Interview

Entretien avec Marion Chretien

Parisienne de naissance, elle y a passé les huit premières années de sa vie. Et puis, le destin a voulu que ce soit à Lyon que naisse sa carrière, bien lancée aujourd’hui. Depuis six ans, elle s’est réinstallée dans la Capitale, et gère une foule de projets…

Marion Chrétien

Un talent en perpétuelle ébullition…

Michel Martelli :  Marion, tes premiers pas dans la musique se font donc en Rhône-Alpes ? 

Marion Chrétien :  Nous sommes arrivés à Lyon par le travail de mon père, que j’ai du reste perdu, il y a deux ans… Mon père était rédacteur en chef pour la revue « Audio fil », spécialisée dans la Hi Fi… A la maison, je ne disposais pas de parents particulièrement musiciens. En revanche, mon père avait une discographie immense et, de par son métier, des appareils pour écouter tout ça. Il y a donc toujours eu beaucoup de musique à la maison… Côté « scolaire », après un Bac scientifique, et une prépa d’école d’ingénieurs, j’ai fait une Fac de Maths – une matière où je n’étais pas mauvaise. Pourtant, tu vois, je n’en ai pas fait ma vie… Parce que la musique, je l’avais commencée à l’âge de huit ans, et je l’ai abordée avec le piano – un instrument que je crois  avoir choisi… Mais, quatre ans plus tard, je chantais plus que je jouais.. J’avais une grand-mère qui chantait elle-même beaucoup et sans doute m’a t-elle un peu influencée quelque part… A l’âge de quinze ans, je commence des cours de chant à l’école de musique de Saint-Genis-Laval. Ma première prof était elle-même chanteuse de variété, Fabienne Grange, une prof très généreuse avec une très belle voix, mais pas du tout branchée jazz, en revanche… A ses côtés, j’ai eu très vite l’impression d’être à ma place. Je me sentais bien, et ce furent au final trois belles années. En parallèle, dans la ville de Brignais, il existait un Big Band. Pendant l’année de mes quinze ans, j’apprends que cet ensemble recherche une seconde chanteuse. Je me lance. On se réunissait tous les lundis soir. La troupe, à part l’autre chanteuse, ce n’était que des hommes, entre quarante et cinquante ans. Très vite, on m’a demandé de « scater ». Et bien sûr, je me suis lancée. J’étais ravie, je ne ressentais aucune pression bref… je m’éclatais sur scène. On a fait quelques dates sympas et oui, je peux dire que cette expérience a assis le jazz en moi. Ce qui m’a beaucoup apporté aussi, c’est le fait d’avoir à improviser sur scène. Je te rappelle que je n’avais pas beaucoup d’expérience en solfège ou en harmonique. Ce « lieu d’expression », je l’ai fréquenté jusqu’à mes dix-huit ans… 

M.M. : Ensuite, les choses deviennent plus sérieuses ? 

M.C. :  A mes dix-huit ans, quasiment après l’obtention de mon Bac, je vais intégrer l’E.N.M de Villeurbanne. L’idée était d’approfondir ce que j’avais déjà en moi. Mais, lorsque je rentre à l’E.N.M, je n’ai pas encore dans l’idée d’en faire un métier. J’ai adoré mon séjour là-bas. Vraiment. C’était très free-style, on avait des profs super cool… j’ai eu le sentiment d’apprendre énormément de choses, et pas que techniques, et il flottait un bon parfum d’émulation. Je découvrais le partage, j’avais une grande soif de jam, de jeu, et déjà ma voix était mon instrument. C’est à cette période que je vais rencontrer Blaise Batisse qui va devenir – outre mon compagnon dans la vie – mon alter-ego musical. Avec lui, et je crois dès notre première année, on va décider de la création de notre propre groupe. Il faut dire qu’on avait eu un véritable coup de foudre musical, on aimait le même groove, les mêmes accords, les mêmes groupes… Quant au nôtre, on le voulait inspiré de gens comme Erykah Badu ou encore The Roots. Mais en version « moitié anglais-moitié français »… Tu imagines ? Une inspiration purement new soul américaine que nous voulions transposer en français… Ce groupe, nous l’avons baptisé « Laomé » et nous étions deux co-leaders pour l’écriture.

Petit à petit, nous avons cherché d’autres membres pour ce groupe. En ce qui me concerne, je gérais les chœurs. Nous étions arrêtés sur trois choristes. Ce fut d’abord Noémie Lacaf qui m’a présentée ensuite Lisa Caldognetto. La rencontre a fait mouche tout de suite. L’aventure était lancée. Deux disques et un EP sont nés de cette collaboration qui a duré six ans. Qui nous a emmenés aussi sur les scènes de Jazz à Vienne ou du Crest Jazz Vocal…

Et, à côté de ça, j’avais créé mon quartet, « Black Narcissus », avec lequel, aussi, je fais le tremplin du Crest Jazz Vocal. J’étais accompagné de Rémi Mercier au piano, de Damiens Larcher à la contrebasse et de Vincent Beaufort à la batterie. Avec ce quartet, nous avions fait un disque, mais qui fut diffusé en ligne et non distribué. Enfin, grâce à lui, on a pu faire Crest… 

M.M. :  Les Glossy arrivent quand, dans ta vie ? 

M.C. :  Le groupe « Laomé » va s’arrêter alors que j’ai vingt-sept ans. D’un commun accord entre tous, même si ce ne fut pas évident à vivre. Ensuite, et pendant deux années, je vais participer à des projets, différents projets… qui n’étaient pas les miens. C’était un nombre important de participations à des groupes « de reprises ». Et puis, je vais monter un duo. Un duo avec Jean-Marie Provenzano, qui est un prof et surtout un fabuleux guitariste. Je me souviens que Jean-Marie avait sur scène cinq guitares différentes, ce qui nous permettait d’explorer de nombreuses sonorités. Ce duo, qui s’appelait « Sade » proposait beaucoup d’arrangements que j’adorais, et aussi des compositions personnelles. Avec « Sade », j’ai pu faire une autre participation au tremplin du Crest Jazz Vocal. On a tourné ensemble pendant un an et demi…

Et puis, j’ai recontacté Lisa Caldognetto… et je lui ai dit que j’aimerais beaucoup monter un projet, autour de la voix. Un vrai projet de création pour lequel je voulais qu’elle soit à mes côtés. Nous devions même être trois mais, très vite, nous ne nous sommes retrouvées que toutes les deux pour tout le travail d’écriture de ce néo-groupe qui, d’entrée, s’est appelé The Glossy Sisters. Avec Lisa, j’étais « sur du velours » car je savais de quoi elle était capable. Notamment une force de proposition terrible, côté arrangements vocaux. Côté instrument, dès le départ, c’est Michel Molines qui nous accompagne à la basse. Avant l’arrivée de Damiens Larcher. Sur du velours aussi parce qu’avec Lisa, on avait écrit toutes nos lignes de basse. On savait ce qu’on voulait !… C’est d’ailleurs pour ça que ce projet a très vite marché. Les bases de la direction artistique étaient solides.

En même temps que Michel Molines, Claudine Pauly nous rejoint. Claudine était une de mes anciennes élèves. J’ai oublié de te préciser que, dès l’âge de vingt ans, je donnais des cours de chant. J’ai donc connu Claudine adolescente. Et elle a toujours eu un très fort potentiel musical. Je l’avais perdue de vue, et c’est son professeur de Conservatoire qui l’a remise sur ma route… La première audition a été la bonne, et puis tout s’est enchaîné très vite. On a beaucoup travaillé nos spectacles et puis on a lancé notre première vidéo, sur la chanson « I kissed a girl » de Katy Perry, qui a rencontré un tel succès que cela nous a ouvert très vite l’accès à de nombreuses scènes. Les Glossy étaient lancées et occupaient alors 100% de mon temps… 

M.M. :  En parallèle, j’imagine que tu ne restes pas inactive ?… 

M.C. :  Alors déjà, je dois dire que, depuis six ans maintenant, j’ai fait un « retour aux sources » en remontant m’installer sur Paris. Là-bas, j’avais intégré l’ensemble « Gospel pour cent voix », avec lequel j’ai pu faire les scènes de quelques Zéniths de France… Cela a duré deux ans, et puis j’ai arrêté – les conditions de tournée étaient compliquées. Il y a deux ans, début 2018, je monte le « Marion Chrétien Quartet ». Je m’entoure de Daniel Gassin – super pianiste australien – , de Pierre-Alain Tocanier, qui fut le batteur de Manoukian, et de Rémi Bouyssière à la contrebasse et à la basse. Le projet de base : réarranger des standards jazz/blues. Un temps en stand-by, ce projet va bientôt repartir..

Et puis, il y a cinq ans, j’intègre le groupe « Shades » – un projet monté par Antoine Laudière, qui est aussi le guitariste du groupe. Il l’a créé et a tout écrit. Dans ce groupe, on est entourés par Pablo Campos, un fabuleux crooner de jazz, de Camille Durand – « Ellinoa » à la scène – de Elora Antolin et d’Étienne Quezel à la clarinette. Quatre voix pour deux instruments. Un ensemble que j’adore dans lequel chacun peut exprimer sa personnalité. Et on est tous très différents les uns des autres. Mais la réunion de tous crée un ensemble juste génial…

Et puis, j’ai commencé aussi, en parallèle, le coaching scénique. Notamment pour Ellinoa, qui a su me donner ma chance en ce domaine. Et je me suis rendue compte que c’est quelque chose que j’aime faire, et que je compte bien développer dans l’avenir… 

M.M. :  Un mot encore sur les Glossy… ce dernier album… un changement de style ? 

M.C. :  Oui, c’est vrai. Pour « C’est pas des manières », nous avons résolument opté pour un nouveau style. Enfin… un nouveau style… sur notre premier album, tu noteras quand même que la pop était déjà un peu présente. Les « Glossy Sisters », ça n’a jamais été cantonné dans le traditionnel, il y a toujours eu, notamment, quelque chose « d’actuel » dans nos compositions. Et c’est vrai que, depuis qu’on les écrit, on écrit chacune quelque chose qui nous ressemble. Le temps a fait le reste. Mais les arrangements restent très typés « Glossy », les influences jazz et soul sont toujours bien présentes… On a voulu faire avec ce disque un mélange de beaucoup d’influences. Alors, oui, il est peut-être plus difficilement classable que ce que l’on a pu faire précédemment. Est-ce qu’on peut dire qu’on a pris un certain risque ? Oui, sans doute. Mais on voulait vraiment mettre un peu de distance avec le mode « cabaret ». Sur le côté scénique, je souhaitais un fond plus coloré pour nos spectacles, avec des couleurs plus chatoyantes. On a beaucoup travaillé ça avec les techniciens…

L’album est sorti le 27 novembre dernier, avec une présentation au Café de la Danse, à Paris. J’ai monté un label, Arum Music, pour l’auto-produire. C’est une structure associative.

En janvier 2020, on a commencé nos tournées… qui ont été interrompues avec l’apparition de ce virus, comme tu peux t’en douter. Normalement, une date est prévue, à Vaugneray, le 30 avril prochain, pour le « Jazz Day » – tu sais que le 30 avril est la journée internationale du Jazz… Cette date sera-t-elle maintenue ? Et puis, nous devrions nous produire le 13 juin, à Thiais, dans le Val-de-Marne. Avec le « Marion Chrétien Quartet », nous serons le 16 mai au Pan Piper à Paris… 

M.M. :  Un mot sur, peut-être, une nouvelle envie ?… 

M.C. :  Disons que j’ai envie de développer quelque chose de plus personnel. Sous quelle forme ? Je ne peux pas encore te dire, c’est vraiment encore en gestation, mais crois-moi, j’y travaille d’arrache-pied. Et en collaboration avec différentes personnes. C’est vrai que la période que nous traversons est réellement très compliquée. Il faut la mettre à profit pour, chacun, nous recentrer.

Inutile de te dire que j’adore ce que je fais aujourd’hui. On a beaucoup de chance de faire ce métier!  Mais il faut savoir qu’un artiste en 2020, ce n’est plus du tout l’artiste de 1980. Aujourd’hui, nous nous devons d’être de véritables businessmen (ou women),  compétents dans divers domaines, production, communication, administratifs, j’en passe pour développer nos projets et qu’ils puissent voir le jour et perdurer. 
En tout cas, je suis fière de ce que j’ai accomplie, et j’espère avoir encore de l’ énergie pour développer plein d’autre beaux projets à l’avenir ! 

Propos recueillis le 26 mars 2020.

Comme à mon habitude, je remercie l’artiste qui a bien voulu me donner un peu de son temps pour cette page commune. Les artistes, devrais-je dire :

Marion Chrétien, pour son talent, sa générosité et son pep’s qui ont fait de cet entretien un pur moment de bonheur
Mon complice et ami André Henrot, pour ses (toujours aussi) belles photos.

Discographie :

  • C’est Pas Des Manières (Arum Music, L’ Autre Distribution) – 2019 –  The Glossy Sisters
  • Brillant Babillages (Arum Music, L’ Autre Distribution) 2017 – The Glossy Sisters 
  • EP Sade – Spain 2012
  • Les Fards du Jour (Laomé Records/Abeille Music)  2010 – Laomé, 
  • Take a little time  – Laomé – 2007
  • EP Black Narcissus – Black narcissus  – 2006

Ont collaboré à cette chronique :

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