De temps en temps, la planète « Musique » nous fait découvrir l’un de ses enfants, dans la catégorie « précoces ». En règle générale, on peut faire confiance à son nez. Qui la trompe rarement…

Noé Reine
Un talent déjà affirmé, qui ira loin….

 

Michel Martelli : Noé, on a du mal à imaginer ton début de carrière… Tu n’as que vingt-et-un ans…

Noé Reine : Oui. Pourtant… Je suis né à Grenoble et, pour l’instant, je suis toujours dans cette région. Côté scolaire, je vais passer vite, parce que j’ai passé mon Bac en « libre »… j’avais quitté le collège à l’âge de quinze ans. A cette époque, j’avais déjà pas mal de concerts et de dates à mon actif… La guitare ? La rencontre va se faire alors que je n’ai que neuf ans, et de façon plutôt banale. Alors que je suis en vacances, dans le sud de la France… je m’ennuie. Voyant ça, mon grand-père, qui joue lui-même de cet instrument, va m’en mettre une entre les mains. Pour que j’essaye, pour tuer le temps… Il me montre au départ deux ou trois trucs… et puis je crois qu’ensuite, je me la suis appropriée et, depuis cet après-midi là, la passion ne m’a plus jamais quitté…

M.M. : Et puis ?… École de musique ?

N.R. : Non. L’école de musique, ça n’a pas été tout de suite. J’ai été un bon autodidacte pendant un an. Après oui, j’ai demandé à pouvoir prendre des cours, du coup, mes parents m’ont fait entrer à l’école de musique d’Eybens, en Isère. Là, j’ai appris le solfège, et la guitare classique… mais, alors que je n’ai que dix ans, je vais me rendre compte que cet enseignement ne m’apporte pas grand chose en réalité. Tout au moins, ça ne répond pas à mes attentes… Et je me replonge dans mon côté autodidacte. Ça peut paraître difficile, mais j’étais tellement passionné que c’était un bonheur d’apprendre. Presque comme si ça avait été instinctif. Mais, tu vois, en réalité je peux laisser passer une semaine sans toucher à ma guitare et, la semaine suivante, jouer d’arrache-pied tous les jours…

M.M. : Comment vas-tu mettre à profit cet « auto-enseignement ? »

N.R. : A Eybens, je vais y rester deux ans et ensuite… eh bien, comme je te l’ai dit, je n’ai plus eu de prof avec moi… Ou plutôt, mon meilleur prof, c’était YouTube ! Ah je me souviens que ça me prenait des heures pour faire mes relevages de notes, mais… ça valait le coup et, pour moi, ça marchait très bien comme ça.. En style, à ce moment-là, je suis plutôt attiré rock, pop, variétés…

Et puis, un jour… mes parents vont m’emmener écouter un concert, à la Maison de la Culture de Grenoble, un concert hommage à Django Reinhardt. Il y avait, sur la scène, énormément de guitaristes. Ce jour-là, je suis véritablement tombé amoureux de la musique manouche… et, dès l’âge de onze ans, je vais commencer à « relever » des morceaux de Django. Et, bien sûr, à les jouer. C’était tellement fort que je n’ai pas hésité, à l’époque, à demander à mon père d’aller écouter d’autres musiciens à Paris… comme le Trio Rosenberg ou Angelo Debarre et tant d’autres…

Donc, pendant les vacances scolaires, on montait à Paris. J’écoutais leurs concerts avec passion et, comme je ne suis pas d’un naturel timide, j’allais, en fin de set, « faire le bœuf » avec eux. Ce qu’ils ont accepté tout de suite, d’ailleurs. J’ai fait ça un moment, et même un moment assez long, avant que le patron des lieux ne me repère… et m’engage à mon tour. Je peux te dire que les musiciens m’ont beaucoup aidé, aussi. Les manouches savent ce que le mot « famille » veut dire.

M.M. : Où te produisais-tu ?

N.R. : Je jouais dans des endroits comme « L’Atelier Charonne » ou « La Chope des Puces » et dès l’âge de quatorze ans. En 2013 aussi, il va y avoir une rencontre qui va encore être déterminante pour moi . Je te parle là de ma rencontre avec Didier Lockwood, qui va me repérer, puis me prendre sous son aile, puis me faire jouer dans plein de concerts avec lui – notamment à Saint-Ouen. Je crois que j’ai dû faire une dizaine de concerts avec Didier, sur la période 2013-2015.

En 2013 aussi, je participe à un « tremplin », un concours organisé par la SACEM. Que je remporte.

A la suite de cette période de deux ans très riche, j’ai envie de « concrétiser » par la naissance d’un album. J’ai… seize ans. Mais je vais arriver à réunir Costel Nitescu – le grand violoniste roumain, qui a été Premier Violon dans l’Orchestre de Bucarest – et Rocky Gresset, un guitariste manouche qui a été sur les tournées de Thomas Dutronc. Cet album, il a vraiment bien marché, il a fait l’objet de chroniques sur TSF Jazz, grâce à lui, j’ai fait mes premières radios, on a pu se produire aux « Ducs des Lombards » ou au Festival Django Reinhardt. Avec le recul, je me dis que c’était super…

Et puis, je vais me répéter, mais… oui, j’ai été autodidacte mais ma « famille » manouche m’a toujours entouré et soutenu. Et elle a su me faire progresser aussi…

M.M. : Tu te produis aussi à l’international ?

N.R. : J’ai eu cette opportunité, oui. Six mois après l’album, j’ai eu la possibilité d’aller sur le Festival de Jazz de Seattle, aux États-Unis. Tu sais que, là-bas, ils ont une véritable passion pour ce style de musique. Par la suite, j’ai pu faire une tournée  de trois mois  sur la côte Ouest, San Francisco, Los Angeles… en side-man, invité à chaque fois par les groupes résidents. Ce séjour m’a énormément appris, tant musicalement que pour l’anglais, d’ailleurs !

Et puis, je suis allé aussi jouer en Norvège, avec le « Hot Club de Norvège », un groupe manouche, tu imagines, qui a pris ce nom comme un clin d’œil à Django, et son « Hot-Club de France »… Là encore, ce seront de belles rencontres. Pourtant, nous sommes là en 2016, et cette année va être aussi celle d’un changement de direction. J’ai commencé à  jouer plus  de  guitare électrique (Gibson, bien sûr), parce que je voulais m’ouvrir à d’autres musiques. J’aimais toujours la musique manouche, mais je bouillais de découvrir d’autres horizons… Même si ce changement de direction ne faisait pas l’unanimité parmi tous les gens qui me suivaient…

M.M. : C’est là que tu fais ta deuxième rencontre importante ?

N.R. : Oui. En 2016, ma route va croiser celle d’Alfio Origlio, un pianiste que je n’ai pas besoin de te présenter… Alfio jouait à « La Soupe aux Choux » à Grenoble, avec Jérôme Regard à la contrebasse et Xavier Sanchez aux percussions. Xavier, je le connaissais déjà – parce qu’il avait joué avec Yvan Le Bolloc’h. Mais Alfio… disons que je le connaissais « de loin » et sa musique, c’était pour moi un monde tout à fait nouveau. Mais, comme je te l’ai déjà dit, je voulais réellement faire autre chose, et j’ai été très vite « fan » de sa musique.

A « La Soupe aux Choux », Xavier me présente Alfio. Je me suis permis de lui donner mon album, car je souhaitais vraiment recueillir son avis… et je n’ai pas été déçu. Il m’a répondu très vite, et très favorablement : il m’a carrément invité à venir jouer avec eux un mois plus tard. Ça tombait bien : j’avais eu le temps d’apprendre tous ses morceaux…

Un mois plus tard, donc, nous avons joué en quartet. Et là, quelque chose d’incroyable s’est produit sur scène, une sorte de vent de liberté qui me montrait que, même si je n’avais pas encore tous les codes de ce nouvel univers musical, ça n’allait pas être un problème pour moi. Pour nous.

A la fin de ce concert, Alfio me proposait un duo…

M.M. : Qui s’est matérialisé ?

N.R. : Oui, mais un an plus tard. Une année pendant laquelle nous avons joué chacun de notre côté. En février 2017, on reprend contact. On avait chacun du temps, on s’est donc retrouvés pour travailler un répertoire commun. On s’est rendu compte, alors, que l’on partageait exactement les mêmes goûts en matière de musique, comme sur divers albums. Mais un truc de fou. Et, depuis trois ans maintenant, c’est chaque fois « magique » quand on se retrouve, on n’a pas besoin de se demander qui fait quoi quand on joue. Non, à ce point-là, on peut dire que, musicalement, on s’est véritablement trouvés.

Nous avons donc commencé des concerts piano-guitare. De plus en plus de concerts qui ont entraîné de plus en plus d’automatismes. Et, début 2019, on a décidé de faire un album, sur lequel on pouvait retrouver des compositions d’Alfio, et des miennes… Un album sur lequel j’utilise cinq guitares différentes, pour un max de sonorités…

Pour le moment, je ne joue plus du tout de « manouche », je suis passé à autre chose comme j’en avais l’intention. Tu vois, mes inspirateurs seraient plutôt Pat Metheny ou Herbie Hancock. Nous avons joué en quartet aussi, avec Jérôme Regard, toujours, et Zaza Desiderio. J’ai eu aussi l’occasion de partager la scène avec André Ceccarelli ou Rémi Vignolo… Tout ça m’a considérablement enrichi…

Et puis l’année dernière, j’ai eu l’opportunité de repartir à New-York. Je suis allé au « Fifty-Five », car je savais que Mike Stern y jouait tous les lundis. Mike connaissais Didier Lockwood, et il connaissait aussi mon nom ! Je te laisse imaginer mon plaisir de jouer avec ce « grand »…

J’ai également pu jouer avec Bireli Lagrène – guitariste, lui aussi – qui a joué avec des grands noms comme Richard Galliano ou Jaco Pastorius..

M.M. : Tes projets, Noé ?

N.R. : J’aimerais… d’ici peut-être un an, aller m’installer aux États-Unis. Vers Los Angeles. D’abord parce que, musicalement, les Américains sont très forts, ensuite – et c’est important pour moi – parce qu’ici, en France, j’ai trouvé qu’il avait fallu beaucoup de temps pour que je puisse me débarrasser de mon étiquette « manouche ». Non pas que je la renie, c’est pas du tout ça. Mais je n’aime pas être « étiqueté », et, en France, on aime bien mettre des étiquettes. Aux États-Unis, tu ne rencontres pas ce genre de problème.

Ensuite… eh bien je verrai ce que la vie m’apportera…

Propos recueillis le mercredi 8 avril 2020.

 

Ce que la vie t’apportera ? Noé, on a envie de répondre pour elle « que du beau » au regard de ce que tu nous apportes déjà au travers de tes compositions.

Je ne sais pas si il y a une fée « spéciale guitare », mais, si oui, elle a dû tomber dans ton berceau…

[NdlR] le duo Alfio Origlio & Noé Reine vient de sorti un album intitulé « The Island » voir ici la chronique de Laurent Brun]

Ont collaboré à cette chronique :

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