Interview

Entretien avec Nora Kamm

De tous temps, l’Allemagne a donné, à la planète, des artistes dans de nombreuses disciplines. Sur ce coup-là… elle a fait très fort…

Nora Kamm

Quand grâce et beauté s’ouvrent aux musiques du monde…

Michel Martelli : Nora, parle-nous de tes débuts…

Nora Kamm : Je suis née en Allemagne, à Francfort sur le Main… Et non, je ne suis pas née dans une famille « professionnellement musicale », même si mon père jouait, très bien, de la guitare et de l’accordéon. Mon père était très « musical », mais n’a jamais voulu en faire son métier… et pour ma mère, c’était pareil. Ma mère a fait du piano, et même, par la suite, du violon. Mais, elle aussi, uniquement pour le plaisir. Quant au sax en lui-même… mon père en aimait le son, mais sans plus.

A l’âge de sept ans, c’est par la flûte que je vais commencer mon apprentissage musical. Par la flûte à bec. Et j’adorais. Je suis entrée, pour ça, dans une école de musique de Francfort, et j’avais, pour le coup, une prof très… classique. Ensuite, c’est à dire vers l’âge de dix-onze ans, je vais évoluer vers la flûte traversière. Par choix d’évolution personnelle parce que tu imagines bien qu’à cet âge là, je ne pensais pas encore « jazz ». Je vais rester sur cet instrument jusqu’à mes quinze ans. Et puis, est venu un temps de deux années, de mes quinze à mes dix-sept ans, pendant lequel je n’ai plus du tout touché à la musique. Bon, à côté de ça, quand même, je suivais mon cursus scolaire. J’étais très attirée par l’Histoire, et l’Anglais. Après mon Bac, j’ai enchaîné une licence, et puis un Master en Histoire Contemporaine. J’ai commencé ce cursus à Freiburg, en Allemagne, pour le terminer… à Lyon, où je ne vais pas tarder à arriver !

Tu sais qu’il n’y a pas de Conservatoire, en Allemagne ? On ne fonctionne qu’avec des écoles de musique. Ce que j’ai fait, donc, jusqu’à mes dix-sept ans. Tu veux savoir ce qui m’a remis sur les rails de la musique ? Eh bien c’est l’album « Miles around the world », et Kenny Garrett. Voilà quelqu’un qui m’a inspirée. Garrett et Gilad Atzmon, un sax israélien qui habite à Londres, et dont j’ai découvert un de ses albums – celui classé meilleur album en 2001 – dans un premier temps, avant de le retrouver, en vrai, dans le premier stage de saxophone auquel je vais participer à dix-sept ans, à mes débuts, donc. Pour la petite histoire, ce stage se déroulait dans une ville à la frontière de la France…

M.M. : Et puis, comment évolues-tu ?

N.K. : A mes dix-neuf ans, je vais définitivement quitter le domicile familial. Je vais même partir loin, puisque je vais aller travailler six mois… en Australie. Lorsque je vais en revenir, je vais choisir de terminer mon cycle d’études en France. Ce sera une période pendant laquelle je vais travailler mon sax, bien sûr, mais je reconnais que je n’avais pas assez de temps à ce moment-là. Les études classiques, je vais les terminer à vingt-trois ans, alors que je suis arrivée à Lyon. Mais, une fois mon Master en poche, je me suis dit : qu’est-ce que j’en fais ? Aucun métier qui se présentait à moi dans cette branche-là ne me tentait, ne me faisait envie. Alors que la musique, elle, continuait de m’appeler. En arrivant à Lyon, je m’étais évidemment inscrite au Conservatoire. J’avais passé plusieurs concours d’entrée, mais j’ai choisi cette ville. Après une première visite en 2010, je m’y installe définitivement en 2011.

Et là, tu imagines bien que vont se présenter mes premières rencontres professionnelles. Par mes rencontres avec Yann Phayphet, avec Zaza Desiderio ou avec Camille Thouvenot… enfin, bref, tous les musiciens qui m’accompagnent depuis le début. Pour Camille, c’était facile : on était colocataires. Les copains venaient « monter les groupes » à la maison, où c’était ambiance musique 24 h / 24…

M.M. : Zaza, Camille… peut-on dire que « Dreisam » est né à cette époque ?

N.K. : « Dreisam » est né quasiment l’année de mon arrivée à Lyon, oui. Il y a eu un embryon de projet avant, avec Yann, mais qui n’a pas abouti. Pour « Dreisam », avec Camille au piano, et moi au sax, on voulait un bassiste et un batteur. Parce que oui, au départ, « Dreisam » devait être un quartet et donc, si Zaza s’est imposé assez vite à la batterie, le bassiste… Du coup, on a choisi de rester en trio et c’est ce qui a fait – entre autres – l’originalité du groupe.

Mais, à côté de ça, je collaborais à d’autres projets, avec plusieurs musiciens. A l’Opéra de Lyon, je vais croiser la route d’Andy Sheppard, le sax anglais, et aussi celle de Michel Benita – le bassiste qui a beaucoup joué avec Émile Parisien. François Postaire, qui était directeur de la programmation jazz à l’Opéra de Lyon à cette époque, m’a beaucoup aidée dans la mise en place de telles collaborations. J’ai pu faire des partages de scène super intéressants, avec Michel Benita bien sûr, mais aussi avec Émile Parisien…

M.M. : Ça va être aussi pour toi l’ouverture vers un tout autre univers musical ?

N.K. : Oui. Et c’est important. Je vais en effet commencer un (long) chemin d’amour pour la musique africaine. Un véritable coup de foudre. La beauté de cette musique m’enchante, son rythme aussi… De fil en aiguille, je vais rencontrer le musicien camerounais Richard Etesse. Richard a beaucoup joué avec Manu DiBango. Il m’a emmené faire des concerts jusqu’en Côte d’Ivoire, ce qui m’a permis, là-bas, de collaborer avec d’autres musiciens. Mais pas seulement sur le continent africain, du reste. Ici, en France, je vais collaborer avec Bomboro Kosso, avec qui je vais faire pas mal de dates…

Et puis, dans ce temps-là aussi – et toujours à Lyon – je vais monter le « Nora Kamm Quartet », avec Andy Barron à la batterie, Patrick Maradan (bassiste du Amazing Keystone Big Band par ailleurs) et Joachim Expert au piano. C’est vrai qu’aujourd’hui, ce quartet est en sommeil, mais il n’est pas arrêté. Au contraire de « Dreisam »…

Pour clore mon petit parcours lyonnais, je te dirai qu’après le Conservatoire, j’ai enchaîné avec l’E.N.M de Villeurbanne, où j’obtiendrai mon DEM…

M.M. : Et puis, tu émigres ?

N.K. : Oui, en 2017, je vais aller poser mes valises à Paris. Pourquoi Paris ? Simplement parce que j’avais envie de travailler avec d’autres personnes, j’avais envie aussi de mettre le doigt dans d’autres univers musicaux. Je ne renie rien de mon passage à Lyon, bien sûr. J’y ai vécu de beaux moments. Mais Paris, c’est quand même beaucoup plus d’opportunités. Et puis, j’avais besoin de ce nouvel appel. Lorsque j’arrive à Paris, c’est le Centre des Musiques Didier Lockwood qui va m’accueillir, à Dammarie-les-Lys.

J’avais, comme professeurs, Stéphane Guillaume, pour le saxophone et André Charlier comme prof de batterie, pour le rythme… Tous les deux m’ont énormément apporté. Je ne vais faire qu’une année au CMDL, et puis je vais m’installer définitivement très près de Paris.

M.M. : Faciles, ces « nouveaux débuts » ?

N.K. : Non. Pas évidents, au contraire. Il me fallait tout reconstruire… Je me souviens que mon premier projet parisien m’avait fait jouer avec Conti Bilong, le batteur de Manu DiBango. Et puis, j’ai accompagné aussi la chanteuse cap-verdienne Mariana Ramos, j’ai joué avec beaucoup de musiciens parisiens, dans de nombreux clubs de la capitale, comme au « Baiser salé » par exemple… Tout ça m’a pris pas mal de temps. Pourtant, j’avais déjà dans la tête un début de projet, MON projet. Alors, oui, il a mis du temps à mûrir, il a mis du temps à se monter mais… il me fallait tout composer, il me fallait aussi choisir les musiciens qui allaient m’accompagner dans cette aventure… La première grosse satisfaction a été la sortie de notre toute première vidéo, « Africa My Love »…

M.M. : On est là sur ton projet « Triba ». Pourquoi ce projet ?

N.K. : J’avais dans l’idée un projet multiculturel qui puisse fusionner la musique africaine et la musique de jazz. Sais-tu ce qu’est la musique, pour moi ? Toute musique est issue d’un folklore lui-même puisé au fin fond d’une culture. Derrière « Triba », tu as bien sûr le mot « tribu » et, derrière ce mot, tu as de multiples horizons géographiques, tu as des quantités de façons de vivre différentes, mais chaque fois c’est beau. Et moi, je voulais, j’aimerais plutôt pouvoir mixer tous ces univers au travers de mes compositions. C’est exaltant pour un musicien. Parce que créer son propre univers avec un peu de tout ça, c’est créer SA tribu…

Tu vois, à « Dreisam », je n’étais pas le « lead ». Pour Triba, si. Le « chef de ma tribu », mais un chef dans le sens « berger », guide… Quant aux musiciens qui m’entourent, je peux te citer Dharil Esso à la batterie, Ranto An’i Avo Rakotomalala à la basse, Inor Sotolongo aux percussions et Joran Cariou au piano / claviers. Tout en sachant que, sur une date ou une autre, ça peut tourner…

Déjà, sur 2020, avant l’arrivée du Covid 19, nous avons pu présenter notre projet dans deux festivals : « Jazz dans les bocages », à Moulins, et « Altitude Jazz Festival » à Briançon.

M.M. : Cette phase de confinement, Nora, tu la passes comment ?

N.K. : Tu imagines que c’est, pour moi, une grosse phase de composition. J’utilise, depuis quelques temps, l’application « Logic Pro ». Avec ça, non seulement je pourrai composer ma musique, mais je pourrai la produire aussi. Pour le moment, je l’utilise en enregistrant tout moi-même, tous les instruments. Si je le voulais, je pourrai enregistrer tout un album, toute seule. Mais bon, enregistrer en studio, au contact des autres musiciens, ça me manquerait aussi.

Enfin, pour le moment, je vais dans cette direction. Qui m’éloigne peut-être un peu du jazz, mais, rassure-toi, je n’abandonnerai pas le jazz pour autant. Si, pour le moment, mon univers musical est plus pop, plus « world », plus arrangé, ça ne signifie pas que le jazz en est exclu. Tu connais le groupe « Weather Report », le groupe « jazz-fusion » dans lequel tu peux retrouver, entre autres, Jaco Pastorius et Wayne Shorter ? Eh bien voilà un univers auquel j’aimerais que le mien ressemble.

Et puis, « Triba » me donne envie, et l’opportunité, de jouer avec d’autres musiciens africains. Comme Cheick Tidiane Seck par exemple, un pianiste (et chanteur) malien…

M.M. : Qu’est-ce que tu te souhaites, aujourd’hui ?

N.K. : Tu vois, depuis que je navigue dans l’univers de la musique, j’ai connu pas mal de changements. Là je viens encore de vivre une période de réorientation, et il m’a fallu une bonne dose de patience pour arriver là où je suis aujourd’hui. Bien sûr, avec « Triba », j’espère arriver à un album, bien sûr. Mais, au-delà de ça… j’aimerais que l’on comprenne, au travers justement de cette phase de confinement que nous traversons, que la musique doit faire partie intégrante des choses essentielles de la vie. C’est une voie de partage, et de partage dans le rêve. La musique te permet une bonne appréhension du moment présent…

Et puis, je vais finir par une confidence. Qui va commencer par un aveu : je suis folle des chevaux. Vraiment très fan. Eh bien, si un jour la musique devait s’arrêter pour moi, je me verrais bien à la tête d’une ferme, ou d’un haras, mais en tout cas entourée de chevaux…

Et, si en plus ils aiment le saxophone….

Propos recueillis le lundi 04 mai 2020

J’attendais cet entretien avec impatience, car Nora Kamm fait partie des artistes que j’aime tout particulièrement ? Je n’ai pas été déçu.

Nora, tu es aussi agréable en entretien que super efficace sur scène. Nous en avons déjà parlé, mais je prédis un bel avenir pour ce nouveau projet, « Triba », dont tu peux d’ores et déjà être fière. Vivement l’album. Et à te revoir très vite sur scène…

Merci à André Henrot pour ses photos. Ce partenariat, comme avec Franck, est un réel plaisir…

Merci également à Isabelle Delfourne et Renaud Alouche pour les photos proposées par Nora.

 

Nora Kamm TRIBA: Nora Kamm: saxophone ;  Joran Cariou: piano, claviers ;  Dharil Esso: batterie ; Ranto An’i Avo Rakotomalala: basse ; Inor Sotolongo: percussion

 

Discographie

  • Dreisam – Source – 2014
  • Dreisam – Upstream – 2018
  • Conti Bilong – It’s time! – 2019
  • Richard Epesse Group (Avec Manu Dibango) – en 2020
  • Nora Kamm TRIBA – prévu pour 2021

Ont collaboré à cette chronique :

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