Interview

Entretien avec Pascal Berne

Il est originaire de l’Isère, et c’est la belle région de La Côte Saint-André qui va le voir grandir sur sa route musicale. Une route qu’il a su étoffer, pour se consacrer, aujourd’hui, à de très beaux projets…

 

Pascal Berne

La musique ? Une rencontre avec un grand « R »…

 

 

Michel Martelli : Pascal, la musique, pour toi, c’était une évidence ?

Pascal Berne : Une évidence ? Non, loin de là. D’abord, nous n’avons pas eu, mes sœurs et moi, des parents musiciens. A part mon père, qui jouait un peu d’harmonica, mais qui n’a jamais poussé plus loin – peut-être l’a t-il regretté ? Alors que nous sommes à La Côte Saint-André, mes parents inscrivent mes deux sœurs à l’école de musique. Moi, j’étais l’aîné, et je ne voulais pas y aller… Et puis, au dernier moment, l’une de mes sœurs ne veut plus rentrer. L’inscription était faite et, du coup, j’y suis allé à sa place, tu imagines en traînant les pieds…. Mais une fois dedans…. Je crois même pouvoir dire qu’au premier cours de solfège, ça a été un coup de foudre. LA rencontre. Comme professeur, j’avais Walter Bonnaventure, que tout le monde appelait Monsieur Walter, par contre. Il était le seul enseignant de l’école, et il enseignait TOUS les instruments…

Bref… je rentre là d’abord pour les leçons de solfège, car je suis à cent lieues de postuler pour tel ou tel instrument… Et, du reste, on va m’en attribuer un, je ne dirais pas « par hasard » mais en fonction de la nécessité de l’harmonie de l’école : c’est ainsi que le cor d’harmonie va arriver entre mes mains… J’ai donc commencé la musique de groupe avec cet instrument-là mais, grâce à cet ensemble, j’ai découvert aussi de multiples styles de musique différents. On couvrait un panel très large, et Monsieur Walter proposait même ses propres compositions. Eh bien je pense que c’est là, déjà, que mes premières envies d’écrire sont arrivées…

 

M.M. : Comment ta route continue t-elle ?

P.B. : Je vais rester quatre ou cinq ans dans cette harmonie. Et puis, à seize ans, je vais partir m’inscrire au Conservatoire de Grenoble où, dorénavant, je travaillerai tous les jeudis. Et toujours avec le cor d’harmonie. Dans cette période, comme beaucoup de musiciens, du reste, je vais commencer à « monter » des groupes. Le tout premier, on l’avait monté pour jouer « les Beatles » et il s’appelait les « Médiators »… Il a été pour moi un véritable « laboratoire », pour ça, c’était génial. C’est avec le second groupe, « Opus », que j’ai commencé à apporter mes premières compositions. On était là en pleine période Frank Zappa, de la musique « savante » aux couleurs rock ou jazz et cela m’inspirait beaucoup dans ma propre écriture…

A Grenoble, tu imagines bien que je vais rencontrer des musiciens, cela va être à ce moment que ma route va croiser celle de Pierre Drevet, d’Alfio Origlio… dans pas mal de clubs de Grenoble, dont, bien évidemment « La Soupe aux choux ». A cette période, je vais abandonner le cor d’harmonie, et je vais me lancer à fond dans la guitare basse électrique. Pourquoi la basse ? Simplement parce que j’ai eu un jour l’occasion d’écouter un orchestre de bal et.. ; le son, la position de l’instrument dans l’ensemble, ça m’a plu. Pendant deux ans, dans les clubs de jazz que je t’ai cités, je vais bosser mon instrument, et le jazz aussi…

 

M.M. : Et tu as enseigné très tôt, aussi. Par quel biais ?

P.B. : En 1984, je vais rentrer à l’A.G.E.M, l’Association de Gestion de l’École de Musique. Il faut savoir qu’à cette époque, c’était une des toutes premières écoles de jazz de Grenoble. On était loin du paysage d’aujourd’hui quant à ce genre de structure. Je vais donc m’y inscrire à l’âge de vingt-trois ans, et quelques mois plus tard, je vais y être prof… C’est là que je vais faire la connaissance de mes futurs « collègues » de « La Forge ». C’est aussi là que je vais faire la connaissance de Luc Plouton, avec qui je vais beaucoup collaborer par la suite. Avec Luc, d’ailleurs, nous allons très vite fonder un quintet, baptisé « Constrictor », avec son frère Serge au piano, Pascal Viossat à la batterie et Isabelle Leygoutte au chant.

En 1989, je vais aussi enseigner à l’E.M.RA, l’Ensemble Musical Rhônalpin. Là, j’enseignais la basse électrique.

En 1991, je vais intégrer aussi « Jazz Action Valence », grâce à Jacques Bonnardel qui a fondé cette école. Jacques, je l’avais rencontré à l’A.G.E.M, comme Luc. Et comme je t’ai dit qu’il n’y avait pas, à cette époque, de département « jazz » dans les conservatoires, c’était une belle idée que de vouloir monter un projet comme Jazz Action Valence. En plus, Jacques avait l’énergie pour ça… Quant à moi, j’étais ravi de prendre part à cette expérience au point, tu vois, d’y être encore aujourd’hui et, en plus, d’y faire la programmation… Depuis quatre ans, en effet, je suis passé aussi « de l’autre côté du miroir » et je crois que, pour un musicien, c’est aussi très important. On rencontre les problématiques qui nous font, par exemple, opter pour tel concert et pas pour tel autre, quelque chose que l’on ne perçoit pas forcément quand on est que du côté musicien

En 1993 aussi, je participerai à l’album d’André Ceccarelli « Ombre et luz »…

 

M.M. : Mais la contrebasse, dans tout ça ?

P.B. : Elle arrive !… A un moment donné, j’ai eu envie d’écrire, dans un sens plus large. Et je vais rencontrer la chanteuse Michèle Bernard, une chanteuse lyonnaise, très « chanson française ». Cette rencontre va m’ouvrir la porte des arrangements de chanson. De ses chansons d’abord et puis, très vite, l’activité a évolué. A titre personnel, j’écoutais beaucoup de contrebasse. Pour le plaisir. Et puis est arrivé le moment où Michèle Bernard a voulu d’autres instruments, pour ses nouveaux projets. Très rapidement, je vais opter pour cet instrument qui va me demander un peu plus d’efforts physiques ! Plus sérieusement, la force du son de cet instrument a été déterminante. Tu vois, lorsque je travaille avec mon instrument à la maison, je travaille un instrument acoustique, sans ampli.

Depuis, notre histoire d’amour avec cet instrument dure toujours…

 

M.M. : Parle-moi un peu de « La Forge »…

P.B. : C’est en 1998 que je suis contacté par l’Orchestre Régional de Jazz que dirigeait Gil Lachenal. Ils voulaient ouvrir à d’autres musiques, pour que l’on puisse mettre sur pied des projets en commun avec l’association d’autres musiciens. Ont pris cette route avec nous le pianiste François Raulin, et le clarinettiste Michel Mandel… « La Forge » est née de là, c’est le nom de ce collectif qui s’est, dans le temps, substitué à l’O.R.J. Ce collectif m’a beaucoup apporté. Très lourd à gérer administrativement, mais un très bel endroit de liberté. Alors oui, je reconnais que c’est un lieu très énergivore, mais on y porte des projets ambitieux. Je t’en cite un : notre projet en Chine (2003-2010) pour lequel nous avions réuni le guitariste Marc Ducret, le violoniste Dominique Pifarély, et le batteur (lyonnais) Emmanuel Scarpa…

Avec ce projet, nous sommes partis en Chine. Sept fois. Là-bas, nous avons joué avec de jeunes musiciens chinois de Shanghaï. Le projet, et l’album qui en a découlé, s’appelaient « Tian Xia », enregistré sous le label de « La Forge »…

 

M.M. : Ça va être le point de départ d’autre chose, évidemment ?

P.B. Oui, à partir de là vont s’enchaîner les projets. Une période très riche. Je vais te citer celui autour de la musique d’Erik Satie – avec un album, « Sati(e)rik Excentrik » à la clé – que nous avons mené avec François Thuillier au tuba, Christophe Monniot au saxophone, David Chevallier à la guitare, Alfred Spirli à la batterie et, en plus, un comédien qui s’occupait de la partie « texte », Gilles Arbona.

Dans mon travail à Jazz Action Valence, je porte, depuis quinze ans, le projet « JAV Contreband » qui est une démarche complètement amateur avec des musiciens qui viennent pour la musique avant tout, et dont certains sont des musiciens professionnels. Avec cet ensemble, on a déjà de beaux projets réalisés comme cet album que nous avons réalisé autour des chansons de David Bowie, « Let’s Play ». Pour cet album, nous avons invité le chanteur belge David Linx. Nous avions déjà à notre actif le projet « Fascinating Lady » – de 2017 – hommage à Ella Fitzgerald, un autre avec Thomas de Pourquery en 2018… Cet ensemble est très hétéroclite, mais c’est chaque fois un plaisir de nous retrouver…

Je voudrais aussi te parler du groupe « Novo », un groupe né il y a seize ans. Là, on est sur un quartet acoustique qui réunit Pierre Baldy-Moulinier au trombone, Yves Gerbelot au saxophone et Michel Mandel à la clarinette…

Je pense sincèrement que c’est mon groupe « de cœur », vraiment. Et d’ailleurs, je continue à écrire pour cet ensemble, et cette période de confinement m’encourage beaucoup dans cette voie. Je créé un nouveau répertoire et j’ai déjà écrit quelques pièces. Des pièces que j’envoie à mes camarades, qui me les renvoient ensuite… Cinq morceaux ont déjà été réalisés. Et, au moins, on a appris que l’on pouvait fonctionner comme ça !…

 

M.M. : Une autre actualité, avec « La Forge » ?

P.B. : Oui. Deux projets dont je peux te dire un  mot. D’abord « … et autres chants d’oiseaux », une création musicale qui regroupe le jazz et l’ornithologie. L’ornithologue du projet, c’est Bernard Faure, qui est aussi électro-acousticien. En plus de François au piano et Michel à la clarinette, Guillaume Roy, au violon alto, et Jean-Marc Quillet, aux percussions, nous ont rejoints…

C’est un projet que l’on propose en « concert-conférence » : Bernard nous apprend énormément de choses et nous assurons les belles pages musicales, entre deux exposés…

Et puis il y a aussi le projet « Alice Oratorio » (Le grand voyage sous terre), qui tourne, tu l’auras compris autour du livre de Lewis Carroll. C’est presque un mini-opéra pour lequel nous avons un metteur en scène – Thierry Poquet – Côté musique, je retrouve Michel, François et Emmanuel, et nous avons aussi un comédien qui assure le rôle du narrateur, Patrick Sourdeval. C’est Laura Tejeda-Martin qui assure le rôle d’Alice. Un casting était encore en cours, avant l’arrivée du virus, pour la Reine de Cœur (une alto) et aussi un baryton…

 

M.M.:Pour finir, parle-nous de ton expérience « manouche »…

P.B. : Volontiers. J’ai eu l’opportunité de faire un disque, avec Frédéric Manoukian – pour Guy Marchand – et, à cette occasion, j’ai rencontré le guitariste manouche Romane. Nous avons sympathisé et il m’a proposé de venir jouer sur un de ses disques. Ce seront deux albums, en fait, qui naîtront de notre collaboration, « Acoustic Quartet » et « French Guitar », deux albums qui m’auront fait découvrir cet univers manouche, et également deux frères, qui, curieusement s’appelaient Reinhardt, deux guitaristes à la rythmique très puissante. Avec eux, nous sommes allés jusqu’au Japon et dans certains pays d’Afrique comme l’Angola, le Gabon…

 

M.M. : Tes fils suivent tes traces, non ?

P.B. : Paul et Noé ont toujours baigné dans l’univers musical , de mon côté comme du côté de leur mère. En revanche, je ne leur ai jamais donné de cours. Ils ont eu leurs professeurs respectifs. Noé est aujourd’hui guitariste bassiste et Paul est à la batterie. Ce confinement a aussi permis de nous retrouver tous les trois pour échanger, travailler, arranger ensemble nos morceaux. De ce côté-là, le virus a (un petit peu) du bon…

 

 

Propos recueillis le mardi 28 avril 2020

 

 

Un grand merci à toi, Pascal, pour ce moment d’échange qui nous a permis de retracer, courtement, une belle vie musicale, remplie de projets très originaux.

Au plaisir de nous retrouver, toi sur scène, et moi en face !

Ont collaboré à cette chronique :

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