Dans le jazz, la guitare a eu une place particulière, depuis son apparition dans ce courant musical, mais elle a fini par « faire son trou ». Les guitaristes d’aujourd’hui nous proposent des merveilles… Alors, c’est avec plaisir qu’on leur ouvre nos colonnes…

 

Entretien avec Paul Jarret

 

Un univers musical sans frontières… avec un petit accent scandinave…

 

 

Michel Martelli : Paul… pourquoi scandinave ?

Paul Jarret : Tout simplement parce que, si je me sens parisien pour avoir grandi dans cette ville, je suis né aux Lilas, d’une maman… suédoise. Mes parents étaient tous les deux photographes, donc, déjà, tu peux comprendre que je suis arrivé dans un milieu artistique fort, même si pas du tout musical. Mon père travaillait pour le Musée Rodin..  ma grande sœur a fait des études d’arts plastiques… et la musique ? Eh bien cela se limitait à de l’écoute, mais à beaucoup d’écoute en revanche. Le rock, le blues, le jazz… tu pouvais écouter tous ces styles à la maison.

Mon histoire musicale ? Elle va commencer à mes neuf ans, année pendant laquelle je vais me voir offrir un harmonica diatonique et les cours qui vont avec. Des cours d’harmonica « blues ». Ça a été une période assez folklorique : je me rendais pour ça rue du Faubourg Saint-Martin, dans une très vieille boutique d’accordéons, que tenait une très vieille femme et là, Philippe Marull donnait des cours d’harmonica, en dilettante peut-être mais assez sérieusement malgré tout. Bon, je ne te cache pas que j’ai pas mal appris « à l’oreille ».

Je vais pratiquer cet instrument pendant trois ans et, dans ma douzième année, Philippe va me proposer d’apprendre quelques accords sur une guitare. A cette période – la fin des années quatre-vingt-dix – ma sœur écoutait pas mal de groupes rock ou grunge… et j’en profitais. Du coup, j’ai rapidement trouvé la guitare bien plus intéressante que l’harmonica. Je me souviens même que, pour mes treize ans, Philippe avait entièrement retapé une guitare électrique dont il m’avait fait cadeau.

C’était top de sa part…

 

M.M. : Tes parents t’ont toujours soutenu ?

P.J. : Oui. Ils m’ont toujours encouragé. Et même mieux. Ils m’emmenaient souvent dans un club de blues de Montparnasse, pour y écouter des concerts. Tu m’imagines, moi gamin, dans cette ambiance enfumée, où le whisky coule pas mal… Et pourtant, je garde le souvenir de soirées extraordinaires et c’est à eux que je le dois.

Lorsque les cours avec Philippe se sont arrêtés – je ne sais plus pourquoi – j’ai continué à dompter ma guitare, à fond. Et toujours sans fréquenter la moindre école… Par contre, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à jouer avec des potes, avec qui nous montions de petits groupes. Mais là, nous étions sur des registres plutôt rock, punk, et même métal voire death-metal. Tout cet apprentissage, je l’ai abordé en autodidacte. Bon, avec la lecture de pas mal de magazines de jazz, quand même. Et surtout, je passais beaucoup, beaucoup de temps sur mon instrument.

Mon intérêt pour le jazz ? C’est vers mes quinze/seize ans qu’il va commencer à poindre. Avec un de mes copains d’enfance qui, lui, jouait du violon, nous avons commencé à jouer quelques petits standards de jazz manouche. Crois-moi, ce n’était pas évident. Et puis, à mes seize ans, Olivier Cahours a commencé à me donner quelques cours, dans cette voie du jazz. Je te dis tout de suite qu’à cette époque-là, je ne voyais pas du tout devenir musicien professionnel. J’ai passé un Bac littéraire, je n’avais jamais mis les pieds dans un Conservatoire. Alors, après le Bac, j’ai voulu m’inscrire dans une faculté de musicologie. Et j’ai franchi le pas, à Saint-Denis.

 

M.M. : Un choix qui s’est avéré « payant » ?

P.J. : C’était beaucoup de théorie, tu peux t’en douter. En revanche, on trouvait au programme une « année d’initiation » destinée à tous ceux qui n’avaient reçu aucune formation théorique jusqu’alors.

J’ai passé quatre ans dans cette faculté et je ne crois pas exagérer si je te dis que, dans ces quatre années, j’ai autant appris que pendant plus de dix ans en Conservatoire. Dès ma première année, je réaliserai que j’ai VRAIMENT envie de faire de la musique. A tel point d’ailleurs que, dès ma deuxième année, je vais aller m’inscrire, en plus, au Conservatoire du neuvième arrondissement de Paris. Et, par la suite encore, dans deux autres Conservatoires, dont celui de Noisiel. J’étais en classes jazz, bien sûr, mais je piochais dans chacun de ces lieux ce que j’y voulais. A côté de ça, je m’abreuvais de disques, je commençais à donner des cours de guitare – fallait bien payer son loyer ! – et j’allais le plus souvent possible aux Lombards. Oui, cette période de ma vie a été plus que remplie.

Côté profs, la première année, c’est Yves Brouqui, un véritable puriste et guitariste de be-bop, qui m’a pris sous son aile. Il m’a fait relever très vite, entre autres, un solo de Charlie Parker, dès la première année. Mais c’était génial, en fait. Après Yves, un autre de mes professeurs a été Eric Daniel. Eric a fait beaucoup de musique à l’image, et j’ai eu la chance de l’avoir pendant trois ans au Conservatoire de Paris IX. Je dirai de lui qu’il m’a « ouvert les chakras » en musique. Il me parlait « rythme », « musicalité », « respiration », autant de choses que je ne maîtrisais pas mais qui, a force de m’être inculquées, ont créé en moi un véritable déclic.

En réalité, tous mes professeurs ont apporté leur pierre à l’édifice que j’avais commencé de bâtir, mais je persiste à penser qu’Eric aura été le plus important. Bien des années après cette période, et alors qu’il rencontrera de gros soucis de santé, il m’a appelé pour me demander de le remplacer à son poste de prof. Une chouette preuve de confiance.

J’ai aussi pris des cours avec Eric Löhrer, qui tournait pas mal dans les années quatre-vingt.

 

M.M. : Ton premier groupe.. disons « abouti », ça arrive comment ?

P.J. : Après la Faculté, je vais entrer au C.R.R. de Paris, dans le département jazz, bien sûr, que dirigeait Jean-Charles Richard, et je vais y faire deux ans de cours. C’est là que je vais rencontrer les musiciens qui jouent toujours avec moi aujourd’hui, comme le batteur Ariel Tessier, le contrebassiste  Alexandre Perrot, le tromboniste Léo Pellet ou le saxophoniste Maxence Ravelomanantsoa. A tous ces copains, j’ai proposé, dès le C.R.R., de monter un groupe ensemble. C’est vrai que j’avais déjà connu une première expérience avec un quintet lors de mes débuts à la faculté, et pour lequel je commençais à écrire, mais cette expérience, je ne l’avais pas poursuivie, car il me semblait, à l’époque, que je manquais de légitimité sur mon instrument.

Tu vois, Kenny Burrell et Marc Ducret ont été, à une époque, mes deux extrêmes du jazz, avec leurs styles bien différents. Mais ils ont contribué, d’une certaine façon, à me faire travailler les standards comme le be-bop, et crois-moi, à fond. Charlie Christian, aussi, pour qui j’avais beaucoup d’admiration, il a mené notre instrument au firmament, il faut bien le dire.

Donc, ce nouveau groupe a vu le jour – c’est aujourd’hui le « PJ5 », tu l’as compris – et nous avons commencé à jouer dans les brasseries. Mais assez vite, nous avons fait quelques « tremplins », comme celui d’Oloron en 2010, puis, l’année suivante sur la scène « off » de Jazz à Marciac, jusqu’à l’enregistrement d’un premier EP, avec mes compos personnelles. Tu trouvais, dans notre jeu à ce moment-là, un côté « rock » dans le son, avec pas mal d’effets dans le jeu de guitare. Mais ça fonctionnait. En 2012, nous avons été retenus pour le concours organisé par « Jazz à la Défense », et le groupe a cartonné à cette occasion : nous avons remporté le Deuxième Prix de Groupe, Ariel le Premier Prix en Instrumentiste, et moi le Premier Prix en composition. Ca nous a permis aussi une première « reconnaissance » de la part de la « profession » dans ce milieu-là. Grâce à l’argent gagné, nous avons pu sortir notre album « Word » en 2013, un album que j’aime particulièrement, et qui avait reçu un très bel accueil dans la presse. Sur cet album, nous avions des invités, et notamment Isabel Sörling, qui commençait sa très belle route.

 

M.M. : Une sacrée réussite, « PJ5 »…

P.J. : Oui, ce groupe est top. Par la suite, nous enregistrerons deux autres albums, et puis nous nous rendrons, pour deux tournées, en Scandinavie, grâce à une association personnelle que j’avais créée, parce que j’avais envie de tout faire moi-même. Une envie qui ne ‘a d’ailleurs pas quittée depuis. Même si c’est parfois « prise de tête », j’aime m’occuper aussi de la vie administrative du groupe. Ca me donne une certaine liberté pour l’organisation de certains projets.

Mon statut d’intermittent, je l’ai obtenu assez tôt, finalement. Dans le même temps du Conservatoire, j’avais été embauché dans un spectacle que nous avons joué plus de deux cents fois, un spectacle dans lequel tu trouvais Théo Ceccaldi notamment, le Théo « d’avant » le grand musicien qu’il est devenu aujourd’hui.

Cette opportunité m’aura permis d’accéder à ce statut, et aussi à une certaine forme de « confort économique », qui m’a permis d’avancer sur pas mal de projets. Et notamment mes projets d’albums.

A côté de « PJ5 », j’ai passé pas mal de temps à jouer des standards de jazz dans des brasseries, et je suis content d’avoir connu une telle période, car travailler ces standards m’apportait beaucoup, sur le plan de la connaissance.

Malgré tout, « PJ5 » m’occupait beaucoup. En 2016, c’est l’album « Trees » qui est sorti, un album sur lequel nous n’étions que nous cinq. Et « Jazz sur le vif », à Radio-France, nous a ouvert ses portes. Mais cette année-là, aussi, nous avons été lauréats du dispositif d’accompagnement « Jazz Migration ».

Le réseau AJC regroupe tous les festivals, et les salles de spectacle de France, ainsi que de certains coins d’Europe. Ce sont eux qui ont mis en place ce dispositif d’accompagnement. Quatre groupes par an sont « élus », et ont droit à leur formation, ainsi qu’à une tournée sur le réseau AJC, ce qui représente tout de même une vingtaine de dates. Cette expérience, pour nous, s’est révélée géniale.

 

M.M. : D’autres groupes, que tu voudrais citer ?

P.J. : Oui, bien sûr. Avec Ariel Tessier et Julien Soro – le saxophoniste – nous avons monté le trio « Sweet Dog ». Là, on veut expérimenter la musique improvisée. Et nous avons déjà sorti deux albums. L’intérêt, c’est que lorsque nous arrivons sur scène, nous ne savons pas ce que nous allons jouer.

J’ai aussi commencé à réfléchir sérieusement sur mon projet « Emma ». Ce projet, c’est un hommage, en quelque sorte, au mouvement migratoire depuis la Suède jusqu’aux Etats-Unis, dans la seconde moitié surtout du XIXème siècle. Un cinquième de la population suédoise avait émigré, à cette période, c’était énorme. Emma, c’était mon arrière-grand-mère, et elle est partie là-bas sur un bateau à vapeur, pour aller vivre à New-York. Heureusement qu’elle est revenue par la suite en Suède, car sinon, peut-être que nous ne nous parlerions pas ! Si cette histoire t’intéresse, je te conseille vivement la lecture de la saga « Les Emigrants » de Vilhelm Moberg. Passionnant.

 

Isabel Sörling m’avait fait rencontrer la chanteuse suédoise Hannah Tolf. Tout de suite, entre nous, le courant musical était passé. J’ai très vite eu envie de travailler avec Hannah et, tu vois, ça s’est réalisé sur ce projet-là.

Il y a encore cent ans, on fuyait le pays de Suède. Aujourd’hui, ce pays est presque devenu une référence, cela m’a interpellé, et a contribué au projet. Un album est sorti l’année dernière, un album qui s’appelle tout simplement « Emma », mais c’est un album que j’ai sorti sous mon nom, et, musicalement, c’est tout à fait différent de ce que « PJ5 » produit.

J’ai voulu une structure chant – guitare – contrebasse et nyckelharpa. Le nyckelharpa est un instrument de musique typiquement suédois, qui est à cordes frottées mais dont on joue avec un archet. Pour en jouer, j’ai fait appel à la talentueuse Eléonore Billy, qui est une super musicienne, à la contrebasse, tu trouves Etienne Renard, Hannah est au chant et moi à la guitare, bien sûr.

Nous nous produisons en Bretagne, le mois prochain, au club « Plages magnétiques » de Brest.

 

M.M. : Comment compléter cette déjà très belle carte de visite ?

P.J. : En 2019, j’ai eu la chance d’être « Talent Adami Jazz » dans le concours qu’ils avaient proposé.

Chaque participant devait se produire avec une « vedette » internationalement connue, et moi, j’avais choisi le batteur américain Jim Black, parce que c’est une idole pour moi et en plus c’est quelqu’un qui m’a toujours beaucoup influencé.

Comme nous avons été lauréats de ce concours, du coup j’ai monté un quartet « Ghost Songs », avec Julien Pontvianne au saxophone, et Jozef Dumoulin au Fender Rhodes (Jozef est très fort dans le jazz européen expérimental).

On est partis d’écrits assez minimalistes, pour laisser le plus de place possible à l’improvisation personnelle de chacun.

Nous avons déjà faity Jazz à Vienne, Jazz sous les Pommiers, nous avons même joué à Bratislava.

En juin dernier, un album est sorti, baptisé également « Ghost Songs ».

 

Je vais te dire aussi que le troisième album de « PJ5 » est sorti en 2018. Il s’appelle « I told the little bird », et en thématique, je me suis inspiré de « quoi » apprendre à mes enfants (j’en ai deux) et surtout dans quelles conditions je vais pouvoir leur apporter ce savoir. Ca aussi, ça m’interpelle.

 

Et puis, dernièrement, j’ai intégré le collectif « Pégazz et l’Hélicon ». Avec tous mes projets. Une nouvelle belle aventure.

 

 

Propos recueillis le mardi 14 septembre 2021

 

 

Merci, Paul, de ton accueil très chaleureux pour cet entretien qui, pour moi, rejoint la déjà longue liste d’échanges que j’ai pu partager avec les copains musiciens.

Une bise spéciale à Sandrine Marchetti qui, je crois, m’a parlé de toi en premier. We love her.

A très bientôt de te croiser, et continue sur ta belle voie. Elle est géniale.

Merci à Sylvain Gripoix pour ses photos

Ont collaboré à cette chronique :

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