ai fait dans ce temps-là de belles rencontres, mais, globalement, cette année, je la qualifierai de « difficile ». Au point d’ailleurs d’arrêter carrément, pour me consacrer à la continuité de mon chemin vers la licence. Là, alors que je suis en deuxième année, je vais entrer dans mon premier groupe « important ». Il y avait eu, auparavant, quelques essais, en duo notamment, mais, dans ce groupe-là, nous étions douze musiciens… Notre répertoire ? Nous mêlions musique jazz, classique et … cubaine. Par choix. Nous avions vraiment voulu quelque chose « d’hybride », car nous avions même inclus un chœur..  Parmi les musiciens qui m’ont entourée dans cette aventure, je pourrais te citer la violoncelliste Louise Berger, le percussionniste Nicolàs Méndez, Marie Brendle au chant et aux claviers, Constant Brancourt Rojas aux percussions aussi… sans oublier mon ami Élie, à la basse, à la contrebasse et au violon.

Cet ensemble, nous l’avions baptisé « Los Picados », mais il n’a tourné qu’une seule année puisqu’après, beaucoup d’entre nous « se sont envolés » pour des destinations différentes.

 

M.M. : Et, en ce qui te concerne, ce sera le Canada…

M.D.J. : C’est ça… Dans un premier temps, je vais partir, dans le cadre des échanges ERASMUS, une année à l’Université de Montréal, en section jazz. Et d’entrée, je vais me rendre compte d’une chose, très clairement : le niveau n’est pas le même ici, et là-bas… Personnellement, avant d’arriver au Canada, j’avais écouté énormément de morceaux de jazz, standards ou pas. Sur place, à Montréal, je vais reprendre tous les cours de base, avec notamment des cours de chorale jazz, des cours d’histoire du jazz… véritablement un cursus hyper complet. Vraiment, je me sentais dans un environnement idéal pour moi, musicalement parlant. Et je redis que le niveau dépassait tout ce que j’avais pu connaître jusqu’alors.

Il faut dire aussi que, côté professeurs, j’avais été gâtée.. D’abord le pianiste et saxophoniste Luc Beaugrand (qui a fait Berklee) que j’avais en cours d’harmonie et de piano, Reno de Stefano, que j’avais en histoire du jazz – et qui était le Directeur du Département Jazz – et qui m’a remarquablement encadrée, et Vincent Morel, que j’avais en chant et chorale jazz, c’est lui qui m’a permis la première fois de m’exprimer en chant jazz.

Je vais te citer une autre anecdote, dans mon parcours. J’avais donc repris toutes mes bases en jazz, y compris le piano bien sûr. Dans le travail, Luc m’avait demandé de bosser un morceau, que je choisirai, pour un examen. La date de cet examen approchait, et, chaque fois, Luc me demandait « alors, tu as choisi ? »… A deux semaines de l’examen en question, il commence à s’inquiéter vraiment. Face à ça, je vais fixer mon choix sur un morceau de Chick Coréa. Un morceau, tu penses bien, que je vais travailler H-24. Le jour de l’examen, ça se passe relativement bien, et Luc ne me dit rien… Mais après, il va venir me dire : « ce morceau, tu ne l’avais travaillé que pendant ces deux dernières semaines ? ». Et moi, je réponds « oui.. ». Il n’en est pas revenu que mon potentiel me permette « d’assurer » un morceau après seulement deux semaines de travail.

J’aime cet état d’esprit chez un professeur, où le résultat importe plus que la façon dont on y est parvenu.

 

M.M. : Et, côté scène ?

M.D.J. : J’ai bien expérimenté la scène montréalaise, via des jams, via quelques petits concerts ici ou là… Je vais, sur ma route, croiser Eric Arruabarrena, le bassiste, le guitariste de jazz Roman Escudié, et un autre guitariste aussi, Grégoire Tremblay Méadors. Mais dis-toi que, dans toute mon expérience au Canada, je me produirai exclusivement dans le chant. Le piano, je l’ai gardé comme une activité « privée ».

Dans cette année aussi, je te parle là de 2017/2018, un ami proche va m’ouvrir les yeux sur les « genres » et les mouvements féministes d’une manière générale au Canada. Pour une raison plus « personnelle », je vais rester une année supplémentaire au Canada, 2018/2019, ce qui va me permettre, au terme de l’année 2019/2020 de présenter un mémoire sur le thème « Le genre dans le Jazz » (ou « comment les rôles musicaux ont été distribués dans le jazz »).

Je reviens en France en février 2019, sur Lyon, et bien sûr, je vais rencontrer plein de musiciens qui vont vite me remettre dans le bain lyonnais. A commencer par le contrebassiste Camille Wozniak qui, pendant l’été 2019, va m’entraîner à travailler mes standards pour mon examen de chant jazz qui m’attend à l’E.N.M de Villeurbanne. Examen que je passe, et que je vais réussir, en septembre 2019.

 

M.M. : Un mot de ton actu…

M.D.J. : Je suis maintenant entrée dans un Master de Recherche à l’Université de Musicologie de Lyon II, et à nouveau à l’E.N.M de Villeurbanne, en chant jazz donc, mais aussi en… musique argentine. Mes profs ? Sylviane Sessieux pour le chant, et Joseph Pariaud pour la musique argentine.

En annexe, pour la petite histoire, j’ai travaillé comme agent d’accueil à l’Auditorium de Lyon.

La dernière année a été chargée. Mais, à force de rencontres, un premier quartet de jazz va voir le jour. Ce sera le « Rowboat Jazz Quartet » que je partagerai avec Fanny Bouteiller (à la basse), Guillaume Vuaillat à la batterie et Kevin Lamiré à la guitare. Dans ce groupe, dans lequel on interprète beaucoup de standards, je suis au chant et au piano. Et j’apporte même mes premiers arrangements. C’est à la fois un groupe de travail et une belle aventure musicale et artistique…

 

Dans les stages que j’avais prévu de faire, pour mon mémoire, il y avait notamment un stage dans l’association « Parfum de Jazz » que tu connais. La Covid-19 l’a annulé.

Je me suis également positionnée aussi aujourd’hui sur les métiers de la production. Sur ce sujet-là, j’avais des contacts avec le Crest Jazz Vocal, et le Hot Club de Lyon. Mais là aussi, tout a été… reporté, on va dire.

Mes objectifs pour 2020/2021 ? Obtenir mon Master. Valider l’ensemble de mes cycles… Je suis complètement concentrée sur la musique, et j’ai quelques projets de groupe, dont un duo que j’aimerais monter avec le pianiste marseillais Christophe Garnier.

 

J’ai des envies de métissage, très profondes. Et s’il ne devait y avoir qu’une chose à me souhaiter, ce serait que ces envies puissent se réaliser.

 

Propos recueillis le jeudi 25 juin 2020.

 

Prometteuse, talentueuse – pour ce que tu nous a déjà montré, tu es à l’aube, Maëva, d’une très belle carrière, ta route s’annonçant sous les meilleurs auspices. Ce sera un réel plaisir de la suivre avec toi et de te voir éclore définitivement au sein de cette planète Jazz qui nous comble déjà beaucoup…

Ont collaboré à cette chronique :

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