Certaines personnalités, dans ce monde de la musique, et du jazz en particulier, se démarquent. Par leur nature d’abord, par leur facilité (et leur amour) à transmettre…  Tous les musiciens actuels qui sont « passés entre ses mains » ont gardé de lui un souvenir fort. Mais, outre son activité de pédagogue, on n’oubliera pas qu’il est, avant tout, un merveilleux trompettiste…

 

 

Pierre Drevet

 

Ou « comment condenser en peu de mots une si belle carrière »…

 

 

Michel Martelli : Pierre, « survolons » un peu tes débuts musicaux…

Pierre Drevet : Déjà, je suis un lyonnais, né dans le VI e arrondissement. Et je crois être le seul, dans ma famille, à avoir embrassé une carrière musicale. Personne, autour de moi, n’était là-dedans… à part peut-être une « vague » grand-mère, du côté de mon père, qui, autant que je m’en souvienne, avait un piano. Mais en jouait-elle ? Je ne peux te dire. Mes premiers pas dans la musique, je les ferai au travers de cours particuliers, avec une dame qui, je me souviens, s’appelait Mme Pierre. On était là sur des cours de solfège.

Et puis, mes parents vont déménager sur Corbelin, ce joli petit village isérois. Et là, pour le coup, on va entrer dans « le vif du sujet » car, à Corbelin, je vais entrer dans l’Harmonie de la commune. Ce sera là aussi que je vais rencontrer Mr Joly qui, très tôt, va me mettre un cornet entre les mains – le cornet est un instrument plus petit que la trompette classique que tu connais, mais ce n’est pas non plus une trompette-piccolo -. Tout ça pour dire que, comme tu le vois, je n’ai pas choisi mon instrument. Dès mes onze ans… le cornet. Ce Mr Joly me donnait des cours, bien sûr, des cours de classique comme tu peux l’imaginer. Ce qui était intéressant, c’est que, assez vite, avec un copain qui prenait des cours avec moi, on a pu intervenir sur des petits événements locaux…

 

M.M. : Et comment ton apprentissage évolue-t-il, ensuite ?

P.D. : Après ? Ce sera le Conservatoire de Grenoble, dans lequel je vais entrer alors que j’ai… quatorze/quinze ans. En trompette classique, bien sûr, dans la classe d’un professeur qui s’appelait Raynaud. Eh bien, tu vois, avec le recul, je peux te dire que, dans mon activité de professeur moi-même, je me serai efforcé de faire exactement l’inverse de ce que j’ai reçu comme formation. Cet homme-là avait des œillères, et une vision très stricte de ce qu’il devait nous apprendre ou pas : nous ne pouvions pas écouter du Maurice André, par exemple.

Alors, quand, vers l’âge de dix-sept ans, j’ai eu l’opportunité de commencer à me produire au sein d’un orchestre de bal… tu peux imaginer qu’à partir de ce moment-là, ça s’est très mal passé avec ce Mr Raynaud. En témoigne l’obtention de ma « médaille d’or » du Conservatoire (ça s’appelait encore comme ça à l’époque) qui a mis trois ans à m’être décernée. Ce Monsieur avait ses poulains, et moi, je jouais dans les bals, deux raisons qui m’ont fait attendre…

Je resterai dans cette classe jusqu’à mes dix-huit ans, et je ferai une année supplémentaire ensuite, mais en harmonie classique – où j’ai obtenu ma médaille, aussi…

 

M.M. : Ta première expérience, importante, va arriver assez tôt…

P.D. : Musicalement, c’est vrai, je suis passé par la case « variétés » Je te parle là des années 1984-1985. Tu sais comment ça se passait, à cette époque ? Les chanteurs de variété prenaient, choisissaient des orchestres de bal, et faisaient ensuite leur tournée avec eux.. Moi, je tournais avec l’orchestre qui accompagnait la chanteuse Michèle Torr. Et, au piano, dans cet orchestre, tu retrouvais… André Manoukian.

A la suite de cette expérience, avec André et quelques musiciens venus de la région, nous avons monté le groupe « Horn Stuff », pour lequel André et moi écrivions… Parmi les musiciens qui nous accompagnaient, je pourrai te citer Jean-Marie Louche, qui était à la basse, Alain Bonnet, à la batterie, Fabrice Bon aussi, au sax ténor. Il y avait aussi Babette Kontomanou, au chant… Bref, nous étions une dizaine sur scène, et nous avons tourné presque trois ans.. avec deux albums à la clé. Et puis, chacun a fait sa route, j’ai choisi, moi, de rester dans la « filière jazz »…

 

M.M. : Ta période « enseignant » commence à Chambéry ?

P.D. : Oui, avec mon ami Bob Revel – avec qui on va sortir un album bientôt, du reste – nous allons créer l’A.P.E.J, l’école privée de Chambéry. Et, à côté de ça, j’ai passé un concours pour pouvoir entrer, comme professeur, au Conservatoire de Chambéry. C’est Bob qui avait créé le Département Jazz dans ce Conservatoire. Dans les membres de l’équipe, tu trouvais Gilbert Dojat, Philippe Roche (le frère du batteur Manhu Roche) ou encore Jean-Pierre Comparato…

Je donnais donc des cours au sein du Département Jazz à Chambéry, mais aussi dans quelques communes des environs de Grenoble, comme à Fontaine, à Voreppe, à Seyssinet… Très souvent, j’avais la possibilité de monter des big bands, c’était sympa…

Pour en revenir au Département Jazz, je peux te dire qu’il marchait très bien. Chambéry aura été, sans doute, un des tout premiers créé en France, après celui de Paris, et de Marseille. Je n’ai pas besoin de te dire que les écoles de jazz, en France… il n’y en avait pas à tous les coins de rue. Aux États-Unis, c’est bien sûr tout le contraire. Et là-bas, chaque école a son big band. C’est une toute autre culture.

Chez nous, la « sauce a pris » dans les années quatre-vingt. A Chambéry, très vite, nous avons eu beaucoup d’élèves. Beaucoup trop, d’ailleurs. Certains ont dû être mis sur des listes d’attente, à l’époque. Alors qu’aujourd’hui… c’est loin d’être le cas.

 

M.M. : Je te sens un peu dubitatif, quant à la vie d’un musicien aujourd’hui ?…

P.D. : Si je devais résumer en un mot, je te répondrai qu’aujourd’hui, un bon musicien, c’est un smicard. Personnellement, je suis très content d’avoir connu des débuts « autres ». Tu vois, par exemple : il y a trente-cinq ans, quand on jouait dans un festival, c’était pour deux mille cinq cents francs, en gros. Aujourd’hui, en 2020, selon les endroits, certains jouent pour cent cinquante euros. Il n’y a pas eu de grosse évolution sur la rétribution des artistes, dans toute ces années…

Mais, en même temps, je dis qu’il ne faut pas accepter n’importe quoi, non plus. Il faut pouvoir choisir les lieux où l’on se produit. J’ai la chance de pouvoir faire ça, aujourd’hui. Je reconnais que ce n’est peut-être pas le cas pour tout le monde. Pourtant, je répète qu’il faut être très vigilant sur ce point. Si on accepte n’importe quoi, tout le monde sera bientôt à la même enseigne. Alors qu’il me semble que tu ne peux pas rétribuer un « nom », un musicien confirmé, sur la même base qu’un jeune musicien encore inconnu, qui débute…

Dans certaines villes, tu vois même pire : on voit parfois des « patrons » qui payent des organisateurs pour mettre sur pied une jam, et les trois ou quatre musiciens qui viennent « faire le job » le font gratuitement. Personnellement, je trouve ça lamentable.

En France, notamment sur le plan financier, les musiciens ne sont plus respectés. Ils le sont en tout cas bien moins qu’en Belgique, un pays que je connais musicalement depuis 2001…

 

M.M. : Comment se fait ton lien avec Paris ?

P.D. : A l’école de jazz de Chambéry, je m’efforçais d’y être au minimum deux jours par semaine. Avec les élèves, nous nous efforcions d’enregistrer trois CD par an. On jouait ensemble, je les corrigeais au besoin, je faisais les arrangements… et je leur apprenais, aussi. Tu sais, des cours d’arrangements, j’en ai donné pendant trente-cinq ans.

Après dix années d’existence, nous avions pris l’habitude de faire venir des musiciens de Paris, notamment pour faire partie des jurys. Sont venus, entre autres, Laurent Cugny, ou François Jeanneau. C’est grâce à ces ouvertures que j’ai pu, à mon tour, « monter » à Paris, et faire là-bas certains arrangements pour des personnes comme Liane Foly, Charles Aznavour…

François Jeanneau a monté le Département Jazz du Conservatoire Supérieur de Paris. Et, à un moment donné, il m’a proposé d’y rentrer comme professeur. Je me suis donné le temps de la réflexion.

Ce jour-là, comme par un « fait exprès », Laurent Cugny va m’appeler à son tour pour jouer, cette fois, au sein de l’O.N.J, l’Orchestre National de Jazz.

Deux demandes, coup sur coup, ça commençait à faire beaucoup… et je pense que cela m’aurait obligé à déménager sur Paris. Et ça… très peu pour moi. Sur Chambéry, j’avais la chance d’avoir une place de titulaire. A Paris, on restait sur du vacataire.

Au final, je n’accepterai que la proposition d’intégrer l’Orchestre National de Jazz pour y jouer. Nous sommes là en 1994-1995.

Ce sera au cours de cette expérience que je rencontrerai le trompettiste Claude Egéa. Un jour, nous avions eu besoin d’un remplaçant : ce sera Serge Plume, le trompettiste belge, leader – mais je ne le savais pas encore – du Brussels Jazz Orchestra (B.J.O.).

Et puis, en 2001, ce sera Serge qui va m’appeler pour faire, à mon tour, un remplacement (à Dublin) avec le B.J.O. Cette fois-là, nous accompagnions la compositrice américaine Maria Schneider (à ne pas confondre avec la comédienne française).

Je crois pouvoir dire que ce remplacement s’est bien passé puisque, dans le Brussels Jazz Orchestra, j’y suis encore, vingt ans plus tard ! Quand tout va bien mes voyages, en Belgique, c’est selon le projet, une fois par mois à deux fois par semaine. Bon, inutile de te dire que, depuis le début du mois de mars, le nombre de réunions a beaucoup chuté. Et c’est très problématique pour les grandes formations de ce type, aussi.

Dans les pays limitrophes de la France, les musiciens n’ont même pas « la chance » de compter sur un statut d’intermittent. Les périodes comme celle que nous traversons sont dramatiques pour les musiciens belges, ou hollandais, par exemple.

Le Brussels Jazz Orchestra, c’est un très bel orchestre, et je suis très heureux de pouvoir écrire pour lui. L’album « EchangE » [NdlR: le « E » final inversé] vient de sortir, et il rencontre déjà de très belles « critiques ». Il a même obtenu « quatre étoiles » dans Jazz Magazine.

Cet album fait suite au concert donné à Vienne, en 2019, et tu y trouves Claire Vaillant (à la voix, comme au texte), parmi dix-sept autres musiciens de grand talent.

 

M.M. : Et aujourd’hui, Pierre ?

P.D. : Aujourd’hui, je « me suis retiré », dans un magnifique coin de l’Isère, avec une vue imprenable sur le Lac de Paladru, le « Lac bleu » comme il est appelé ici. Dans une maison, avec une belle ossature en bois, que j’ai faite moi-même. Et la maison est au milieu des bois, en plus.

 

M.M. :  Ça a été une période de deux/trois ans dans laquelle tu entendais un peu moins de trompette…

Je suis maintenant en retraite du Conservatoire de Chambéry depuis trois ans.

En juin 2018, l’album « Bossa 2.0 » est sorti. C’est un super album, porté à la fois par le « Lilananda Jazz Quintet » et par un quatuor à cordes classique, le Quatuor Varèse.

Dans ce projet, on revisite la Bossa Nova, avec j’ai fait beaucoup d’arrangements « modernes » pour le quintet, comme pour le quartet. Des arrangements de Nascimento, Buarque… et d’autres.

C’est un très très beau projet, et nous avons déjà quelques dates à suivre… si le virus nous le permet.

 

Et, pour finir, je te dirai que je donne encore quelques cours, à la maison, qu’il m’arrive encore parfois de participer à certains jurys – comme à Paris – et de participer à quelques master classes.

Musicien jusqu’au bout…

 

Propos recueillis le samedi 11 juillet 2020

 

 

Compliqué, Pierre, de résumer ici tout ce que tu as pu apporter à la musique, et aux (très nombreux) musiciens qui ont eu la chance de passer dans tes cours. Je t’avoue que j’avais un peu d’appréhension avant de t’appeler mais, malgré le fait que tu sois un musicien, compositeur et arrangeur hors pair, tu as su me mettre d’emblée à l’aise. Ça aussi, c’est une grande force. Merci à toi.

Ont collaboré à cette chronique :

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