Interview

Entretien avec Natascha Rogers

Née aux Pays-Bas, à Breda très exactement, elle a beaucoup voyagé avant de poser les valises familiales dans le Bordelais. De là va débuter sa carrière, très autodidacte et volontaire, qui va lui ouvrir de très belles portes.

 

 

Natascha Rogers

 

Dans la farandole des musiques afro-cubaines… et du jazz.

 

 

Michel Martelli : Curieusement, Natascha, la musique n’a pas eu le premier rôle dans ta vie tout de suite…

Natascha Rogers : Oui, c’est vrai. Bien qu’elle ait été toujours un peu présente, malgré tout. Mais, pour te faire court… j’ai eu un Bac International, j’ai voulu tenter ensuite une fac de Cinéma, que j’ai arrêtée au bout d’une seule année, et j’ai obliqué ensuite vers la musique. Et la danse.

Mon père était Amérindien. Après quelques années aux Pays-Bas, nous sommes partis environ deux ans aux États-Unis, avant de rentrer aux Pays-Bas de nouveau, puis, très vite, pour arriver en Belgique – côté flamand – où nous resterons sept ans. Ce n’est que vers l’âge de douze ans, que je vais arriver en France, à Bordeaux. Tu me demandes mon premier lien avec la musique ? Eh bien… il y a toujours eu un piano à la maison. Un piano sur lequel, autant que je m’en souvienne, j’ai toujours tapoté et je crois, finalement, un peu appris, mais en totale autodidacte. La musique était pour moi une échappatoire… Et puis, la danse a toujours eu une grande place dans mon univers. A cette période, j’étais en classe de danse, donc, et puis il faut savoir aussi qu’en Belgique, tu as systématiquement une section « musique » qui accompagne l’enseignement normal. Où tu peux apprendre sur de petits instruments comme la flûte, par exemple. Bon, mais ce n’est pas très intense… Côté familial, j’ai quatre petits frères dont le dernier, Edward, est aujourd’hui pianiste professionnel. Il sort d’ailleurs son premier EP cette année.

Quant à ma carrière telle que je l’ai développée… il faut que tu saches que ce goût pour le rythme, pour la musique, c’est quasiment de naissance. Je me souviens qu’à la maternelle, j’étais toujours très « présente » dans les diverses manifestations « rythmées » que nous donnaient les institutrices. Donc, après ces débuts « tronqués » à la fac de Cinéma, je vais me réorienter. Et dès le collège presque achevé, je vais avoir ma première révélation.

 

M.M. : La première de tes passions ?

N.R. : Oui. A cette époque là, mon père est à Toronto, et je vais aller le rejoindre pour, le temps d’un été, faire un stage de danse afro-contemporaine. Et là, présent pour ce stage, il y avait un percussionniste. Eduardo… je ne me souviens plus de son nom. Mais, pendant les pauses, il nous faisait « faire des exercices ». Et, à ce moment-là, déjà, je me suis dit que ça, ça ferait partie de ma vie.

Et puis, de retour à Bordeaux, je vais apprendre qu’une intervenante, Valérie Roy, donne des cours, entre douze et quatorze heures, aux collégiens. Des cours de djembé, et de dun-duns. Moi – je suis en classe de troisième – les percussions d’Afrique de l’Ouest ça me parle, et pour cause !, et je vais m’inscrire à son cours, bien sûr. Avec Valérie, je vais bien rester deux/trois ans… J’intégrerai d’ailleurs mon premier groupe, mes « Djembé Kids » dans lequel nous étions tout de même dix jeunes musiciens amateurs.

Ensuite, pendant mon temps de lycée – je suis en Terminale à Cenon –  je vais rencontrer Marion Benoit. Marion animait des cours de danse africaine. Je te dis tout de suite que Marion va devenir pour moi comme ma propre sœur… Au départ, je vais l’accompagner, en musique. Et puis par la suite, je vais faire la connaissance de mon premier coach en percussions Stéphane Grézillier. Ça va être là le début d’une belle collaboration. Parce qu’à ce moment-là, je suis très focalisée sur cette culture des percussions. Un peu moins sur le chant. Enfin, non, ce n’est pas tout à fait vrai. En réalité, je suis déjà très attirée par les chants traditionnels africains.

 

M.M. : Comment concrétises-tu ton envie de musique ?

N.R. : Alors que je suis dans ma première année de faculté – et que je travaille aussi en restauration, et que je me forme en musique les week-end – Marion va me parler du CIAM de Bordeaux. L’école des musiques actuelles. Je vais m’y intéresser d’un peu plus près, je vais repérer qu’on y donne des formations de musiques afro-cubaines et musiques actuelles…. j’en ai assez vu, je vais m’y lancer.

Cette période verra aussi la formation d’un quintet, Marion, moi-même et trois autres filles toutes issues du CIAM, les « Djembé Follettes », un petit ensemble qui a tourné environ une année. J’avais fait aussi ma route dans le milieu de la danse, je donnais aussi des cours, à Bègles, et à Castillon-la-Bataille. Le tout me faisait de sacrées journées.

Au CIAM, je vais découvrir l’univers afro-cubain. Du côté « musique » cette fois. Mes professeurs y seront Gilles Mays – mon prof de « congas » au tout début –  et Christophe Maroye, pour le jazz/musiques actuelles. L’année suivante, c’est Jean-Marc Pierna qui deviendra mon professeur de percussions afro-cubaines. Mais c’est grâce à lui, aussi, que je vais découvrir et m’imprégner de toutes les musiques traditionnelles de Cuba. Énormément de séances d’écoute, mais qui m’ont vraiment comblée, et énormément apporté. Et enfin, cerise sur le gâteau si on peut dire, entre les deux années passées au CIAM, je vais partir carrément à Cuba, le « sac au dos », pour « me rendre compte sur place ». Un voyage top.

 

M.M. : Ce voyage te fait évoluer ?

N.R. : Disons qu’en revenant de Cuba, je vais prendre la décision de laisser, professionnellement, la danse de côté, pour ne me consacrer qu’à la musique. La musique et le chant car, cette fois oui, et d’ailleurs depuis quelques temps déjà, je m’étais mise à creuser cette direction-là aussi, toujours en autodidacte. Les chants afro-cubains, bien sûr.

Avec Marion, nous allons sortir aussi notre tout premier album, avec notre duo voix-percus « Mayna ». Là, nous sommes quasiment en fin de parcours CIAM. Et cet album va rencontrer un beau succès régional. Nous ferons, grâce à lui, la première partie d’un spectacle de Davy Sicard, l’auteur-compositeur réunionnais, et puis pas mal de scènes, de festivals… Avec Marion, nous avons tourné quatre/cinq ans, principalement dans le Grand Aquitaine et toujours en duo.

Mais, pendant cette période-là aussi, je me diversifiais. Je ne me cantonnais pas qu’à cet univers. J’approchais aussi le latin-jazz, le funk, la chanson française. Ce rythme a duré quelques années, jusqu’à ce que je me décide à partir sur Paris, c’est-à-dire fin 2009. J’avais envie de rencontrer d’autres artistes, de me sentir tirée vers le haut… J’avais aussi appris l’existence d’une école, spécialisée dans toutes ces musiques afro-cubaines, l’YSAAC. Dans le Vingtième, à Paris – elle n’existe plus, aujourd’hui. J’y suis entrée, et j’y ai fait toute une année de parcours, sur toutes les musiques « populaires » de Cuba. J’y ai aussi abordé la salsa… sous toutes ses formes. Paris a vraiment  été pour moi une période riche en rencontres.

 

M.M. : Et côté jazz ?

N.R. : Paris va me faire découvrir le « Baiser Salé », rue des Lombards, dans le premier arrondissement de Paris. J’y allais très souvent. D’abord pour écouter, et tu imagines le nombre de musiciens qui passaient, et passent toujours, dans ce lieu… et jouer aussi, car j’y faisais pas mal de jams, où je pouvais enfin produire toutes les compositions que j’avais commencées à Bordeaux et que je n’avais encore jamais présentées… MA musique, quoi.

En 2010, je vais monter mon premier groupe, un sextet, sous mon nom. Un sextet pour lequel je vais m’entourer d’Ouriel Ellert, qui est bassiste, quelqu’un de très important pour moi, on se connaît depuis presque vingt ans maintenant, mais aussi de Jamie Leeming à la guitare, de Lucas Saint-Cricq au saxophone, de Bruno Guilbault à la batterie, de Raphaël Charpentier au piano, et… moi, au chant et aux percus. Le sextet, dans cette forme-là, va durer trois années, sur mes compos personnelles, arrangées par Ouriel, ou en groupe. Nous sortirons un album « Rise your soul ».

Dans cette même période, aussi, je continuerai d’accompagner de grands artistes, comme Zap Mama par exemple, qui était basée en Belgique.

En 2013, le sextet va « évoluer » en quartet. Tu sais ce qu’est la vie de musicien, chacun part sur des projets divers. Seuls vont rester Ouriel, et Lucas. Mais, va arriver le guitariste Anthony Jambon, un guitariste hors pair qui est encore mon guitariste aujourd’hui, qui est originaire de Bourg-en-Bresse. Cette formule, Ouriel-Lucas-Anthony et moi, va tourner de 2013 à 2015. Et puis, en 2015, Ouriel va partir sur d’autres projets. Il va être remplacé par Swahéli Mbappé – le fils d’Etienne Mbappé – et, ensemble, avec Lucas et Anthony, nous allons sortir le deuxième album « Your face »

 

M.M. : Comment t’est-tu forgée sur tout ce qui est « percus » ?

N.R. : Oh, mais ça remonte à 2006, ça… l’année pendant laquelle je vais croiser la route de l’association nantaise« Trampolino ». Elle organise des voyages et des stages de percus traditionnelles afro-cubaines. A Cuba même. Et là, c’est Olivier Congar – lui-même « maître percussionniste » qui va m’initier notamment au « bata », ce tambour à tête double, qui ressemble à un sablier – double membranophone. Traditionnellement, ce tambour est sacré à la fois pour la religion Yoruba du Nigeria, et pour la Santeria, à Cuba… Mais nous, évidemment, nous en jouons de façon plus « ludique » même si nous nous plongeons chaque fois dans cet univers particulier.

Suite à ça, je vais développer – et c’est quelque chose que je continue de travailler aujourd’hui – la musique de cette culture Yoruba. Et pour ça, je vais m’inscrire au Conservatoire de Gennevilliers, où je vais rester quatre ans, et où Sebastian Quezada va prendre le relais d’Olivier comme professeur.

Avec lui, j’irai jusqu’à mon DEM en musique traditionnelle afro-cubaine, que j’ai obtenu l’année dernière, en 2019.

 

M.M. : On est en plein dans ton actualité, alors.

N.R. : Oui, ma route va me faire rencontrer, encore, de belles personnes, pour de superbes collaborations. Il y aura, quand même, toute une série de concerts suite à la sortie de notre deuxième album. Mais je vais rencontrer, et avoir la chance d’accompagner, Oum, une artiste marocaine qui est extraordinaire, une très forte personnalité doublée d’une très belle personne. Elle chante, et je l’accompagne aux percus.

Avant elle, six mois auparavant, j’avais eu la chance d’accompagner aussi la chanteuse Fatoumata Diawara. Là aussi, une rencontre riche, et forte en émotions.

Et puis, je peux te parler aussi de ma rencontre musicale avec le brésilien Munir Hossn. Nous avons fait deux disques ensemble. Munir chante, et il est aussi à l’aise aux percus qu’à la basse ou à la guitare.

Et puis aussi ma collaboration avec le pianiste libanais Bachar Mar-Khalifé. Et chanteur. Bachar est aujourd’hui basé à Paris, mais sa famille (musicienne) est hyper connue au Liban – comme lui, d’ailleurs. Nous avons sorti un album ensemble, en 2017, et nous avons quelques concerts à notre actif.

 

Je voudrais te parler aussi d’un projet – tout neuf – qui est porté par le « Cuareim Quartet » et sur lequel je suis invitée. Un quatuor de cordes, sur lequel je rajoute mes percus, sur l’album que nous avons sorti ensemble, « Danzas » (voir la chronique de Michel Clavel). Cuareim Quartet, c’est Guillaume Latil au violoncelle, Rodrigo Bauza au violon, Federico Nathan au violon aussi et Olivier Samouillan à l’alto. Notre activité a été arrêtée par le virus, mais on espère bien quelques concerts ensemble, dès la fin de cette année.

 

Et puis je termine par MON projet, un projet de troisième album. Bon, il est sur les rails, c’est d’accord, mais c’est encore en grande phase préparatoire. Anthony Jambon sera là, c’est sûr, et j’aimerais bien aussi avoir avec moi le percussionniste colombien Pedro Barrios. Là, on va être, musicalement, sur des morceaux plus « intimes », inspirés d’une petite percée dans l’univers amérindien, axé sur des formes de structure traditionnelles. Un projet assez spirituel dans lequel j’espère bien intégrer le piano, un instrument sur lequel je bosse énormément en ce moment.

 

 

Propos recueillis le lundi 18 mai 2020.

 

Un univers de plus en découverte. Cette belle famille de la Musique est sans limite.

Et toi, Natascha, avec ta fraîcheur et ta spontanéité, tu ouvres un autre  pan de la beauté, avec d’autres couleurs et d’autres accents.

Merci pour ce nouvel apport de richesse…

 

 

Et merci à toi, Franck, pour avoir favorisé cette belle rencontre.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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