Interview

Entretien avec Matthieu Notargiacomo

Il est originaire de Firminy, dans la Loire, une région qu’il n’a jamais vraiment quittée. Saxophoniste de formation, il ouvre son univers dans plein d’autres directions, des projets originaux qui méritent qu’on s’y arrête…

 

Matthieu Notargiacomo

De gros projets, plein la tête…

 

 

Michel Martelli : Matthieu, comment le saxophone tombe-t-il dans ton berceau ?

Matthieu Notargiacomo : J’ai eu un parcours assez classique, qui a quand même de fortes racines dans la musique. La musique que j’ai commencée à sept ans, et par le sax. Au départ, c’est vrai, j’ai hésité entre le saxophone et … la batterie. Et puis, j’ai opté pour le sax. J’ai débuté à l’école de musique de L’Horme, à côté de Saint-Chamond.

Du côté familial, je n’ai pas eu de parents musiciens. Seul mon frère aîné jouait de l’orgue, de l’orgue à pédales. Et je rêvais de l’accompagner au saxophone mais, malheureusement, il a arrêté à l’adolescence… Et côté ambiance à la maison, on était plus sur de la chanson française… Donc, tu vois, le sax, c’est vraiment une envie perso que je ne m’explique pas, du reste. Mon premier professeur marquant a été Franck Tatier, un professeur de « classique » qui m’a transmis un enseignement typique entre les cours individuels et la pratique collective. C’est un lieu dans lequel je vais rester dix ans en suivant le cursus normal. Je vais en garder surtout un excellent souvenir de « l’orchestre d’harmonie » qui regroupait les élèves, les « anciens » et même des extérieurs. Je trouve dommage que ce style de formations ait de plus en plus tendance à disparaître de nos jours. Ça nous permettait d’explorer des tas de répertoires différents, et ça m’a laissé des souvenirs très forts…

 

M.M. : Te sentais-tu dans ta voie ?

M.N. : Tu veux dire « est-ce que j’ai douté à un moment ? »… Si, j’ai pu me dire, un instant, que j’aurais été aussi à mon aise, sinon plus, en tant que contrebassiste… Non, je n’ai jamais regretté d’avoir opté pour le saxophone.

Je reviens à cet orchestre d’harmonie car, en 1996, c’est lui qui va nous donner l’idée de former notre premier groupe. Nous nous sommes retrouvés huit musiciens, tous déjà axés « jazz ». C’était ce courant qui nous intéressait… On se réunissait tous les dimanches matin dans une salle, et surtout sans professeur. Une expérience vraiment enrichissante où le fonctionnement d’un groupe commençait à se dessiner pour nous. Riche aussi humainement. Dans ce groupe là, nous étions tous un peu leaders, mais ce rôle ne me déplaisait pas. Par la suite, nous avons commencé à nous produire, pour des anniversaires, des fêtes de village. Le groupe avait été baptisé Black Jazz. De lui, seuls Jean-Alain Boissy – saxophoniste – et Sylvain Monteillet – à la trompette – sont restés dans la musique. Les autres sont partis sur tout autre chose…

En parallèle, j’ai suivi, pendant deux ans, les cours particuliers que me donnait Sébastien Deplaude, en accès jazz. J’ai ainsi vraiment abordé les aspects techniques du jazz avec lui, et à fond…

 

M.M. : Et ensuite ? Quelle voie prends-tu ?

M.N. : Après ça, je vais décider de partir pour Saint-Étienne. Je me donnais une année. Le deal ? Faire à la fois le Conservatoire de cette ville, et entrer en Fac de Musicologie. En fait, j’ai été accepté dans les deux. Au bout de cette première année, je me rendais compte que ça marchait fort. Déjà, à la Faculté, se créait une belle bande de copains. Et, parmi eux, certains font encore partie de mon univers musical, comme le pianiste Rémi Ploton ou le batteur Francis Decroix. Dans cette Faculté, je vais rester cinq ans, obtenir mon Master 1 en deux ans. La musicologie ne m’emballait pas plus que ça mais je tenais à me constituer une base musicale solide. Je me souviens que mon mémoire avait pour thème : « La naissance du funk au travers de la musique de James Brown »…

Pendant mes cinq ans de Conservatoire, j’ai reçu une formation plus complète en pratique instrumentale – avec Ludovic Murat – en pratique collective, en histoire du jazz, en harmonie jazz et en arrangements. Si tu veux obtenir ta « médaille d’or », tu dois valider ces cinq UV. Ce que j’ai fait… en deux fois. La première fois, je reconnais que je n’étais pas assez mûr…

Mais c’est là, je pense, que j’ai « mordu » dans le domaine des arrangements. C’est là que m’a pris l’envie d’écrire en musique. C’est un domaine que je trouve très grisant, car tu fais évoluer des morceaux en y glissant ta « patte » au passage. C’est très exaltant.

 

M.M. : Et les groupes, alors ?

M.N. : Pendant toutes ces années, tu imagines le nombre de rencontres musicales, et donc la multitude de groupes qui pouvait graviter… Comme « Le Quintet de l’Ombre » par exemple, dans lequel je jouais avec Francis et Rémi – un clin d’œil au Big Band de Laurent Cuny …

J’ai beaucoup appris dans le Big Band du Conservatoire. La forme me plaisait, on explorait beaucoup de répertoires, on faisait aussi beaucoup de master-classes, notamment avec Stéphane Guillaume, ou Antoine Hervé…

Les autres formations ? Je peux te citer Jean Marron et les funky brothers, une formation à laquelle le fan de James Brown que j’étais ne pouvait rester insensible, qui a été créée par Vincent Périer – et qui regroupait dix musiciens.

Dans un tout autre style aussi, je vais rejoindre un autre ensemble de dix musiciens, Quartier Latin, un groupe très « salsa »… et puis, enfin, un quartet de jazz, Kartel, avec toujours Francis au piano, Jérémy Magand à la contrebasse, et Baptiste Bailly à la batterie.

Mais ces groupes ont disparu, aujourd’hui…

 

M.M. : Quand fixes-tu tes débuts « pro » ?

M.N. : Mes débuts pro ? Je dirais, en 2006. Cette année-là, Philippe Euvrard, un professeur du Conservatoire, va me proposer, avec d’autres, de participer à une pièce de théâtre, à l’occasion d’un Festival Cirque et Théâtre, sur la commune d’Alba-la-Romaine, en Ardèche. Une expérience qui nous a procuré pas moins de quinze cachets dans un seul mois. Pour ça, nous avons créé un groupe, qui comprenait une « batterie mobile » que tenait Thomas Willenbucher, un sax alto, Karim Salmi, moi au sax soprano et Vincent Malroux au trombone. On s’est vraiment éclatés sur ce projet. Trois semaines logés dans un beau gîte ardéchois, on écrivait notre musique tous les jours, et dans un super cadre… Nous sommes sortis de là avec un joli petit répertoire..

Mais on s’est dit … « qu’est-ce qu’on en fait, de ce répertoire ? » Eh bien nous l’avons encore étoffé, et nous avons créé une fanfare – qui existe toujours – sous le nom de Djacque le Notaire. L’esprit était de créer une fanfare « burlesque » qui pourrait amener des « situations décalées » avec et dans le public. De l’inter-action, quoi. Musicalement, nous portions des « bouts de morceaux » que l’on pouvait déclencher à tout moment…

La création de cette fanfare a aussi entraîné les débuts de la Compagnie Bémol que nous avons fondée à plusieurs, une compagnie axée sur les arts de rue. Djacque où je ne suis plus aujourd’hui, ça représente environ trois cent cinquante représentations, dans des conditions à chaque fois renouvelées et inattendues… L’expérience d’Alba m’a permis de « vendre » ce groupe. Et pour moi d’avoir enfin le statut d’intermittent du spectacle, que j’ai toujours.

 

M.M. : Et pour toi, alors, après « Djacque » ?

M.N. : La Compagnie Bémol a fait naître un autre groupe, Po’Boys Street Parade, un brass band dans lequel on fait de la musique de La Nouvelle-Orléans. Pourquoi ce nom ? Sais tu que, là-bas, c’est le nom d’un sandwich, destiné aux non fortunés, les « Poor Boys », qui cumule poisson, viande, écrevisses… Si nous étions quatre au départ avec Djacque, Po’Boys nous a fait rajouter un sousaphone – qu’assurait Guillaume Monier – pour les basses et une grosse caisse pour seconder un peu la caisse claire  existante. Francis gérait ça… Alors, oui, la trompette était remplacée par un sax alto, mais malgré tout, cet ensemble avait un bel air « New Orleans ». Et comme nous souhaitions le développer encore plus, nous sommes partis faire un stage aux États-Unis, à La Nouvelle-Orléans. Pour bien nous imprégner. Par la suite, nous avons voulu y joindre un projet de danse, projet qui nous a fait rencontrer Catherine André-Traoré, qui apporte aussi ses influences de danse africaine… Quant au fonctionnement actuel, nous faisons « tourner » les musiciens sur les trombones ou les trompettes. Et surtout, nous ne jouons plus forcément que de la musique New-Orleans. Nous avons aussi développé encore plus le côté participatif, c’est-à-dire que nous faisons appel à des « volontaires » qui pourront devenir de véritables acteurs de notre parade. Et pour les habiller, ainsi que nous d’ailleurs, nous avons les services d’une costumière qui fait des merveilles pour vêtir jusqu’à… deux cent cinquante personnes aujourd’hui… Comme tu le vois, la Po’Boys Street Parade a déjà de belles références : nous avons participé au Festival « Chalons dans la Rue » en 2018, et sur 2019, nous avons pu intervenir plus de cinquante fois, tant au national qu’à l’international. En Arabie Saoudite, où ça n’a pas été forcément simple, en Belgique et aussi une quinzaine de jours au Danemark où nous avons écumé plus de dix villes différentes…

Le groupe est stable aujourd’hui, avec sept musiciens et une danseuse…

 

M.M. : Tu as vraiment le spectacle de rue en toi…

M.N. : Sûrement, oui… L’année dernière – alors que j’arrête Djacque – on monte un nouveau spectacle de rue, avec Frédéric Valla et Arnaud Izoulet. Ce projet « clowns-musique » a été baptisé On a oublié Mamie…. Nous y sommes clowns tous les trois, et musiciens tous les trois. L’histoire est cadrée, bien écrite, nous avons tous fait un stage de clown, quelque chose qui nous attirait… Tu veux la trame du spectacle ? Eh bien, en gros, ce sont trois frères qui ont un brass band, et qui vont devoir assurer le protocole de l’enterrement de leur grand-mère – à l’image des enterrements si particuliers tels qu’ils se déroulent à La Nouvelle-Orléans…

 

M.M. : Et enfin, on ne peut pas ne pas parler de ton Big Band…

M.N. : Bien sûr. Si je remonte à l’origine, je cite bien évidemment Pierre Baldy-Moulinier qui a été mon professeur en arrangements, et que je connais donc depuis notre premier orchestre d’harmonie. Je dois beaucoup à Pierre. En sortant de cet enseignement, j’ai eu l’idée – pour mon support de travail – de ne pas partir sur une formation de big band complète. Je souhaitais gérer moins de monde, à savoir quatre sax, deux trombones, deux trompettes, une contrebasse, un piano et une batterie. Mais le travail, même pour une formation réduite, était d’importance. Quant au thème…. En 2011, arrivent deux anniversaires de décès ! Brassens (1981) et Gainsbourg (1991). Personnellement, je connaissais trop Brassens pour m’y attaquer. En revanche, Serge Gainsbourg proposait une œuvre monumentale, et me donnait cette opportunité de l’approfondir. Je suis parti sur cette base pour commencer mon travail d’écriture et petit à petit est né le projet Gainsbourg in Jazz (voir ici). Pour ce faire, j’ai pioché dans toutes ses « époques », jazz, punk, reggae… Le projet regroupe vingt-deux chansons donc… nous avons dû recruter un  chanteur. Et ce chanteur, c’était Christophe Cerino (chanteur pop et variété, plutôt). Mais, malheureusement, cette première version n’a pas beaucoup tourné… Grâce à l’Alliance Française, nous sommes partis le présenter aux Émirats Arabes Unis, en 2016. Mais dans une version réduite à un simple quintet. On y a joué quatre jours.

Nous avons aussi animé un stage autour de Gainsbourg, à « Jazz à Vienne »…

Et puis… Christophe Cerino part vivre au Maroc. Ce départ a déclenché une nouvelle dynamique, qui a donné naissance à un tout nouveau projet – en 2014 – qui était la résultante d’une période personnelle compliquée que je voulais exprimer en musique. Cela m’a permis la composition de treize pièces, de composition pure ou nées d’arrangements, qui, in fine, ont abouti à Voyage Intérieur, un projet nourri aussi de véritables voyages que j’ai pu faire. Entre écueils de vie et voyage, ce projet déambule au travers de tout ça. Notre première représentation date de 2017. Je dois reconnaître que c’est un projet difficile à vendre, comme tous les grands ensembles. Et là, je suis seul pour le faire. J’ai donc misé sur un objet pour m’y aider, à savoir un album (parce que je suis quelqu’un qui aime les disques). Cet album est sorti en 2019. Ah oui… nous avons été récompensés, en mars dernier, par « Jazz Magazine » qui nous a nommés comme album « choc ».

Quant au projet « Gainsbourg »… il était en stand-by. Et puis, l’Université de Saint-Étienne me demande de le présenter ! Il a fallu recruter, nous n’avions plus de chanteur.. Alors j’ai pris un pari et tout misé sur… une chanteuse, parce que je trouvais la démarche intéressante. J’en ai écouté beaucoup et, finalement, c’est Chloé Cailleton qui va être retenue…

 

M.M. : Tu as beaucoup de belles choses en route…

M.N. : Oui, deux projets bien distincts, déjà. Mais il faut bien les gérer. Nous avons intégré la « Fédération Grands Formats », ce qui me donne un peu plus d’assurance. Malgré tout, les dates restent rares pour les grands ensembles.

Je caresse aussi le projet d’un album en live pour « Gainsbourg », et cela nécessite quelques préparations en amont.

Je vais terminer avec mon rôle de professeur. Parce que j’ai toujours enseigné depuis 2002 et cette activité m’a toujours plu. En 2019, j’avais pourtant l’intention d’arrêter, en fonction de l’importance de mes projets à côté. Et puis, on m’a proposé de remplacer Pierre Baldy-Moulinier à son poste ! La classe « arrangements » au Conservatoire de Saint-Étienne ! Je n’ai pu que dire « oui », même si c’est pour un an seulement. C’est ce que j’ai toujours le plus aimé…

 

 

Propos recueillis le mercredi 22 avril 2020

 

 

Beaucoup de choses, très riches, dans cette belle rencontre – une de plus…

Merci, bien sûr, à Matthieu Notargiacomo pour cette traversée de vie intense mais fluide. On attend tes spectacles avec impatience.

 

Merci, Franck, encore sur ce coup, pour les photos jointes à cet article…

Ont collaboré à cette chronique :

X